‹ Œuvres de Saint BernardChapitre 301 sur 385 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

LE BAPTÊME n'est DEVENU OBLIGATOIRE Oï^'APUÈS AVOIR ÉTÉ SUFFISAMMENT PUBLIÉ. DANS l'eX- TRÈME NÉCESSITÉ, LE BAPTÊME REÇU PAR LA FOI ET LE DÉSIR ÉTAIT SUFFISANT AUSSI BIEN QUE LE MARTYRE.

6. Ce que nous venons de dire montre assez, ce me semble, que la damnation de ceux qui n'ont point été baptises, ni la perte de ceux qui ont été circoncis, ni l'anéantissement des sacrifices dont l'ancienne loi pouvait user contre le péché originel, n'ont point généralement commencé, quand Notre-Seigneur dit en particulier à Nicodème : Celui qui ne renaîtra point de l'eau et du Saint-Esprit n'entrera point dam le royaume des deux *. Cette obligation n'a point non plus commencé lorsque fut donné aux apôtres cet ordre public : Allez^ instruisez toutes les nations, les baptisant au nom du Père^ et du FdSj et du Saint-Esprit *. Mais alors l'observation des cérémonies anciennes a commencé à perdre son utilité ; et celui qui n'a point été baptisé est devenu coupable devant le nouveau . précepte, dès le temps seulement où ce pré- . cepte du Baptême a pu parvenir à sa connaissance, sans qu'il lui fût possible de s'excuser. Certainement, en ce qui regarde les petits enfants et ceux qui n'ont point encore l'usage de la raison (puisque la communication seule du péché originel leur est nuisible, et non la transgression du nouveau commandement), on doit croire que les anciens sacrements leur ont profité jusqu'au temps d'une défense publique et certaine. N'est-ce pas plus tard encore? Dieu le sait; et ce n'est pas à moi à le déterminer. Quant aux personnes plus âgées, celle qui a refusé de recevoir le Baptême après sa publication dans tout le monde,aioute d'ellemême un nouveau crime d'orgueil à la tache générale et originelle, et elle emporte avec elle deux causes de juste condanuiation, si elle vient à mourir en cet état. Si, rentrant en elle-même, avant la mort, elle souhaite et demande le Baptême, et que le temps l'empêche de le recevoir actuellement. Dieu me fasse miséricorde I mais si cette personne a eu une foi droite, une pieuse espérance, et une charité sincère, je no saurais désespérer tout à fait de son salut, par le seul fait que Teau lui a manqué ; et je ne puis croire que la foi lui ait été inutile, que son espérance ait été coufondue et sa charité anéantie ; si (comme j'ai déjà dit) elle n'a point méprisé de recevoir

1 Jean, ut, 5. — * Matth., xxviii, 19»

l'eau du salut, mais en a été seulement empêchée par l'impossibililé. C'est à celui qui est d'un autre sentiment, de voir sur quel fondement il l'appuie ; car j'avoue ne pouvoir me rendre qu'à une raison plus convaincante, ou à quelque puissante autorité.

7. Mais je serais bien surpris si cet inventeur nouveau de nouvelles opinions, et ce défenseur moderne de ses inventions, avait pu trouver à l'appui quelque raison inconnue à saint Ambroise età saint Augustin, ou quelque autorité plus considérable que celle de ces Docteurs. Car, s'il ne le sait pas, ces deux Pères n'ont, sur ce sujet, d'autre sentiment que le mien. Qu'il lise donc, s'il ne l'a point encore lu, le. livre de saint Ambroise sur la mort de Valentinien *, qu'il le relise, s'il Ta déjà lu, et qu'après l'avoir relu attentivement, il soit sincère; il trouvera que ce Père espère bien du salut, sur la seule foi d'un homme mort sans être baptisé, donnant à la bonne volonté ce qui aurait manqué à la possibilité. Qu'il lise aussi le quatrième livre de saint Augustin du Baptême unique, et il sera obligé de reconnaître, ou qu'il s'est laissé tromper imprudemment, ou qu'il s'est impudemment opiniâtre. 6 Que les tourments, dit saint Augustin, 0 puissent quelquefois suppléer au Baptême, a le bienheureux Cyprien en tire un argument a très-considérable de l'exempledu bon larron, 0 qui n'ayant point été baptisé, entendit poura tant de la bouche de Notre-Seigneur : Au- « jourd*hui tu seras avec moi en Paradis * ». Il ajoute : a Cette réflexion me fait croire que a non-seulement les tourments soufferts pour « la gloire de Jésus-Christ peuvent suppléer au « Baptême, mais aussi que la foi et la conver- « sion du cœur ont le même effet, s'il arrive, 0 par le malheur du temps, qu'on ne puisse (f recevoir actuellement le sacrement du Bap- (c têmc. Et encore plus bas : a 11 a été prouvé, 0 par l'exemple du bon larron, combien dans (I la réception visible du Baptême vaut ce que tf dit l'Apôtre: On croit dans le cœur pour êtrejus" 0 /i/îe, mais il faut la confession de bouche pour le a salut *. Or, les choses s'accomplissent invi- (I siblement, lorsque ce n'est point le mé- «pris de la religion, mais la nécessité du 0 temps qui empéclie la réception du sacrea ment de Baptême ^ ». Je sais bien que ce Père s'est rétracté sur l'exemple du bon larron, et qu'il avoue que cet exemple n'est pas tout à fait propre à établir ce sentiment,

* Yen la fin. — « Luc, xxiii, 43. — • Rom., x, 10. — ^ Du Baptême coais9 Ici Donatisto^^ Uy. IV, ch. xxii, n. 29.

parce qu'il est incertain s'il n*avait point été baptisé *. Néanmoins, il soutient son opinion sur le Baptême, et la confirme en plusieurs manières ; et, si je ne me trompe, vous ne trouverez point qu'il l'ait jamais rétractée. De plus, saint Augustin, en un autre endroit, ayant avancé que l'Écriture faisait mention d'hommes qui avaient été sanctifiés, non pas visiblement, mais invisiblement, tire cette conséquence : a Des choses qui précèdent, il est cr aisé de reconnaître qu'il y a eu une sanctifia cation invisible, dont quelques-uns ont joui, « et qui leur a été profitable sans les sacrea ments visibles, lesquels ont été changés selon 0 la diversité des temps, ceux du passé ayant a été différents de ceux d'à présent ». Et peu après : a Ce n'est pas, qu'on doive méa priser le sacrement visible; celui qui en « ferait mépris, ne pourrait être invisiblen>ent « sanctifié * » . Par où il fait voir assez clairement, que celui qui a la foi et qui est converti à Dieu est justement privé du fruit du Baptême, non pour n'avoir pu, mais pour n'avoir pas eu le soin de se faire baptiser.

8. Pour moi, je vous avoue que je me sépare difficilement de ces deux grandes colonnes de l'Église, saint Ambroise et saint Augustin. Je consens, dis-je, à suivre l'erreur ou la véritéavec à eux, à croire qu'un homme peut être sauvé par la seule foi, avec le désir de recevoir le sacrement, si une mort anticipée, ou quelque autre force invincible a prévenu l'accomplissement de son pieux désir. N'est-ce point peut-être pour cette raison que le Sauveur ayant dit : Celui qui croira et sera baptisé^ sera sauvé^ n'a pas ajouté : Celui qui ne sera point baptisé ; mais a dit seulement une seconde fois : Celui gui n'aura point la foi^ sera condamné * ; ayant égard à la foi, qui souvent suffit au salut, et sans laquelle rien ne suffit. C'est pourquoi, encore que l'on convienne que le martyre peut suppléer la vertu du Baptême, ce n'est pas tant à la peine des tourments qu'au mérite de la foi que ce résultat est dû, puisque sans la foi, le martyre n'est qu'un supplice. Quoi donc! cette foi qui donne au martyre une telle force, qu'il est censé avoir la vertu du Baptême,sera-t-ellesi faible par elle-même, qu'elle ne puisse obtenir seule, ce qu'elle a le pouvoir de donner à un autre ? Il est certain que l'effusion du sang pour Jésus-Christ, est la preuve d'une foi extraordinaire, sinon devant Dieu, au moins devant les hommes. Mais si

» Retractations, liv. H. ch. xvjii, et LV, — « Queat. sur le Lévitique, que«t. 84. — • Marc, xvi, <6»

SUR LE BAPTÊME

Dieu, qui n'a nul besoin d'expérience pour connaître ce qu'il veut, voit au cœur d'une personne qui meurt en paix, une foi aussi grande que la précédente, et qui sans avoir été éprouvée par le martyre, était disposée à le « souffrir? Et si un homme se souvenait qu'il n'a point encore reçu le sacrement du salut, qu*il en conçût un grand regret, et le désirât de tout son cœur, sans pouvoir le recevoir, surpris d'une mort ino[)inée ? Dieu damnerat-il celui qui est du nombre des fidèles ? damnera-t-il un homme prêt à donner sa vie pour l'amour de lui? Personne, dit saint Paul, n^ peut dire, Seigneur Jésus y que parle Saint-Esprit * . Et nous oserons dire que celui qui, à l'article de la mort, n'invoque pas seulement Notre- Seigneur Jésus-Christ, mais souhaite ardemment recevoir le sacrement qu'il a institué, nous assurerons, dis-je, ou qu'il ne parle point par le Saint-Esprit (ce qui est taxer l'Apôtre de fausseté), ou qu'il est damné avec le mouvement du Saint-Esprit? Quoi ! il a le Sauveur en son cœur par la foi, en sa bouche par la confession, et il sera damné dans la compagnie du Sauveur? Si le martyre ne tient que de la foi la prérogative de suppléer uniquement au Baptême, pourquoi cette même foi n'a-t-elle pas, sans le martyre, autant de pouvoir auprès de Dieu, qui n'a pas besoin de l'épreuve du martyre pour la connaître parfaitement? Je veux dire qu'elle a autant de pouvoir quant au salut, mais non pas quant à la perfection du mérite; et c'est en quoi le martyre la surpasse. Nous lisons que celui qui a de la haine contre son frère est homicide * ; et que quiconque regarde une fertime^ avec un désir cou^ vabUy a déjà commis Vadulthe dans son cœur . Peut-on dire plus clairement que la volonté est réputée pour le fait, quand la nécessité seule empêche l'effet? A moins de croire que Dieu, qui est la charité même, impute plutôt le mal que le bien à la volonté ; et qu'étant plein de bonté et de miséricorde, il soit plus porté à tirer vengeance du vice, qu'à récompenser la vertu. Selon l'opinion commune, celui qui se souvient à Tarticlede la mort d'une dette qu'il a contractée envers une personne et se trouve dans l'impuissance d'y satisfaire, en obtient remise par la seule pénitence et la contrition du cœur, sans être pour cela damné. De même la foi seule et la conversion du cœur à Dieu, sans effusion de sang,et sans aspersion de l'eau, sauve celui qui veut, mais qui ne peut recevoir le Baptême, parce que la mort l'a surpris,

» I Cor., XII, 13.— « I Jean, 3.— » Maltb., v, 28.

Et comme il n'y a point de pénitence qui remette le pèche à celui qui ne restitue point ce qu'il a pris, s'il le peut faire ; ainsi la foi ne peut servir à celui qui ne reçoit point le Baptême, lorsqu'il est en sa puissance de le recevoir. Il est bien vrai que celui qui le néglige est convaincu de n'avoir point une foi parfaite, puisque la foi parfaite et véritable embrasse tous les préceptes, et que celui-ci est un des principaux. Celui donc qui refuse d'obéir est avec juste raison estimé, non pas fidèle, mais rebelle et contempteur. Comment serait-il fidèle s'il méprise le sacrement du Fils de Dieu ?

9. Pour les enfants, leur âge les rend incapables de cette foi, je veux dire de cette conversion du cœur à Dieu ; donc ils ne peuvent être sauvés s'ils meurent sans l'actuelle réception du sacrement : ce n'est pas pourtant que lorsqu'ils sont baptisés, ils soient entièrement destitués de cette foi, sans laquelle ils ne pourraient jamais être agréables à Dieu : mais ils sont sauvés par la foi d'autrui et non par la leur propre. Il est juste, en effet, il est conforme à la divine Bonté, que la grâce rende la foi d'autrui profitable à ceux que l'impuissance de l'âge empêche d'avoir une foi propre. La justice du Tout-Puissant ne croit pas qu'on doive exiger une foi propre de ceux qu'il sait n'avoir point de péché particulier. Néanmoins, ils ont besoin de la foi d'autrui, puisqu'ils ne naissent point sans le crime d'autrui; de sorte que les enfants mêmes ne sont point exclus de ce qui a été dit généralement de tous : // a purifié leurs cœurs par la foi *. Il ne faut pas douter que le péché contracté par une voie étrangère ne puisse ou ne doive être effacé par la foi d'autrui. Ce sont-là véritablement les jugements de la justice divine, dont le saint roi David se réjouissait en disant: Seigneur y Je me suis souvenu de vos jugements éternels y etj*en ai reçu de la consolation '. Mais c'est assez sur ce sujet.

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