‹ Œuvres de Saint BernardChapitre 309 sur 385 · CHAPITRE TIî · texte numérisé non relu

CHAPITRE TIî

IL COMBAT LES ABSURDITÉS d'ABAILARD , QUI ATTRIBUE A UNE SEULE PERSONNE PROPREMENT ET SPÉCIALEMENT DES NOMS ABSOLUS ET ESSEN- TIELS, QUI CONVIENNENT ÉGALEMENT AUX TROIS PERSONNES.

5. Je VOUS prie d'étudier encore pms clairement les sentiments, la doctrine, et les écrits de notre nouveau docteur. Il dit que la puissance appartient proprement et spécialement au Père, et la sagesse au Fils. Ce qui est faux, puisque le Père est très-véritablement la sagesse, et le Fils la puissance ; et que ce qui est commun à tous les deux, ne peut être propre et particulier à cliacun. Certes, il y a bien de la différence entre les noms qui ont rapport à une autre personne, et ceux qui n'ont rapport qu'à la même. De là vient que chacune a le sien propre, qui n'est point commun à l'autre. Car celui qui est le Père, n'est pas le Fils et celui qui est le Fils n'est pas le Père ; le nom de Père, fait voir qu'il est père, non par rapport à lui-même, mais par rapport au Fils ; de même le nom de Fils exprime qu'il est fils par rapport au Père, et non par rapport à lui-même. Il n'en est pas ainsi de la puissance ni de la sagesse, ni des autres attributs absolus ; au lieu que le Père et le Fils sont ainsi appelés par rapport l'un à l'autre, et «on pour exprimer un relation personnelle. Mais notre théologien ne convient pas de cette doctrine. « Car je trouve, dit-il, que la toute-puissance a est proprement et spécialement la propriété « personnelle du Père ; non-seulement à cause 0 qu'il peut faire toutes choses également et a conjointement avec les deux autres Per- « sonnes, mais aussi parce qu'il est seul par a lui-même, et qu'il ne reçoit point son être <r d'un autre ; comme il tient son être de lui a seul, aussi a-t-il sa puissance de lui-même, a et non d'un autre *. d 0 le nouvel Aristote I Je lui demande (supposé que son raisonnement soit véritable) si nous ne pourrions pas dire, par la même raison, que la sagesse et la bonté appartiennent particulièrement au Père, puisque le Père a aussi de lui-même, et non d'un autre, la sagesse et la bonté, comme il tient de lui-même, et non d'un autre, son être et sa puissance. S'il en convient (et il ne le peut nier avec raison), que deviendra, je vous prie, ce noble partage, par lequel il donne au Père

> Abail., Introd. à la Théol., liv. 1.

la puissance, au Fils la sagesse, et au Saint- Esprit la bonté, comme des propriétés personnelles? Il est impossible qu'une seule et même chose appartienne proprement et particulièrement à deux personnes différentes, c'est-à-dire, qu'elle soit propre et spéciale à chacune des deux en particulier? Qu'il choisisse donc, qu'il donne la sagesse au Fils, et qu'il la retranche au Père ; ou qu'il la donne au Père, et qu'il l'ôte au Fils. De même encore, qu'il attribue la bonté au Saint-Esprit, sans la donner au Père; ou qu'il la donne au Fils, sans l'attribuer au Saint-Esprit ; ou bien enfin, qu'il cesse de rendre propres et personnels ces noms communs à tous, et qu'il n'ait plus la hardiesse d'enseigner que la puissance appartient proprement et spécialement au Père, à cause qu'il l'a de lui-même ; car la même raison Tobligerait d'avouer que la sagesse et la bonté, qu'il a pareillement de lui-même^ lui appartiennent comme propriétés spéciales et personnelles.

6. Hais attendons encore un peu, et voyons la théorie selon laquelle notre théologien contemple les choses invisibles qui sont en Dieu. Il dit, commej'ai déjà remarqué, que la toutepuissance appartient proprement au Père; et pour qu'elle soit entière et parfaite,il la fait consister dans l'administration et le discernement. Il ajoute que la sagesse appartient proprement au Fils, et il déclare en même temps qu'elle n'est pas simplement et absolument la puissance,mais une certaine puissance,c'est-à-dire, la puissance seulement de discerner. Il craint sans doute de faire affront au Père, s'il accordait autant de pouvoir au Fils qu'au Père ; et comme il n'ose pas lui concéder la puissance toute entière, il se contente de lui en donner la moitié. Et, pour être plus clair, il se sert d'exemples connus. Il dit que la puissance de discerner, qui est le Fils, est une certaine puissance, comme l'homme est un certain anihial, et le cachet d'airain un certain airain. Il ajoute que la puissance de discerner, c'est-àdire le Fils, est à l'égard de la puissance d'administrer et de discerner, c'est-à-dire le Père, ce que l'homme est à l'égard de l'animal, et le cachet d'airain à l'égard de l'airain. « De même, a dit-il, que de ce qu'il y a un cachet d'airain « il faut conclure nécessairement qu'il y a de a l'airain, et de ce qu'il y a un homme, il faut a conclure nécessairement qu'il y a un animal, « quoiqu'on ne puisse renverser sans fausa setc ces propositions ; ainsi, dès que Ton re« « connaît une divine Sagesse qui est la puis-

CONTRE CERTAINES ERREURS DE PIERRE ÂRAILARD

« sance de discernery il faut nécessairement méconnaître une divine puissance, encore « que, pour parler le langage de l'école, ces «termes ne soient pas convertibles ^ ». Mais quoi ! vous voulez donc, que conformément à votre comparaison, il soit permis de conclure, comme dans les choses précédentes, que, dès que le Fils est, il faut que le Père soit, c'est-àdire, que celui qui est le Fils, soit aussi le Père, quoiqu'on ne puisse renverser cette proposition? Si vous soutenez cette proposition, il est certain que vous êtes hérétique ; et si vous la repoussez, votre comparaison est fausse.

7. Pourquoi donc l'allez-vous chercher si loin, et par tant de détours, à l'aide de choses si éloignées et si peu convenables à votre sujet? Pourquoi prenez-vous tant de peine pour la mettre dans son lustre ? Pourquoi employezvous tant de discours vains et inutiles, et lui donnez-vous tant d'éloges, afin de l'imprimer bien avant dans les esprits, si elle ne peut servir à votre dessein? Vous voulez montrer que les termes de votre comparaison se rapportent les uns aux autres, par des proportions justes et convenables? N'est-ce pas là votre prétention? Tous vos efforts et tout votre travail n'ont-ils pas pour but de montrer, par cette comparaison, le rapport qu'il y a entre le Père et le Fils? Cependant nous apprenons de vous que l'homme étant, il faut nécessairement qu'il soit aussi animal ; mais qu'on ne doit pas conclure le contraire, c'est-à-dire que, l'animal étant, U ne suit pas nécessairement que l'homme soit; parce que, selon la règle de votre dialectique, l'espèce présuppose le genre, mais le genre ne présuppose pas l'espèce. Or puisque vous comparez le Père au genre, et le Fils à l'espèce , pour que la comparaison soit juste, et s'adapte à votre ^ujet,ilfaut que vous fassiez voir que, le Fils étant, il est nécessaire que le Père soit aussi ; mais que, le Père étant, il ne s'ensuit pas que le Fils soit, afin que, comme ce qui est homme est aussi nécessairement animal, bien que ranimai ne soit pas nécessairement homme : de même ce qui est fils, est aussi nécessairement père, encore que ce qui est père ne soit pas nécessairement fils. Hais ici la foi catholique vous est tout à fait opposée ; elle rejette absolument vos deux propositions ; elle n'admet pas que celui qui est le Père, soit aussi le Fils, ni que le Fils soit le Père. Car il est constant que le Père est un autre, et le Fils un autre, quoique le Père ne soit pas une autre chose que le Fils. Et c'est par

ces termes tin autre^ et une autre chose ', que la vraie foi sait très-prudemment discerner les propriétés des Personnes divines, et Tunité individuelle de l'essence; et que, tenant toujours le milieu, elle marche assurée dans le chemin royal, sans tourner à droite, en confondant les personnes, ni aller à gauche en divisant la substance. Dieu étant l'Être simple, si vous voulez dire que si le Fils est , il faut nécessairement que le Père soit aussi; cela ne vous est d'aucun avantage, puisque la nature de la relation exige qu'elle soit réciproque, et que la même vérité se trouve dans les deux propositions convertibles : ce qui ne convient nullement à la comparaison que vous tirez du genre et de l'espèce, ou du cuivre et du cachet de cuivre. Car, la simplicité de l'Être permet bien de dire avec vérité : Si le Père est le Fils est ; et réciproquement : si le Fils est, le Père est. Mais nous ne pouvons pas établir une conséquence réciproque entre l'homme et l'ani* mal, ni entre le cachet de cuivre et le cuivre ; s'il est vrai de dire que s'il y a un homme, il y a un animal, la proposition réciproque, s'il y a un animal, il y a aussi un homme, n'est pourtant pas véritable. De même, s'il y a un cachet de cuivre, il suit nécessairement qu'il y a du cuivre ; mais de ce qu'il y a du cuivre, on ne peut pas conclure nécessairement qu'il y ait un cachet de cuivre. Mais passons au reste.

8. Nous avons vu jus<iu'ici comment notre docteur établit la toute-puissance dans le Père, et une certaine puissance dans le Fils ; il faut à présent qu'il nous dise son sentiment sur le Saint-Esprit. « La même bonté, dit-il, qui est « exprimée par le nom de Saint-Esprit, n'est « en Dieu, ni la puissance ni la sagesse *. » Pour moi, je voyais Satan tomber du ciel comme la foudre *. C'est de cette sorte que doit tomber celui qui n'aime que les hauteurs, et qui s'élève toujours au-dessus de lui-même. Très- saint Père, vous voyez quels degrés ou quels précipices ce téméraire a préparés pour sa ruine. Ces termes de toute-puissance, de demi-puissance, et de puissance nulle, j'ai horreur seulement de les ouïr nommer, et je crois cette horreur plus que suffisante pour les réfuter. U faut néanmoins que je rapporta un témoignage qui se présente à moi, dans le trouble où je suis, afin de repousser l'injure que ce malheureux fait au Saint-Esprit. Nous trouvons dans le prophète Isaîe : L'Esprit de sngesse et VEsprit de force *. U n'en faut pas

* Autre personne, autre bubstance. — * Âbail., toc, cit,-^ • Luc, X, 18.— ^Isi., XI, 2.

davantage, sinon pour réprimer tout à fait, au moins pour conyaincre manifestement l'audace de ce novateur. 0 langue insolente et orgueilleuse ! je veux bien qu'on te pardonne l'injure que tu fais au Père et au Fils ; mais comment oses-tu espérer le pardon des blasphèmes que tu vomis contre le Saint-Esprit ? Ne vois-tu pas Tauge de Dieu qui t'attend, et qui te va trancher par le milieu, afin de punir 1 impiété, qui te pousse à dire que « le Saintce Esprit n'est en Dieu, ni la puissance ni la saa gesse ? » C'est ainsi que l'orgueil se précipite lorsqu'il veut trop s'avancer.

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