CHAPITRE I
LE BAPTÊHE N A POINT ÉTÉ D'OBLIGATION DÈS LB TEMPS QUE NOTBE-SEIGNEVK DIT A NIGODÈME : QUICONQUE NE MNAÎT POINT, ETC.
1. Vous m'écrivez donc qu'un certain docteur, que je ne connais point, car vous ne me le nommez pas, prétend que, du moment que Notre-Seigneur dît à Nicodème : Celui qui ne renaît de l'eau et du Saint-Esprit ^ n'entrera point dans le royaume des deux *, personne, depuis ce temps-Ià, n'a pu être absolument sauvé sans avoir actuellement reçu le sacrement visible du Baptême, ou le martyre à sa place ; qu'il soutient que si quelqu'un, avec la vraie foi et la contrition de cœur,reût demandé, mais que prévenu de la mort, il n'eût pu obtenir ce qu'il souhaitait, il est damné. Sur quoi je dirai tout d'abord, qu'en ce qui regarde la détermination du temps, il me semble trop sévère et trop rigoureux de vouloir qu'une parole encore cachée entraine des conséquences publiques si fâcheuses, qu'un juge frappe avant d'avoir menacé; il est dur que cette parole du Sauveur dite dans les ténèbres et à l'oreille, n'ait pas assez de force pour sauver, parce qu'elle n'est pas encore connue, et qu'elle en ait assez pour remplir le monde de personnes condamnées. Quoi ! la parole du salut, le précepte de la vie, n'a point été capable de rendre la vie ayant de don-
* Jean, III, 5.
S. Bern. — ToM. IL
ner la mort, même aux innocents qui ne connaissaient pas la volonté de leur Maitre? Fallait-il, pour parler avec un païen, que Dieu fit mourir une nation juste, et plongée dans l'ignorance '?ûui pourrait partager ce sentiment? Non^ il ne convient pas à l'Auteur de la vie, dès qu'il converse avec les hommes, de se servir de la mort, qu'il est venu lui-même exterminer, au grand préjudice d'un siècle qui n'avait point encore entendu parler de cette loi divine toute nouvelle. C'est un sentiment criminel, de croire que l'Auteur de tous biens ait débuté sur la terre d'une façori" si funeste. Certes, je me garderai bien d'attribuer à Jésus-Christ ce que l'on a bien plus sujet de craindre de l'antechrist , qui ne manquera pas de préparer les (lèches de son carquois, pour en percer dans l'obscurité les cœurs droits* .
2. Au reste, combien de personnes meurent dans le monde sans avoir été baptisées, qui n'ont jamais rien su de cet entretien que Notre- Seigneur a eu, la nuit et en secret, avec Nicodème? Quoi 1 la loi n'est pas encore publiée, et elle oblige déjà ceux qui ne l'observent pas? Comment^ dit l'Apôtre, croiront-ils en Celui dont ils n'ont point entendu parler ? Et comment entendront'ils si on ne leur prêche ? Et comment leur prêchera-t'On, si on ne leur envoie point de prédicateurs* ? Cependant, la prédication n'est point encore ordonnée, elle n'est point encore pu-
* Gcn., XX, 4.— • Rom., x, 14, 15.
bliée, elle n'est point encore entendue, et, suivant le mot du serviteur paresseux et méchant, le maître est si rigoureux qu'il veut déjà moissonner ce qu'il n'a pas semé, et recueillir ce (ju'il n'a pas répandu? A Dieu ne plaise. Mais l-lutôt écoutez la vérité sur ce mystère. Celui (|ui est le seul Maître au ciel et sur la terre, (ians un entretien familier et secret, avec Nicodème qui n'était maître qu'en Israël, lui parlait de ce qu'il devait transmettre aux autres ; il lui enseignait ce qu'il devait enseigner, et non pas ce qu'il devait exiger des absents, ni sur quoi il pourrait condamner ceux qui n'en avaient rien entendu. En effet, ce serait une extrême injustice d'exiger l'obéissance en une chose dont on n'aurait jamais ouï parler. Car il n'en est pas de ce point comme de ceux que la loi naturelle ne permet pas d'ignorer , encore qu'ils n'aient pas été publiés, de ce précepte par exemple: ?ie fais point à autrui ce que tu ne veux pas quon te fasse *. Le premier point est plutôt un commandement arbitraire qu'un précepte naturel. Car quelle raison naturelle nous enseigne qu'aucun bamme ne peut être sauvé éternellement, à moins que son corps n'ait été lavé extérieurement dans l'élément visible de l'eau? Il faut recevoir, avec humilité, ce divin mystère du Très-Haut : on ne doit pas le discuter; il le faut révérer et non le juger; il -nous est communiqué par la foi, et non par M nature ; il est établi par la tradition, et non .pas inventé par la raison. Or il est nécessaire que l'ouïe précède la foi, comme dit l'Apôtre : . La foi vient par Inouïe. Je vous demande donc :de quelle manière une chose qu'on ne peut savoir, sans en entendre parler, peut obliger, avant même qu'on eu ait la moindre connaissance? Voyez, s'il vous plaît, comme l'Apôtre ^marche ici avec précaution, et ne convaincre ^les incrédules que sur la connaissance qu'ils .ont eue par le seul moyen de l'ouïe. Quoi ! dit-il, n'en ont-ils pas entendu parler ^1 comme s'il disait: Ils seraient excusables s'ils n'en avaient jamais ouï parler ; car il n'y a point de trans- .gression où il n'y a point eu de loi. Maismain- . tenant que la parole des prédicateurs s'est fait entendre par toute la terre, et jusqu'aux extrémités du monde, ils ne peuvent se défendre .de l'avoir entendue, et le mépris qu'ils ont . pour elle est criminel.
3. 11 y a beaucoup de choses qu'on est obligé de savoir et pourtant qu'on ignore, ou par le peu de soin qu'on apporte à les savoir, ou par
« Tob., IV, 16. — ^ Rom., x, 17, 18.
la négligence qu'on met à les apprendre, ou par la honte qui empêche de s'en enquérir ; cette ignorance n'est point excusable. Hais le point dont il s'agit ici est-il d'une nature telle qu'en cherchant on puisse trouver des hommes qui nous l'apprennent? Un homme ne connaît la pensée d'un autre que si celui-ci la lui découvre. Il pourrra moins encore connaître les desseins de Dieu, si le Fils de Dieu ne les lui révèle. Écoutez-le lai-même: Si je n étais point venu^ dit-il, et que je ne leur eusse point pixrlé^ ils n'auraient point de péché. Il ne dit pas simplement: Si je n'eusse point parlée mais, si je ne leur eusse point parlé, pour montrer qu'avant que le commandement fût venuà leur connaissance, leur mépris n'était point réputé inexcusable. Car,s'il avait simplement parlé, sans s'adresser à eux, rignorance excuserait le défaut d'obéissance ; mais à présent, dit-il, que je leur ai parlé, ils n'ont point d'excuse dans leur péché ^, D'où vient aussi qu'il disait : J*ai parlé publiquement au monde^ et je n'ai rien dit en secret *. Ce n'est pas qu'il n'ait instruit ses disciples de plusieurs choses, en secret et en particulier, mais il n'en tenait encore aucun compte, estimant que toutes les choses qu'il leur disait en secret, ne méritaient :ni peine ni récompense, tant qu'elles ne seraient pas rendues publiques et mises au jour. Enfin il leur disait : Ce que je vous dis dans les ténèbres, publiez-le au grand jour '^ afin d'imputer, par ce moyen, ou le mérite ou le mépris de . l'obéissance à ceux qui les avaient entendues, lorsqu'elles avaientété publiéesàloutlemonde. Il dit encore : Celui qui vous écoule, m'écoute^ et celui qui vous méprise, me méprise; comme s'il disait: Le jugement que j'exercerai à l'égard ,des âmes obéissantes, et des âmes négligentes de leur salut, ne dépendra point de la communication secrète de ma loi, mais de la publication que vous en avez faite dans le monde entier.
4. On dira peut-être que ceux qui n'ont point ouï parler de la loi ne seront pas jugés pour le mépris qu'ils en ont fait, mais qu'ils seront damnés à cause du péché originel, dont il n'ont pu être purifies que par les eaux du saint Baptême. Mais qui ne sait que, dans les premiers temps, il y avait, outre le baptême, plusieurs autres remèdes contre le péché originel? Le sacrement de la circoncision ne fut-il pas donné de Dieu dans ce but à Abraham et «i sa postérité*? Et nous croyons encore que tous
* Jean, xv, 22. — ' Ibirl,, xviii, 20. - * Gen., XVII, 10.
s Matlh., X, 27.
SUR LE BAPTÊME
les fldoles, qui se sont trouvés parmi les Gentils, ont expié ce péché d'origine, les adultes par la foi et les sacrifices, et les enfants par la foi de leurs parenis, qui leur a bénéficié. Ce qui a duré jusqu'au temps du baptême, qui, substitué aux anciennes cérémonies, les a rendues inutiles et en a aboli Tusage. La question est donc de savoir en quel temps a commencé l'obligation du Baptême? Dès que notre Seigneur eut dit : Celui qui ne sera point régénéré, etc. Tenez pour certain, que cela fut dit à Nicodème, ami de Jésus-Christ, mais qui ne paraissait pas tel par la crainte qu'il avait des Juifs, et qui avait recherché cette secrète conférence pendant la nuit. Or, je vous prie, combien mourut-il de milliers de circoncis, sans parler des Gentils, depuis ce temps jusqu'à ce que l'on produisît à la lumière ce qui n'avait été dit que dans les ténèbres, touchant l'obligation du Baptême ? Quoi l dirons-nous que tous ces gens-là sont damnés, parce qu'ils n'ont point été baptisés? Mais ne fait-on pas injure à cet ancien commandement donné par Dieu, aussi bien que le nouveau, en croyant que celui-ci n'étant encore survenu que comme à la dérobée, sans être en état de donner aucun secours, l'autre ait été anéanti si su-* bitement, et rendu incapable de servir plus longtemps? Combien pensez-vous qu'il se soit passé de temps jusqu'à ce que Ton ait prêche et publié hautement : Si vous acceptez la circim-cision^ le Christ ne vous profitera de rien * F Et que deviendra cette autre parole : Depuis les jours de Jean* Baptiste^ le royaume des deux souffrait violence •? et ce futalors que survint cette forclusion du royaume des cieux, si violente que jamais il n'y en eut et il n'y en aura de semblable ? En effet, le décret de ce nouveau mystère ayant été arrêté, et demeurant encore secret, comment ceux qui mouraient pendant ce tem ps-là pou vaien t-i Is entrer dans le royaume des cieux, si l'ancien n'a plus de vertu, aboli qu'il est par le nouveau, et si néanmoins le nouveau est impuissant, parce qu'il est encore inconnu. 0 malheureux temps ! ils sont seuls, de tous les siècles passés, destitués de tous les remèdes du salut, puisque la circoncision en vigueur jusqu'alors était impuissante par l'intrusion secrète du Baptême; le Baptême, à son tour, était sans vertu, parce qu'il était encore tenu dans le secret 1 Peut-être Dieu dormaitil en ce temps-là, et n'y avait-il personne pour racheter et pour sauver ceux qui se perdaient.
* Gain., ?, 2. — • Matth , xt, 12.