CHAPITRE XL
I,A GRACE QUI NOUS ATTIRE AU BIEN ET LA TEN- TATION QUI NOUS POUSSE AU MAL, NE PORTENT AUCUN PRÉJUDICE AU LIBRE ARBITRE.
36. Nous l'avons déjà dit, le Créateur de toutes choses a voulu particulièrement hono* rer la créature raisonnable, en lui donnant cette prérogative excellente, que, comme 11 est lui-même indépendant de tout, et bon par sa propre volonté et non par nécessité , ainsi elle fût aussi maîtresse d'elle-même, ne pût ni devenir méchante que par sa volonté (ce qui fera le sujetde sa juste condamnation), ni demeurer bonne que par sa même volonté (ce qui fera son mérite pour le salut éternel). Ce n'est pas que la propre volonté suffise à lui mériter le salut; mais elle ne saurait l'obtenir sans sa volonté, puisqu'on n'est pas sauvé malgré soi. On lit, il est vrai, dans l'Évangile: Personne ne vient à moi qu'il ne soit attiré par mon Père * ; et en un autre endroit : Contraignez-les d'entrer^^ Mais si Dieu, comme un bon Père jaloux de sauver tous ses enfants ', semble tirer et jiousser avec force les hommes à leur salut, il ne nous juge pourtant dignes de cette grande faveur, que s'il a reconnu auparavant en nous
* Jean, VI, 44— •Jcair, xtv, «73 — »I Tim., ir, 4.
la bonne Tofontè : le but de ses menaces et 'de ses châtiments est de nous inspirer la tolonté, et non de nous sauver contre notre gré. Cela est si vrai, que lorsqu'il change la volonté du mal au bien, il n'ôte pas la liberté; il la fait passer dans un état beaucoup plus avantageux pour elle. Ce n'est pas toujours malgré nous que nous sommes tirés : un aveugle, ou un voyageur fatigué du chemin, n'est point fâché si on le tire pour le soulager; ce n'était point contre le gré de saint Paul qu'on le tirait par la main, pour le conduire à Damas * ; et l'épouse, dans le Cantique, souhaitait d'être tirée de la sorte, quand elle demandait à son époux avec tant d'instance : Attirez-moi après vous, et je courrai à l'odeur de vos parfums *.
37. Quant à ces passages de l'Écriture : Chacun est tenté, par sa propre concupiscence^ qui l'emporte et l'attire *; le corps sujet à la corruption appesantit lâme^ et cette demeure terrestre accable l'esprit par l'embarras continuel des choses de la terre ^ \je sens dans mes membres une loi qui s*op' pose à la loi de l'esprit, et qui me tient captif sous la servitude du péché ' ; tous ces passages, dis-je, semblent, en apparence, contraindre la volonté, et lui ôler sa liberté. Pourtant il est certain que, malgré les tentations qui nous assaillent au dedans et au dehors, la volonté demeure toujours libre ; elle juge toujours librement de son plein consentement ; et quant à sa liberté de conseil ou de bon plaisir, elle sent bien que les attaques continuelles de la concupiscence et les misères de cette vie la jettent dans un état où elle est moins libre, sanscepen« dant la rendre mauvaise, si elle refuse de consentir au péché. Saint Paul même, qui se plaint d'être comme entraîné sous la servitude du péché, parce qu'il sentait la faiblesse de sa liberté de conseil, ne laisse pas néanmoins de se glorifier d'avoir toujours son consentement plein et entier pour le bien. Ce n'est point moi, dit-il, qui fus le mal. Mais, ô Paul ! sur quoi fondez-vous cette assurance? C'est, dit-il, que je veux suivre la loi de Dieu^ à cause qu'elle est juste ; et ailleurs : Parce que je me plais dons la loi de Dieu, selon l'homme intérieur*. 11 cçoit que l'œil, c'est-à-dire l'intention étant simple, tout 1(3' corps doit être exempt de ténèbres. Et il ne craint point de dire qu'il est très-libre dans le bien, par l'intégrité de son consentement, quoiqu'il se sente attiré par le péché, ou assuietti par la misère. Ce qui lui fait dire avec
* Act., IX, S. — « Cant , i, 3. — » Jacq., i, U, — * Sag.,ix, 15. — >Rom., vu, 23.— • i6id., vifi,l.
confiance. // n'y a point de damnation pour ceux gui sont en Jésus-Christ ^