CHAPITRE XIV
OmiXB B8T LA PART DE LA GBAGB Et €BLLB DU LIBRE ARBITRE DANS L'aFFAIRB DE NOTRB 8A- LDT.
46. Quoi donc 1 tout l'ouvrage et tout le mérite du libre arbitré dans l'œuvre du salut, se bornent-ils à prêter simplement son consentement? Oui. Je ne soutiens pas cependant, que ce consentement, qui est tout le mérite, vienne absolument de lui, puisque de nous-mêmes noui ne sommes pas capables de produire^ comme de nous* mêmes ^ une seule bonne pensée ^ ; ce qui est bien moins encore qu'un consentement. Ce ne sont pas là mes paroles, mais celles de l'Apôtre, qui attribue à Dieu, et non à son libre arbitre, tout le bien qu'il peut faire, soit par la pensée, soit par la volonté, soit dans l'exécution. Si Dieu fait en nous ces trois choses, c'est-à-dire, s'il nou6 donne la bonne pensée, la volonté juste, et l'accomplissement de l'œuvre, il faut dire qu'il opère, dans le premier cas, sans nous; dans le second, avec nous, et dans le troisième, par nous. Il nous prévient, en nous inspirant la bonne pensée ; il nous associe à lui par 16 consentement, en changeant notre mauvaise volonté ; et lorsqu'il donne à notre consente* ment le pouvoir d'accomplir une bonne œuvre, il révèle au dehors la bonté de celui qui travaille au dedans. Certes, nous ne pouvons pas nous prévenir nous-mêmes dans nos propres actions. £t pourtant Celui qui se trouve la bonté en personne , ne sauvera personne qu'il n'ait prévenu de sa bonté. Le commencement de notre salut nait donc de Dieu seul, et non de nous, ni avec nous. Mais, bien que le consentement et Tœuvre ne viennent pas de nous, il est constant néanmoins qu'ils sont impossiblessans nous.Aînsi, ni le premier dans lequel nous nefaisonsrien,ni le dernier souvent arraclié par une vaine crainte ou une criminelle dissimulation, mais seulement le second nous est imputé à mérite; car la bonne volonté seule nous sert ; les deux autres, sans elle, sont inutiles : inutiles à celui qui fait l'action, mais non pas à celui qui la considère. D'où il faut conclure, que l'intention sert au mérite, l'action à l'exemple, et la pensée qui les prévient l'un et Tautre ne sert qu'à les exciter.
Ali 11 faut donc bien prendre garde, lorsque nous sentons ces opérations se faire iuvisiblement au dedans de nous et avec nous, de n'en rien attribuer à notre volonté qui est faible.
ni au besoin que Dieu pourrait en avoir (il n*a besoin de rien) ; mais rapporter fidèlement tout à la grâce, dont il possède la ] lénitude. Cette grâce seule excite le libre arbitre en lui inspirant la bonne pensée, le perfectionne en changeant ses affections, le fortifie pour accomplir le bien, et le conserve de peur qu'il ne défaille. Or, en toutes ces opérations, la grâce agit avec le libre arbitre ; dans la première, elle le prévient seulement, et dans les autres, elle agit de compagnie avec lui, le prévenant ainsi, afin de l'obliger ensuite de tra-^ vailler avec elle. Cependant ces deux forces concourent tellement à la perfection de l'œuvre' commencée par la grâce seule, qu'elles travaillent ensemble à son avancement, et non' isolément, en même temps, et non Tune après l'autre. La grâce ne fait point une partie de l'œuvre et le libre arbitre une autre ; mais tous deux, par une seule et même action, accomplissent l'œuvre tout entière ; le libre arbitre la fait entière, et la grâce entière aussi; et comme la grâce fait tout par le libre arbitre, le libre arbitre fait tout aussi par la grâce.
48. Nous ne nous éloignons jamais du sens de l'Apôtre: de quelque côté que notre discours se porte, nous tombons presque toujours dans ses propres expressions, et j'en crois le lecteur satisfait. Au fait, tout ce que nous avons dit, n'est-ce pas ce que saint Paul nous enseigne par ces paroles : Le salut ne dépend donc ni de celui gui veut^ ni de celui gui court; mais du Dieu gui fait miséricorde ^ ? Ce langage ne veut pas dire qu'on puisse vouloir ou courir en vain; il signifie que celui qui veut et qui court, ne doit point se glorilier en lui-même, mais seulement en celui dont il reçoit et la force de vouloir et celle de courir. Il dit encore : Qu'aoez-^ow gue vous n'ayez reçu *. Lorsque vous recevez l'être, que vous êtes rétabli dans le bien, et que vous opérez votre salut, qu'y a-t-il en tout cela qui vienne de vous-même, et qui ne soit au-dessus du pouvoir du libre arbitre? Lt sans m*arrêter aux autres biens nécessaires, en cette vie, aux fidèles, ou réservés, en l'autre,
aux prédestinés , n'est-il pas vrai que vous ne pouvez vous donner l'être, puisque vous n'étiez pas; ni vous justifier puisque vous étiez engagé dans le péché; ni, moins eu«core, vous ressusciter vous-même, puisque vous étiez enseveli dans la mort? Le premier et le dernier de ces points sont manifestes, et personne ne peut douter du second, ^ Roffl. u, 16. --> * 1 Cor., iV| 7,
D£ LA GRACE ET DU LIBRE ARBITRE
que celui qui, ne connaissant point la Justice de Dieu, et voulant établir la sienne, montre bien qu'il n'est point soumis à la justice de Biéù *: Quoi! vous reconnaissez la puissance du Créateur, et la grâce du Sauveur, et vous ignorez la justice du Sanctificateur? Le Prophète disait à Dieu : Seigneur^ guérissez-moi^ et ie serai guéri; sauvez-moi, et je serai sauvé^ parce que Vous seul êtes toute ma louange '. Il connaissait parfaitement la justice de Dieu et savait que, de Lui seul, il devait espérer de se voir un jour délivré du péché, et affranchi de la misère : c'est pourquoi il établissait toute sa gloire en Dieu, et non pas en lui-même. David insistait sur ce point : Ce n*est point à nous^ Seigneur^ non, ce n^est point à nous, mais à votre seul Nom que vous devez rendre toute la gloire* ; montrant par là que de Dieu seul il attendait le double vêtement de la sainteté et de la gloire. Mais qui donc ignore que la justice vient uniquement de Dieu? Celui qui se justifie lui-même. Et qui est-ce qui se justifie lui-même ? celui qui croit tenir ses mérites d'une autre source que de la grâce. Cependant, celui qui a fait Thomme pour le sauver, est aussi celui qui lui donne les moyens de se sauver. Et c'est lui encore qui communique les mérites à C€ux qu'il a créés, pour les rendre capables de ses libéralités. Que rendrai-je au Seigneur, dit le même Prophète, pour tous les biens non-seulement qu'il m'a donnés, mais aussi qu'il m'a rendus V II proteste tenir de Dieu, et l'être, et là justice ; il craint, en niant l'un ou l'autre, de perdre ces deux biens, c'est-à-dire de perdre ce qui le fait juste, et de condamner ce qu'il est. Hais il trouvera un troisième point sur lequel il pourra payer Dieu de retour : Je prendrai, dit-il, le calice du salut*. Or, ce calice du salut, c'est le sang du Sauveur. Si vous n'avez rien de vous-même, qui vous permette de reconnaître les dons de la justice de Dieu, à quel titre pou vez-vous prétendre au salut? J'invoquerai, dit-il, le Nom du Seigneur •, car tous ceux qui l'invoquent seront sauvés *.
49. C'est pourquoi les plus éclairés reconnaissent trois sortes d'opérations, non du libre arbitre, mais de la grâce divine qui les fait en lui, ou par lui. La première est la création, la seconde la réparation, et la troisième la consommation. Premièrement, nous avons été créés eu Jésus-Christ, avec la liberté de notre volonté; secondement, nous sommes rétablis
* Rom., X, 3. — « Jérém., xvn, 14.