CHAPITRE IX
l'image et la ressemblance de dieu, d'après lesquelles nous avons été crbé&, gonsisteny dans les trois libertés précédentes.
28. Pour moi, je crois que celte image et cette ressemblance du Créateur à laquelle nous avons été faits, consiste en ces trois libertés; en sorte que l'image se rapporte au libre ar^ bitre, et les deux autres ressemblances aux deux autres libertés. C'est peut-être pour cela que le libre arbitre seul ne souffre ni affaiblissement, ni diminution dans sa nature, parce que c'est en lui principalement que l'essence delà Divinité éternelle et immuable se trouve représentée, comme en sa parfaite image. Car, bien
« liçcli., XXXI, 9, 10,
DE LA GRACE ET DU LIBRE ARBITRE
que Dieu ait eu un commencement, il est certain pourtant qu'il n'aura jamais de fin ; et comme il ne s'accroit ni par la sainteté ni par la gloire, il ne peut craindre sa ruine du péché, ni de la misère. Est-il rien de plus semblable à l'éternité dans tout ce qui n'est point l'éternité ? Quant aux autres libertés, on peut les af ipeler une ressemblance accidentelle de la sagesse et de la puissance divine ajoutée à l'image; puisque non-seulement elles peuvent s'altérer, mais qu'on peut les perdre entièrement. Nous les avons perdues par le pécbé; •nous les recouvrons par la grâce; et nous {voyons même que nous y faisons tous les jours de nouveaux progrès, et de nouvelles pertes, les uns plus, et les autres moins. On peut les perdre, sans espérance de les recouvrer jamais, comme on peut les posséder, sans crainte de les perdre à l'avenir, ni d'eu souffrir le. moindre affaiblissement.
29. 11 est certain que l'homme, dans le Paradis terrestre, possédait non le degré supérieur de cette double ressemblance de la sagesse et de la puissance de Dieu, mais un degré assez voisin. Et quel état plus proche de celui où les saints anges sont déjà parvenus, et que Dieu possède de toute éternité, que l'état où on peut ne point pécher et être exempt de tout trouble? C'est celui où le premier homme a été créé» 11 est vrai, il en est déchu par le péché et nous en lui et avec lui ; mais, par la grâce, nous y rentrons de nouveau, sinon dans le même degré, au moins dans un autre qui lui est inférieur. Ici-bas nous ne pouvons être tout à fait exempts de péché ni de misère; la grâce néanmoins nous donne assez de force pour n'être vaincus, ni par le péché, ni par la misère ; et si l'Écriture dit que tout ce gui est né de Lieu ne pèche pmnt ^, elle veut parler des prédestinés à la vie éternelle, et nous apprendre, non pas qu'ils sont absolument sans péché, mais que leur péché ne leur est point imputé, puisqu'il est déjà, ou réparé par une digne pénitence, ou caché dans la charité, car la chanté couvre la multitude des péchés *. Et ceux-là sont bienheureux dont les crimes sont pardonnes^ et les péchés couverts '. Et bienheureux aussi celui auquel Dieu n'a imputé aucun péché^.LbS Anges possèdent donc le premier degré de cette divine ressemblance et nous, le dernier; Adam avait le degré intermédiaire; les démons n'en ont aucun. Dieu a donné aux esprits célestes l'avantage d'être sans péché
» I Jean, m, 9. — « 1 Ps. iv, 8. — • Ps, xxxi, 1, ». — ^Eccle., uii,i, 31.
et sans misère : à Adam, de vivre quelque temps exempt del'un et de l'autre, sans persévérer dans cette condition ; à nous, de ne succomber ni à l'un ni à l'autre, sans toutefois être exempts de tous les deux ; mais quant au démon et à ses suppôts,comme ils n'ont jamais la volonté de résister au péché, ils ne peuvent jamais éviter la peine due au péché.
30. Ces deux libertés de conseil et de bon plaisir, par lesquelles Dieu communique à la créature raisonnable la véritable* sagesse, et la vraie puissance, varient souvent, selon les personnes, les lieux et les temps, la divine Providence l'ordonnant à son gré; en sorte qu'on en jouit faiblement sur la terre, parfaitement dans le ciel, médiocrement au Paradis terrestre et point du tout dans les enfers. Pour le libre arbitre il demeure invariable dans le premier état de sa création ; le ciel, la terre, et les enfers le possèdent toujours égal, autant qu'il est en lui ; et c'est avec raison, que les deux premières libertés se rapportent à la ressemblance de Dieu, et la dernière à son image. Or, l'autorité des saintes Ecritures suffit pour nous montrer que ces deux libertés, qui expriment la divine ressemblance, sont entièrement bannies des enfers. Ces paroles : Travaillez promptement à accomplir toutes les oeuvres que vous pouvez faire; parce que les bonnes actions^ la raison^ la sagesse n'ont plus de place dans Venfer^ où vous vous précipitez *; ces paroles, dis-je, prouvent que la véritable sagesse, qui vient de la liberté de conseil, ne se rencontre pas dans ce lieu de désordre. Et pour la puissance qui nous est communiquée par la liberté de bon plaisir, l'Évangile en parle ainsi : Jetez-le^ pieds et maitis liéSj dans les ténèbres extérieures *. Ces pieds et ces mains liés nous font voir évidemment que là on est privé de tout pouvoir.
31. Mais on me dira : Comment ne reste-t-il aucun bon sentiment, dans un lieu, où les maux que l'on endure excitent nécessairement un vif regret des péchés que l'on a commis? Ne peut-on se repentir dans les tourments? ou le regret du péché n'est-il pas une espèce de ^gesse f Cette objection serait considérable, si la mauvaise volonté n'était pas aussi punie que l'œuvre coupable. Hais personne n'ignore que les damnés se plaisent toujours dans le souvenir, et le désir des péchés qu'ils ont commis : leur mauvaise volonté continue au milieu de leurs supplices; l'impossibilité où ils sont d'agir est donc sans importance ; et il est faux de dire
^ Eccle., IX. 10. — * Matth., xxu. 13.
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que ce misérable damne soit devenu sage, parce que son supplice le met dans l'impuissance de satisfaire sa passion. La sagesse, dit Sa* lomon, n'habite pas dans une âme méchante et mal intentionnée '. Mais comment prouver que la volonté persiste toujours dans sa malice, jusque dans les tourments? Pour dire tout en un mot, c'est que les damnés ne voudraient point être punis. Cependant, rien n'est plus juste que de pui^ir ceux qui ont, par leurs crimes, mérité le châtiment: ils ne veulent donc point ce qui est juste ; or la volonté qui ne veut pas ce qui est juste, ne peut pas être juste, et dès qu'elle n'est point conforme à la justice, elle est injuste et par conséquent mauvaise. Deux choses montrent l'injustice de la volonté : le plaisir de commettre le péché, et le vœu de l'avoir commis impunément. Or ceux qui ont eu la volonté de pécher toutes les fois qu'ils en ont eu la liberté, et qui cherchent l'impunité de leurs crimes, lorsqu'ils se voient dans l'impuissance de les commettre, quelle apparence de vraie sagesse ou de bonne volonté offrentils ? Je veux qu'ils se repentent; n'est-il pas vrai que, si on leur donnait le choix, ils aimeraient mieux pécher encore que de subir la peine du péché? Cependant le premier est injuste, et le second est juste. Or il n'est pas posr sible que la volonté qui est bonne, préfère l'injusticeà la justice. Us n'ont donc aucun regret, ceux qui sont moins fâchés d'avoir satisfait leurs mauvais désirs, que de se voir dans l'impuissance de les satisfaire encore. Au reste, les apparences permettent de j uger des dispositions intérieures, et il est constant que la volonté persévère opiniâtrement dans sa malice, tant que le corps est conservé incorruptible dans les flammes. On ne trouve donc dans l'enfer, et on n'y peut trouver aucun trait de la divine ressemblance représentée par les deux libertés de conseil et de bon plaisir, quoique l'image exprimée par le libre arbitre y subsiste entière et immuable.