‹ Œuvres de Saint BernardChapitre 296 sur 385 · DE DIEU · texte numérisé non relu

DE DIEU

il2. C'est dofic avec justice que le libre arbitre est condamné dans la créature, puisqu'il n'e^t

* Il Cor., m, 18. — • Sag., ix, i5.

point de violence qui le puisse nécessiter au péché ; et c'est par une miséricorde toute par* ticulière, qu'il est sauvé, puisqu'il n'a point les forces suffisantes pour s'attacher à la vertu. Que le lecteur se souvienne qu'en tout ceci nous exceptons le péché originel. En effet, tous les efforts du libre arbitre pour le bien étant inutiles, s'ils ne sont aidés de la grâce, comme ils sont nuls sans la prévenance de la même grâce , il ne faut chercher qu'en luimême la véritable cause de sa damnation ; il n'est damné que par sa propre faute. C'est aussi en lui même qu'il faut chercher le» mérites de son salut, puisqu'il n'est sauvé que par la miséricorde seule. Les sens et les pensées de l'homme sont portés naturellement au mal ^ , dit l'Ecriture ; et par conséquent, comme nous l'avons déjà dit, loin de lui attribuer ses mérites, comme venant de son propre fond, il faut croire qu'ils lui viennent d'en haut, du Père des lumières, si on doit ranger parmi les dons parfaits, ^ees mérites absolument nécessaires pour acquérir le salut éternel.

43. Or, Dieu, notre Roi de toute éternité, étant venu sur la terre pour le salut du genre humain, a divisé en mérites et eu récompenses, toutes les grâces qu'il a faites aux hommes; afin que par le bon usage que notre liberté ferait des grâces présentes, elles devins» sent en même temps nos propres mérites ; et, qu'en veriu de sa promesse gratuite, il nous fût permis d'espérer et de demander les biens de l'autre vie, comme une dette. C'est ce que saint Paul nous enseigne, par ces paroles : Vous avez pour fruit de vos actions la sanctification, et pour fin la vie éternelle *• Et ailleurs: Ayant en nous les prémices de l'Esprit^ nons soupirons après l'adoption des enfants de Ûteu^ que nous attendons *. Il appelle, sanctification, les prémices de l'Esprit, c'est-à-dire les vertus, par lesquelles le Saint-Esprit nous sanctifie en cette vie, afin que nous méritions, en l'autre, d'obtenir l'adoption divine. L'Évangile promet les mêmes choses à celui qui renonce au monde : // recevra le centuple, et possédera la vie étemelle \ Le salut n'est donc pas l'œuvre du libre arbitre, mais de la miséricorde du Seigneur. 11 y a plus ; il est lui-même notre salut, et la voie pour arriver au salut, selon qu'il le déclare : Je suis le salut de mon peuple *; et, en un autre endroit : Je suis la véritable voie *• Si bien, que celui qui était déjà le

« Gen., Yiri, 2!. — « Rom., n, 22. — * ièid,, vm, 83. — » Matih., XIX, 26. — > P». xxxiv, 3. — • Jean, xiv, 6

DE LA GRACE ET DU LIBRE ARBITRE

salut et la vie, s*est aussi fait la voie, afln que rhomme n'eût aucune raison de se glori* fier en lui-même. Si donc les mérites sont les biens de la route, comme le salut et la vie sont ceux de la Pairie, et si David a dit avec vérité : Qu'il ne se trouve personne gui pratique le bien^ excepté un seul *, celui dont il est écrit : Personne n'est bon que Dieu seul * ; nos œuvres^ aussi bien que leur récompense, sont assurément de purs dons de Dieu, et celui qui s'est fait notre débiteur de ses propres biens, est aussi celui qui nous rend capables de les mériter par le moyen de ces œuvres.Pour fonder ces mérites, il se sert il est vrai de ses créatures, non qu'il ait besoin de leur service, mais pour servir ainsi leurs intérêts *•

ÂA. 11 opère donc le salut de ceux dont les noms sont écrits au livre de vie, en se servant des créatures, tantôt sans leur consentement, tantôt contre leur volonté, et quelquefois de leur plein gré. Et en effet, souvent les hommes reçoivent des avantages réels par le moyen des êtres insensibles, et même des créatures sans raison; ce qui me fait dire que ce bien se fait sans elles, puisque privées d'intelligence, elles ne peuvent avoir conscience des services qu'elles rendent. Il est d'autres avantages que Dieu procure, par le ministère des méchants, anges ou hommes ; c'est encore contre eux-mêmes, puisqu'ils 7 sont employés mal* gré eux ; ils aident les hommes avec dessein de les porter au mal ; et leur mauvaise intention leur est aussi nuisible que la bonne action est avantageuse aux autres. Enfin, ceux avec qui et par qui Dieu travaille, sont les bons anges, ou les hommes, qui veulent et qui exécutent fidèlement tout ce que Dieu veut. Parce qu'ils se portent volontairement au bien. Dieu les fait participer au bien qu'il opère par leur ministère. C'est pourquoi saint Paul, après avoir rapporté plusieurs bonnes œuvres que Dieu avait faites par son entremise: Ce n'est pas moi, dit-il, c'est la grâce de Dieu qui les a faitee avec moi*'. Il pouvait dire, qui les a faites par moi ; maïs cette façon de parler n'exprimait pas assez la part qu'il avait dans cette action : il préfère dire avec moi, ne croyant pas seulement avoir servi à Dieu d'instrument dans le bien, mais s'estimant son coadjuteur, en vertu de son consentement.

45. Voyons maintenant le mérite que chaque créature peut revendiquer, pour avoir concouru, avec Dieu, aux trois sortes d'opérations

« Ps. xxiii. 1. — • Marc, x, 8 — • Voir aenn. V, sur le Cantique. — * 1 Cor., xv, 10.

dont nous venons de parler. Et d'abord, quel peut être le mérite de celle par qui l'œuvre s'accomplit, sans qu'elle prête son consentement ? Que mérite celle contre laquelle elle est faite, sinon le châtiment ? Et la troisiènîe, avec laquelle Dieu fait le bien, que peut-elle mériter autre chose que la miséricorde? Il faut donc dire, que la première n'a aucun mérite, dans l'action à laquelle on l'emploie; que la seconde n'y a que du mérite, mais que la troisième y acquiert de très-grands mérites.Ne voit-on pas, en effet, que les bêtes sont incapables de mériter ou de démériter, à quelque œuvre bonne ou mauvaise qu'elles puissent être employées? elles n'ont point en elles* mêmes les principes nécessaires pour consentir au bien ou au mal : encore moins les pierres et les métaux, puisqu'ils sont destitués de tout sentiment. Hais le démon, ou l'homme méchant, doué de raison pour connaître et pour agir, ne saurait s'écarter du bien, qu'en même temps il ne mérite un châtiment. Saint Paul, qui va publier l'Évangile avec joie, quand même on lui aurait donné cette commission contre son gré, et tous ceux qui s'emploient comme lui à de semblables actions, attendent, avec confiance, la couronne de justice qui leur est réservée dans le ciel, parce qu'ils ont accompli la volonté de Dieu volontairement et de leur plein consentement. Il est donc vrai que Dieu se sert, pour le salut de ses prédestinés, des créatures sans raison et insensibles, comme d'un cheval et d'un instrument, qui ne survivent pas à l'accomplissement de l'ouvrage; qu'il se sert aussi de la créature raisonnable, mais mal intentionnée, comme d'une verge de correction qu'il doit jeter dans le feu, ainsi qu'un bois inutile, après le châtiment de son enfant; et enfin, qu'il s'associe les anges et les hommes de bonne volonté, comme ses compagnons et coadjuteurs, qu'il veut récompenser, noblement, la victoire une fois remportée. Ce qui fait dire hardiment à saint Paul, parlant de lui-même et de ceux qui l'imitent : Nous sommes les coadjuteurs de Dieu^. Ainsi, Dieu en sa bonté établit et règle les mérites de Thomme, tout en se servant de lui pour travailler ensemble à l'accomplissement du bien. Et si nous nous disons les coadjuteurs de Dieu, les coopérateurs du Saint- Esprit, les conquérants du royaume céleste, c'est parce que nous nous unissons à la volonté divine par le consentement de la nôtre.

< I Cor., iir, 0.

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