‹ Œuvres de Saint BernardChapitre 295 sur 385 · CHAPITRE Xn · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xn

CELUI QUI HENIE LA FOI PAR CRAmTE DE LA UORT ET DES SUPPLICES, EST- IL EXEMPT DE PÉCHÉ, OU PRIVÉ DU LIBRE ARBITRE ? EXAMEN DU RENIEMENT DE SAINT PIERRE

38. Hais parlons de ceux que la crainte delà mort ou des tourments a entraînés à renoncer leur foi, de bouche seulement. Les considérations qui précèdent pourraient faire croire qu'ils sont innocents, parce que leur renoncement n'a été qu'extérieur, ou que leur volonté a pu être contrainte au mal, en voulant ce quelle ne voulait certainement pas ; d'où résulterait l'anéantissement du libre arbitre. Or il y a là une impossibilité. On ne peut en même temps vouloir et ne vouloir pas une même chose : on demande donc d'où vient qu'on impute le péché à ceux qui ne voulaient pas le commettre. Il n'en est pas de ce péché comme du péché originel : celui-ci, par une raison particulière , engage celui qui n'a pas encore reçu le baptême, non seulement sans son consentement, mais souvent sans sa connais* sance. Citons pour exemple saint Pierre.. Il semble d'abord qu'il ait nié la vérité contre son gré, se voyant obligé de choisir entre l'apostasie et la mort; il a renié de peur de mourir. Il ne voulait point renier; il voulait encore moins mourir ; de sorte que, véritablemei t, c'a été malgré lui , mais pourtant par crainte de la mort qu'il a renié. Si saint Pierre a été poussé à dire de bouche, et non de volonté, ce que son cœur ne voulait point dire, il n'a pu être forcé à vouloir autre chose que ce qu'il voulait; il est vrai que la langue a parlé contre sa volonté; mais croyez-vous qu'il ait changé de volonté? Nullement. Car que voulait-il? Il voulait être disciple de Jésus* Christ, comme il l'était. Mais que disait-il? Je ne connais point cet homme '. Et pourquoi parlait-il ainsi? Pour éviter la mort. Quel est donc son crime? Cette action nous montre deux volontés dans saint Pierre : l'une qui ne le rend aucunement coupable, selon laquelle il eut bien voulu ne pas mourir ; l'autre tout à fait digne de louanges, selon laquelle il était heureux d'être disciple de Jésus-Christ. En quoi donc le trouverons-nous criminel? Le blâmerons-nous d'avoir mieux aimé mentir

«Rom.« vu, 83.— sMaUhMXXVi,7S*

DE LA GRACE ET DU LIBRE ARBITRE

que mourir ? Cette volonté mérite le blâme, parce qu'elle était plus inquiète de la vie du ^orps que la vie de l'âme : Or, la bouche gui profère le mensonge donne la mort à lame *. Il a donc péché, et même du consentement de sa propre volonté, et de sa volonté très-libre, quoique faible et misérable. Or il a péché, non par mépris, ou haine pour Jésus-Christ, mais par un amour excessif de lui-même. Ne croyez pas pourtant que cette terreur imprévue ait poussé la volonté de saint Pierre à ce mauvais amour de soi; elle n'a fait que montrer qu'il était déjà dans le fonds de son cœur; il s'aimait beaucoup à son insu, lorsqu'il entendit de la bouche de Celui qui ne pouvait l'ignorer : Tu me renieras trois fois, avnrtt que le coq chante '. Cette faiblesse de la volonté révélée, et non conçue, par la crainte de la mort, a fait connaître la différence de l'amour que cet Apôtre avait pour lui-même, et de celui qu'il avait pour Jésus- Christ; elle l'a fait connaître à saint Pierre, et non à Jésus-Christ, qui déjà savait bien tout ce qu'il y avait dans l'homme. Donc, en tant qu'il aimait Jésus-Christ, on ne peut pas nier que sa volonté n'ait souffert une extrême violence, en parlant contre son gré. Mais, en tant qu'il s'aimait lui même, il s'est poiié volontairement à parlerdans son intérêt. S'il n'eût point aimé Jésus-Christ, il ne l'aurait point renié malgré lui ; mais s'il ne se fût pas aimé davantage, il ne l'aurait point renié du tout. Avouons donc qu'il a été contraint, sinon de changer, au moins de cacher sa volonté; contraint, dis-je, non de renoncer à l'amour de son Dieu, mais »le le faire céder un instant à l'amour de lui-même.

39. Mais quoi! |)eust'Z-vous que l'assertion établie plus haut» louchant la liberté de la volonté, soit anéanlie, si nous disons que la volonté a pu souffrir violence? Elle le serait sans doute, s'il était vrai que la volonté eût pu être Contrainte, par une force autre qu'ellemême. Mf.is si elle s'est fait violence à ellemême, il faut dire aussi que, l'ayant faite et soull'erte à la fois, elle a recouvré sa liberté, par le même moyen qu'elle l'avait perdue, puisqu'elle est elle-même la cause de la violence qu'elle a subie. Or, ce que la volonté souffre d'elle-même, ne pouvant venir que de la volonté même, et ce qui vient de la volonté ne pouvant être un effet de la nécessité, est absolument volontaire, et par conséquent libre. Enfin, celui que sa propre vo-

1 Sag., I, il. — • Matlh , xxvi, 34.

Ion té a poussé à renier, y a été poussé parce qu'il Ta bien voulu ; ou plutôt il n'y a pas eu violence, mais seulement consentement, non pas à une violence étrangère venue du dehors, mais à sa propre volonté qui voulait à tout prix éviter la mort. Comment donc la parole d'une simple femme eût-elle pu contraindre une langue si sainte à proférer de si horribles blasphèmes, si la volonté, maltresse absolue de la langue, ne s'y fût point prêtée? Ceci est si véritable, qu'après cette action, lorsque saint Pierre réprima cet amour excessif de lui-même et se mit, comme il y était obligé, à aimer Jésus-Christ de tout son cœur, de toute son âme et de toutes ses forces, jamais ni menaces, ni tourments ne déterminèrent sa volonté à mettre sa langue au service de l'iniquité; au contraire, elle fut le courageux soutien de la vérité. Jl vaut mieux^ dit-il, oàéir à Dieu plutôt quaux hommes *.

40. Il y a donc deux sortes de contramtes, selon les diverses rencontres, où nous sommes nécessités de souffrir ou d'agir contre notre propre volonté. La première, passive, peut souvent exister sans le consentement volontaire de celui qui souffre ; il n'en est pas de même de l'active. C'est pourquoi on ne doit point nous imputer le mal qui se fait contre nous, ou qui vient de nous, toutes les fois qu'il arrive malgré nous. Hais quand il est fait par nous-mêmes , la volonté ne saurait en être innocente ; parce que nous sommes convaincus de vouloir une chose qui ne serait jamais arrivée, si nous ne l'avions pointvoulue Or, celte seconde contrainte, qui est l'active, est inexcusable, parce qu'elle est volontaire. Ainsi les chrétiens que l'on forçait autrefois de renier Jésus-Christ, le faisaient avec un extrême regret, mais pourtant de leur consentement volontaire, parce qu'ils voulaient éviter le tranchant de l'éfiée : et ce n'était point l'épée, mais la volonté d'éviter la mort, qui les dominait et qui leur faisait ouvrir la bouche pour obéir aux tyrans; la peur de l'épée découvrait bien qu'elle était la volonté de celui qui reniait, mais elle n'avait pas le pouvoir de lâi jeter dans le crime; la volonté seule s'y portait d'elle-même. Pour ceux dont la volonté était saine, on pouvait bien les mettre à mort, mais non les fiéchir. Ce qui à l'avance avait été prédit d'eux : Ils feront de V(jus tout ce quHls voudront * ; oui, en vos membres^mais non en vos cœurs. Vous ne ferez pas ce qu'ils voudront ; ils agiront, vous serez passifs. Ils tour-

» Act , V, 29. — • Marc, ix, 13.

ncront vos membres, sanô changer votre volonté ; ils déploieront leur cruauté contre votre chair, mais ils resteront impuissants contre votre âme. Le corps est au pouvoir du bourreau, mais la volonté reste libre ; est-elle faible, c'est ce qu'ils sauront en vous tourmentant , mais ils ne la contraindront jamais à le devenir, si. elle ne l'est pas déjà. Son infirmité vient d elle, sa force n'est pas d'elle, mais du Saint- Esprit.Elle est guérie quand elle est renouvelée. M. Au reste, saint Paul nous l'apprend, elle est renouvelée quand, contemplant la gloire de fJieuy elle est transformée en la même image, de clarté en chrlé^ c'est-à-dire, rftfutfr/ttwiwer/ii, par r Esprit du Seigneur *. C'est entre cet Esprit de Dieu et l'appétit de la chair, que le libre arbitre de l'homme, ou autrement la volonté humaine, tient le milieu ; suspendue entre eux, comme sur le penchant d'une montagne extrêmement raide, elle se trouve tellement afTaiblie par l'appétit charnel, que si FEsprit divin ne l'aide par sa grâce, loin de monter de vertu en vertu, pour arriver à la cîme de la sainteté comparée aux montagnes de Dieu, elle se précipite de péché en péché, appesantie qu'elle est par son propre poids ; la cause on est, non-seulement dans le pesantfardeau de la loi du péché, qui est originellement dans ses membres, mais aussi dans la longue habitude qu'elle a prise, dans cette habitation terrestre, de satisfaire toutes ses passion» et ses convoitises. C'est ce double joug de la volonté humaine que l'Écriture mentionne dans ce passage : Le corps sujet à corruption ap* pesantit l'âme, et cette démettre terrestre accable V*esprit fjar la multiplicité de ses soins *. Or, ces deux maux de notre humanité, nuisent moins à ceux qui leur résistent, qu'ils ne leur sont une matière de mérites. Mais aussi ils condamnent justement, loin de les excuser, ceux qui leur prêtent consentement. Ainsi, il n'y a ni salut, ni damnation sans ce consentement de la volonté, de sorte que le libre arbitre reste sans atteinte

Page 1