‹ Œuvres de Saint BernardChapitre 311 sur 385 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

IL REPREND ABAILARD DE PRÉFÉRER SES PENSÉES ET SES IMAGINATIONS AUX SENTIMENTS COMMUNS DE TOUS LES PÉRÈS, PARTICULIÈREMENT QUAND IL DIT QUE JÉSUS-CHRIST NE S'EST POINT IN- CARNÉ POUR DÉLIVRER l'HOMME DU POUVOIR DE SATAN.

H. Ce téméraire, qui veut pénétrer dans les plus profonds abîmes de la divine Majesté, entreprenant de parler du mystère de notre Rédemption, avoue, dès le commencement de son Traité, que tous les Docteurs de l'Église sont d'un même sentiment sur ce sujet. J'ai lu cela moi-même dans son livre des Serttences, et dans une certaine explication qu'il a faite de l'Épitre de saint Paul aux Romains \ Mais ce qui fait paraître son audace insupportable, c'est qu'en même temps qu'il reconnaît que cette doctrine est des saints Pères, il la rejette avec mépris, et se vante insolemment d'en avoir. une meilleure, sans se soucier aucunement, contre la défense du Sage, de dépasser les anciennes bornes que nos Pères ont posées, a II faut remarquer, dit-il, que tous nos «Docteurs, depuis les Apôtres, s'accordent a tous en ce point, que le démon a un pouvoir « et un empire réel sur l'homme, dont il était ajustement le maître; parce que l'homme, a abusant de la liberté de son libre arbitre, Q avait volontairement consenti à la suggestion cf du démon. La raison qu'ils en apportent est <( la loi du vainqueur; car, si un homme remet porte la victoire sur un autre, le vaincu, par « le droit même, devient l'esclave de son vaince queur. Et voilà, dit-il, la nécessité qui a « obligé le Fils de Dieu de s'incarner, selon le a sentimentdeces Docteurs; afin que l'homme, « qui ne pouvait recouvrer sa liberté par une

* Abail., Comm. sur rÉpU, aux Rom.. Uv. IL— * Prov., XXI ,28.

« autre voie, lût très-justement délivré de la « servitude du démon, par la mort de cet « innocent. Mais, pour moi, ajoute-t-il, je ne « puis me persuader, ni que le démon ait ja- « mais eu aucun pouvoir sur l'homme , si ce « n'est peut-être, Dieu le lui permettant ainsi, « en sa qualité de geôlier ; ni que le Fils de Dieu (( ait voulu prendre chair humaine, dans le « but spécial de retirer l'homme de son escla- « vage, et pour lui rendre sa liberté. » Je ne puis dire ce qu'il y a de plus insupportable dans ces paroles, le blasphème, ou l'arrogance ; ni ce qu'elles renferment de plus digne de châtiment, la témérité ou l'impiété. Il serait, ce semble, bien plus à propos de fermer, par le bâton, cette bouche criminelle, que de réfuter ses extravagances, par des raisons décisives. Et n'est-ce pas avec justice qu'il a attiré toutes les mains contre lui, puisque les siennes sont armées contre tout le monde ? Tous les Pères, dit-il, sont de cette opinion ; mais moi, je suis d'une autre. Qui êtes-vous pour parler de la sorte ? Qu'apportez-vous de mieux fondé? Qu'avez-vous trouvé de plus profond que les autres? Pouvez-vous vous vanter qu'une vérité cachée et inconnue à tant de saints, ignorée de tant de sages et de savants personnages, vous ait été révélée ? Il y a bien de l'apparence que cet homme ne nous servira que des eaux dérobées, et des pains volés.

42. Dites-nous pourtant, dites-nous votre pensée; découvrez un sentiment qui n'est entré dans l'esprit de personne. N'est-ce point que vous croyez, que si le Fils de Dieu s'est fait homme, ce n'a pas été dans le dessein de délivrer l'homme? Si c'est-là votre sentiment, il vous est particulier et personnel. Et c'est à vous de voir où vous avez appris cette belle doctrine. Car, assurément, vous ne l'avez pu recevoir ni d'un sage, ni d'un prophète, ni d'un apôtre, ni même de Jésus-Christ. Le Docteur des Gentils nous a bien enseigné ce qu'il a appris de Notre-Seigneur *. Le Maître de tous confesse que sa doctrine n'est pas de lui : Je ne parle point^ dit-il, de moi-même *. Et vous êtes assez téméraire pour nous apporter une doctrine qui est de vous seul, et que vous n'avez apprise de personne ? Celui qui profère des paroles mensongères, les tire de son propre fonds •. C'est pourquoi je vous laisse ce qui vous appartient; pour moi, je veux écouter les Prophètes et les Apôtres ; obéir à l'Évangile, mais non à l'évangile de Pierre

* I Cor., Il, 33. — • Jean, vît, 16 ; xiv, 10. — » /iiV/., vui, 44,

Abailard. Vous nous forgez aonc un nouvel évangile? Mais TËglise ne reconnaît point di cinquième évangile. Qu'est-ce que la loi, les Prophètes, les Apôtres, et les hommes apostoliques nous prêchent, sinon ce que vous avez la hardiesse de nier seul, que Dieu s'est fait homme pour rendre à l'homme la liberté? Et si un ange descendait du ciel en terre, pour nous prêcher une autre doctrine, il faudrait prononcer anathème contre lui.

13. Mais vous ne reconnaissez pas les docteurs venus après les Apôtres : vous vous croyez plus de lumières que tous vos maîtres ensemble ; et vous n'avez pas honte de dire qu'ils sont tous contraires à votre opinion, parce qu'ils sont tous d'accord contre vous. Ce serait donc en vain que je vous proposerais leur croyance et leur doctrine, puisque vous les avez déjà proscrites. Je veux vous conduire devant les Prophètes. Voici, non pas un prophète, mais le Seigneur parlant par un prophète,ets'adressant à son peuple d'acquisition, sous la figure de Jérusalem ; il dit : Ne crains point y je te sauverai et je te délivrerai *. Vous me demanderez peut-être de quelle domination il le délivrera ? car vous ne voulez pas que le démon en ait jamais eue, ni qu'il en ait à présent aucune sur l'homme : et certes je ne le voudrais pas non plus. Mais, bien que ni vous ni moi ne le voulions , il l'a pourtant ; et si vous avez de la peine à l'avouer et à le reconnaître, 7ot/« ceux qui ont été rachetés parle Seigneur^ et qu'il a retirés des mains de leur ennemi, le confessent et le publient hautement. Vous même feriez le même aveu , si vous n'étiez point sous la puissance de votre ennemi. Si vous ne pouvez pas rendre grâces avec ceux qui ont été rachetés, c'est que vous n'êtes pas de cet heureux nombre. Si vous étiez racheté, vous reconnaîtriez votre Rédempteur, et ne désavoueriez pas votre rachat. Hais celui qui ne sent point sa captivité, n'a garde de rechercher sa délivrance ; au contraire, ceux qui la ressentent, ont invoqué le Seigneur j et le Seigneur les a exaucés, et les a retirés de la main de leur ennemi. Mais, afin que vous sachiez bien quel est cet ennemi, écoutez David. Ceux, dit-il, quil a délivrés de la main de leur ennemi, il les a rassemblés de diverses nations '. Reconnaissez d'abord l'Auteur de cette réunion : c'est celui au sujet duquel Caïphe prophétisa, dans l'Évangile, que Jésus donnerait sa vie pour sa nation. Et saint Jean ajoute : Qu'il ne mourrait pas seulement pour sa nation, mais « Sag., lu, 46, 17. — « Ps. cvi, 2, 6.

aussi pour réunir tous ensemble les enfants de Dieu qui étaient dispersés *. Et où étaient-ils dispersés? Parmi toutes les nations du monde. Il est donc vrai de dire que Jésus-Christ a ramassé, de diverses nations, ceux qu'il a rachetés; et qu'il ne les ramasserait pas s'il ne les rachetait ; parce qu'ils n'étaient pas seulement dispersés, mais ils étaient encore captifs. Il les a donc délivrés, puis il les a réunis; et c'est de la main de leur ennemi qu'il les a délivrés. Remarquez que David ne dit pas au pluriel, de la main de leurs ennemis, mais au singulier , de la main de leur ennemi. Il û'y a qu'un seul ennemi ; mais il y a plusieurs nations qui ont été délivrées, suivant ce qui est écrit : Ils les a rassemblés, non d'une seule nation, mais de diverses nations, du levant et du couchant, du midi et du septentrion *. Quel est donc ce prince si puissant qui ne domine pas seulement en un seul pays, mais sur toute la terre? Je n'en connais point d'autre, que celui dont un autre prophète a dit qu'il engloutit un fleuve tout entier, c'est-à-dire tout le genre humain, et qu'il espère encore engloutir le Jourdain •, c'est-à-dire, tous les élus. Heureux ceux qui ne sont tombés dans cette bouche malheureuse, que pour en être retirés, et qui n'y sont entrés que pour en sortir !

14. Mais quoi ? Peut-être ne voulez-vous pas encore vous en rapporter aux prophètes, bien qu'ils s'accordent tous à reconnaître ce grand pouvoir du démon sur l'homme. Venez donc avec moi, et adressons-nous aux Apôtres. Vous avez bien déclaré que vous n'étiez pas d'accord avec ceux qui ont vécu depuis les Apôtres ; mais vous devez au moins vous rendre aux sentiments des Apôtres, si toutefois il vous arrive ce qu'un d'entre eux a dit : Dieu peut-être leur donnera un salutaire repentir, qui leur fera reconnaître la vérité, afin que^ par ce moyen, ils puissent se retirer de la servitude du démon, qui les tient captifs dans ses filets, et les fait obéir à sa volonté *. C'est saint Paul qui parle ainsi, et qui nous assure que tous les hommes sont esclaves du démon, et qu'il en dispose à sa volonté. Comment pouvez-vous donc nier le pouvoir de celui à qui l'Apôtre reconnaît une volonté si absolue? Si enfin vousn^en croyez pas l'autorité de saint Paul, il faut en dernier ressort avoir recours à Jésus-Christ même, si toutefois vous le voulez écouter, et vous soumettre à sa doctrine. Notre-Seigneur, parlant du démon l'appelle le prince de ce monde*

* Jean, xi, 51. .52. — « Ps. cvi, 3 — » Job, xl, 18. — * 11 Tira., Il, 25, 26.— » Jean, xiv, 30.

CONTRE CERTAINES ERREURS DE PIERRE ABAILARD

loi

et k fort armé i, lequel tient en sa possession des vases* : et vous poussez la témérité jusqu'à dire qu'il n*a aucun pouvoir sur les hommes? Vous pensez donc, que par le mot de maison, dont Jésus-Christ use en cet endroit, il entend autre chose que le monde ; et par le mot de vases, autre chose que les hommes? Si vous avouez que le monde est la maison du démon , que les hommes en sont les vases; comment pourrez-vous soutenir. qu'il n'a point de pouvoir sur les hommes? Ne savez -vous pas que Notre - Seigneur dit à ceux qui se saisirent de sa personne, au îardin des Olives : Voici votre heure et la puissance des ténèbres*! Saini Paul n'ignorait pas ce pouvoir, lorsqu'il disait : // nous a délivrés de la puissance des ténèbres^ et nous a transférés dans le royaume de son Fils, tout brillitnt de lumières et de clartés *. Notre-Seigneur lui-même n'a pas hésité à avouer que le démon, aussi bien que Pilate, un de ses membres, avait eu pouvoir sur lui, puisqu'il dit à ce dernier : Vous n'auriez aucun pounoir sur mo%, s'il ne vous avait été donné d'en-haut '. Si ce pouvoir donné d'en-haut s'est exercé avec tant de rigueur sur le bois vert, comment aurait-il craint de se faire sentir au bois sec ? Au reste, je ne crois pas que notre docteur veuille accuser ce pouvoir d'être injuste, puisque Dieu même le donne au démon. Il lui est bien plus utile de savoir que le démon n'a pas seulement eu ce pouvoir sur les hommes, mais qu'il l'a eu encore avec justice, afin que, par une conséquence nécessaire, il reconnaisse que le Fils de Dieu est venu ici-bas se revêtir de notre chair, pour délivrer les hommes du pouvoir de leur ennemi. Nous disons bien que le pouvoir du diable a été juste : je n'en dis pas autant de sa volonté. Ainsi ce n'est pas le démon, en se rendant maître de l'homme, ni l'homme en méritant de tomber dans l'esclavage : c'est Dieu qui a été juste, en abandonnant l'homme au pouvoir du démon. Aussi est-ce la volonté, et non pas la puissance, qui rend une personne juste ou injuste. Par conséquent, quoique le démon ne tienne pas de la justice, mais d'une coupable usurpation,rempire qu'il a sur l'homme, néanmoins il a été très-juste par la volonté de Dieu qui l'a permis, et c'est très justement que l'homme est devenu esclave du démon, encore que cette justice ne se trouve ni dans l'homme, ni dans le démon, mais en Dieu seul qui l'a ainsi ordonné.

« Luc X». 2'. — « Mallh., xii 29. — » Luc, xxii, 53.— * O'j >., i IJ. — • Jean, XIX, il.

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