‹ Œuvres de Saint BernardChapitre 302 sur 385 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

lES JUSTES DE l'aNGIEN TESTAMENT n'ONT PAS EU, DES MYSTÈRES FUTURS DE LA FOI, UNE CONNAIS- SANCE SI GLAIRE, QUE CELLE QUE NOUS AVONS DES MYSTÈRES PASSÉS.

10. Votre docteur soutient encore, ditesvous, que tous les justes de l'ancien Testament qui ont précédé la venue de Jésus-Christ, ont eu des mystères futurs une connaissance aussi certaine, que celle que nous, venus après eux^

* Act., XT, 9. — * P8. civiii, 52.

lions avons des mystères anciens. Le moindre juste do ce temps-la savait parfaitement tout ce que Tliistoire évangélique nous découvre l)résentement, |)ar exemple, Tincarnation du Verbe, l'enfantement de la Vierge, la doctrine du Sauveur, ses miracles, sa croix, sa mort, sa scpultui*e, sa descente aux enfers, sa résuirection, et son ascension aux cieux. Tous ces mystères ont été connus de tous les justes de ce tem[)S-là, aussi clairement et aussi distinctement qu'ils nous sont à présent manït'estes, après leur accomplissement; ceux qui n'ont point eu cette connaissance universelle, claire et évidente, n'ont point été justes, et ne sont point sauvés. Cependant rien n'est plus faux.

41. Mais la lettre que vous m'avez écrite renferme tant de considérations pour la réfutation de cette erreur, qu'on ne peut rien dire de plus, et que je ne trouve presque rien à y ajouter. Néanmoins, quant au docteur qui avance ces choses, je vous dirai en peu de mots ce que j'en pense, sans dessein de l'offenser. 11 me semble plus curieux de nouveauté qu'amateur de la vérité ; il souffre de se trouver du même sentiment ijue les autres, et de dire quelque cliose qu'il n'ait pas dite seul ou le premier. C'est pourquoi, dans ce qu'il pense ou avance, il ne sait point garder de mesure, ou il use de dissimulation. Car Topinion qu'il émet et d'après laquelle les anciens qui esiKH-aient dans l'avenir, auraient eu une connaissance égale à ceux qui lisent aujourd'hui 4iaiis l'Lcriture l'histoire du passé, fait Dieu ou trop avare ou trop prodigue, et sans aucune discrétion. Car, ou il réduit les élus de ce temps-là à un trop petit nombre d'hommes spirituels cités par l'Écriture, que leur sainteté a rondus illustres et recommandables et à qui un don particulier du Saint-Esprit a donné une connaissance certaine de tous les mvstères particuliers qui devaient s'accomplir en leur temps; et de cette manière il raccourcit le bras de Dieu, en croyant que personne n'a pu être sauvé alors, que ce petit nombre de parfaits; ou s'il avoue, qu'en ces premiers temps, une grande quantité de p Tsonnes ont été sauvées avec ces illustres parfaits, il soutient que Dieu d usé en> ers cet ancien peuple d'une libéralité trop grande, et jusqu'à présent inouïe, puisqu'il assure que cette multitude innombrable de personnes aurait connu trcs-clairemeut tout ce que nous avons rapporté ci-dessus du mystère de notre rédemption. Comme rien de tout cela n'a été ni écrit avec clarté,

ni prêché publiquement, il faut donc dire que toutes ces choses ont été révélées à toutes les âmes par le Saint-Esprit ; et ainsi , tous ceux qui ont été justes et sauvés avant la venue de Notre-Seigneur, ont été tous spirituels, tous parfaits, tous prophètes : partant, ou le salut * a été très-rare dans l'ancien Testament, ou la perfection y a été commune. Or, soutenir l'une ou l'autre opinion c'est excéder les bornes de la discrétion.

12. Mais si Ton trouve plus acceptable, ou même plus digne de Dieu, d'avoir voulu remplir et enrichir ces premiers siècles d'une multitude de parfaits, au lieu de se contenter d'un si petit nombre de sauvés ; si le grand nombre est arrivé au salut, sans néanmoins que ceux qui étaient tous remplis de l'esprit prophétique aient eu pour cela une parfaite connaissance des mystères qui leur étaient révélés; si cette opinion, dis-je, est acceptée, nous devrons, il est vrai, bénir Dieu dans ses bienfaits, mais nous ne voyons pas ce qu'il aura réservé au temps de la grâce. A moins d'appeler plus à propos temps de grâce celui où le peuple de Dieu recevait, en si grande abondance, les richesses de l'esprit, et voyait accompli par un bonheur merveilleux ce que Moïse désirait ardemment, lorsqu'il s'écriait : Plût au ciel que tous pussent prophétiser * ! Mais, s'il en est ainsi, qu'est-ce que l'Évangile nous' a apporté de semblable? Saint Paul se glorifle en vain des prémices de l'Esprit qu'il croit avoir reçues avec les autres apôtres, puisqu'il n'a rien expérimenté de pareil dans son temps ; car il disait: Pensez-vous que tous soient prophètes *? 11 se gloriûe, dis-je, en vain en son évangile, qu'il n'a ni reçu ni appris d'un homme, mais que par un privilège particulier il tient de la révélation de Jésus-Christ ', puisqu'il avait déjà été révélé autrefois aux peuples de l'ancien Testament, par le Saint-Esprit. Et l'a, ôtre saint Pierre n'a pas eu plus de sujet d'appliquer à son temps ces paroles du prophète Joël : Je répandrai de won Esprit sur vos fils et sur vos filles, et ils prophétiseront *, s'il est vrai que cette ellusion de l'Esprit avait déjà été plus abondante dans les siècles passés. Le prophète, ou plutôt Dieu par son prophète, si toutefois dans ces paroles il a eu en vue le tenïps des apôtres, n'aurait pas dû dire absolument, je répandrai^ mais plutôt, je retirerai de mon Esprit. Car, si tous les justes de l'ancien Testament sont, en connaissance, égaux

• « Nombr., XI, 29. — » 1 Cor., xii, 20. — » GaUt, j. — ^ Ut. il, 17, et Juël., 11, 25*.

SUR LE BAPTÊME

aux enfants du nouveau, ne serons-nous pas obligés de les reconnaître supérieurs en grâce'' Ils ne sont pas éclairés par la lec'.ure ou par la prédication comme nous: c'est Tonction intérieure qui leur aura donné une connaissance parfaite de toutes choses.

13. Mais je le veux; souffrons volontiers, •aussi bien que les apôtres, l'injure qu'on nous fait,en leur comparant et à nousaussi,lesmoins considérables d'entre les justes de l'ancien Testament, sous le rapport de la connaissance de nos mystères, et en nous les préférant sous celui de la grâce. Il est pourtant un point que nous ne pouvons et ne devons nullement supporter; c'est de croire que le Seigneur de la gloire ait pu jamais être trompé, ou qu'il ait voulu tromper. Oi', c'est lui qui a protesté, qu'entre tous les enfants des femmes, il n'en était point de plus grand que Jean- Baptiste *. N'allôns-nous pas être obligés de confesser que ce témoignage de la Vérité est absolument faux, si nous attribuons aux anciens plus que nous ne pouvons donner à saint Jean? On ne fait point injure à saint Jean, en croyant ou en disant qu'il a ignoré quelque chose : lui-même le confesse ; mais si, contre réloge de la Vérité, nous accordons à un autre ce que nous refusons au héraut de la Vérité, ce n'est plus seulement une injure, c'est un blasphème; et c'est absolument contredire non pas Jean-Baptise, mais la Vérité même. Quoi donc l l'ami de l'Époux est dans le doute, et il demande : Êtes-vous celui qui doit venir, ou bien est-ce un autre que nous attendons* ? Et nous, par notre mensonge, nous confirmerons des milliers de personnes dans la certitude de toutes choses I

44. Il nous est aisé de remarquer, que les anciens mêmes n'ont point eu ce sentiment sur eux-mêmes. Moïse écrit que Dieu, en lui parlant, s'était exprimé de la sorte : Je suis le Dieu d'Abraham j le Dieu d*Isaac, et le Dieu de Jacob ^ et je ne leur ai point déclaré mon nom d'Adonaï •; il faut ici sous-entendre, comme à vous. 11 fait donc voir par là qu'il avait reçu une plus grande connaissance de Dieu que les anciens patriarches qui l'avaient précédé. David ose prétendre qu'il a eu le don d'intelligence plus que tous les maîtres et anciens, lorsqu'il dit: J*ai été plus intelligent que ceux qui m* ont enseigné^ ^parce que fai toujours médité votre loi. Et encore : 'J*ai dépassé en intelligence les vieillards *, Et le 'drophète Daniel: Plusieurs, dit-il, passeront^

1 Matlh., XT, 11. — • Ibid,, xi, 3. — « Exod., m, 6 et VT, 3. ~* Ps. CXVII!, 99, 100.

et la science se multipliera * ; il promettait ainsi à sa postérité une plus ample connaissance dos choses. Si donc, comme le dit le pape saint Grégoire, la science des Pères spirituels a crû avec les temps; et si, plus ils ont été voisins de la venue du Sauveur, mieux ils ont connu le mystère du salut ", on ne peut douter que l'accomplissement des choses mêmes, et la présence de Celui qui en est l'auteur, ne donnât des lumières plus grandes à ceux qui avaient l'avantage d'être présent : c'est pourquoi ils entendent de la bouche même de notre Seigneur : Heureux les yeux qui voient ce que vous voyez '. Je vous ai appelés mes amis, parce que je vous ai fait connaître toutes les choses que j'avais apprises de mon Père *. Plusieurs rois et prophètes ont désiré voir ce que vous voyez, et ne l'ont point vu ; et entendre ce que vous entendez, et ne l'ont point entendu •. Et pourquoi ? Afin qu'ils connussent plus clairement et plus amplement ce que les autres n'avaient qu'entrevu comme dans l'obscurité. Autrement, quel besoin auraient-ils de voir la chair extérieurement, et d'entendre les discours de la chair, s'ils avaient déjà été parfaitement instruits de toutes choses, au dedans, par le Saint-Esprit? Surtout, quand notre Seigneur lui-même déclare que la chair ne sert de rien, mais que c'est l'Esprit qui vivifie * ? Si les prophètes et les hommes les plus recom<r mandables, parmi ce peuple, n'ont pu tous connaître toutes choses, ayec uneégale clarté, mais en ont eu une science proportionnée aux lumières que le Saint-Esprit leur donnait à sou gré, et cela sans préjudice de leur sainteté et de leur perfection ; à plus forte raison les justes ordinaires ont-ils pu ignorer, sans détriment du salut, le temps le mode, et l'ordre de ce mystère, qu'ils ont cru cependant d'une foi assurée et d'une espérance solide, sur les promesses qui leur avaient été faites?

15. Mais combien trouverons-nous encore, aujourd'hui, de personnes, dans le peuple chrétien, qui ne connaissent que légèrement l'état et les conditions de la vie éternelle et du siècle à venir, quoique pourtant elles croient sans aucun doute, espèrent avec fermeté, et désirent de tout leur cœur? Ainsi, avant la venue du Sauveur, beaucoup croyant en Dieu tout-puissant, et aimant Celui qui leur promettait de les sauver gratuitement, ne doutant point de la fidélité de ses promesses, et espérant qu'il les rachèterait, ont été sauvés dans cette foi et dans cette espérance : sans

« Daniel, xii, 4.— «Homél. xvii, surÉzéch. — • Luc, x, 23. — * Jean, xv, 15. — » Luc,x, 24. — « Jean, vj, 61.

toiilcfoîs savoir, ni quand, ni comment, ni dans quel ordre s'accomplirait le salut qui leur était promis. Le vénérable Bède enseigne formellement que tout ce qui devait un jour arriver de Jésus-Clirist, n'avait point été comjilétcment découvert à toute sorte de personnes; et vous-même avez rapporté son témoignage dans votre leitre. « Les prophètes et Moïse, dita il, ont connu et prêché, avant les apôtres, le « même et unique triomphe de la croix de « Notre-Seigneur ; mais les prophètes n'en ont « parlé quelquefois qu'avec des paroles voilées c( de figures, au lieu que les apôtres et leurs « successeurs le prêchaient toujours à décou- « vert, à la lumière éclatante de l'Évangile. De « sorte que tous les chrétiens sont obligés a maintenant de savoir et de confesser la foi « (]ui était anciennement connue de très-peu « de personnes, et encore des plus parfaites, « bien (|u'en ce temps-là tout le peuple de Dieu « possédât, dans les cérémonies légales, les fi- « gures des mystères de cette foi. » 11 me vient eiicorc à l'esprit beaucoup d'autres choses propres à confirmer cette vérité ; mais une lettre n'admet point ces grandes preuves; et il n'en est pas besoin, outre que je crois comme j'ai déjà dit, que les réflexions rapportées dans votre lettre seraient déjà suffisantes, même sans ma réponse. Si j'ai ajouté ceci, c'est pour n'omettre rien de ce que vous m'avez demandé.

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