‹ Œuvres de Saint BernardChapitre 313 sur 385 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

IL ACCUSE ABAILARD DE POUSSER l'iHPIÉTÉ ET LA TÉMÉRITÉ, jusqu'à PÉNÉTRER LES SECRETS DE DIEU , ET LES ANÉANTIR.

M. Voilà la justice que l'homme a reçue par le sang du Rédempteur, mais que cet homme de perdition rejette avec mépris et tâche d'anéantir. Car il croit et enseigne que tout ce que Jésus-Christ a opéré pour notre salut, en s'abaissant,Roi de gloire, jusqu'au néant, en prenant une nature inférieure à celle desanges; en voulant naître d'une femme , converser

« Rom., V, 15. — « Ibid,, x, 4 — » 1 Cor., i, 30. — * Job. X. — ■ I Cor., !▼, 7.

CONTRE CERTAINES ERREURS DE PIERRE ABAILARD

dans le monde, comme le dernier des hommes, s'assujettir à nos infirmités, endurer mille indignités en sa personne, et enfin retourner dans sa gloire, par la mort infâme de la croix; il croit, dis-je, et soutient que Jésus-Christ n'a opéré toutes ces merveilles, parmi les hommes, que pour leur donner un modèle de "vie, par ses exemples et par sa doctrine, et pour leur montrer l'étendue de sa charité, par ses souffrances et par sa mort. Si bien, que s'étant contenté de nous enseigner la sainteté, sans nous la donner, et de nous découvrir son amour, sans le répandre dans nos âmes, il s'en est retourné simplement dans son royaume. C'est donc là tout l'avantage de cet admirable mystère cTamour et de bonté qui nous a été mani^ festé dans la chair, que le Saint-Esprit a justifié^ qui a été découvert aux anges^ prêché aux Gentils, confié au monde, et élevé jusque dans le séjour de la gloire *. 0 Tincomparable docteur l il se croit assez de lumières pour entrer dans les plus profonds abîmes de la divinité, les rendre faciles et accessibles à tous ceux qu'il veut éclairer de sa doctrine, et s'imagine que ce mystère incompréhensible,cachéaux siècles passés, nous est dévoilé par ses mensonges, et avec tant d'évidence et de clarté, que les profanes mêmes et les incirconcis peuvent y pénétrer librement et le comprendre sans peine. Comme si In '^ içesse divine, n'ayant pu prévoir ou ayant négligé sa propre défense, avait livré aux chiens les choses saintes, et jeté les pierres précieuses aux pourceaux 1 Non ; il n'en est pas ainsi. Si ce mystère a été manifesté dans la chair , c'est toutefois par le témoignage du Saint-Esprit qu'il a été justifié, afin que les choses spirituelles ne soient communiquées qu'aux spirituels, . que l'homme animal et sensuel ne puisse pénétrer dans les secrets de l'Esprit de Dieu ; et qu'il demeure constant et avéré, que notre foi n'est point fondée sur l'éloquence des paroles humaines,mais sur la vertu de Dieu. Et c'est pourquoi le Sauveur, s'adressant à son Père éternel dit : Je vous adore e/' vous remercie, mon Père, vous, le Seigneur du ciel et de la terre, de ce que vous avez caché ces mystères aux sages et aux prudents du sièrle, et les avez découverts aux petits et aux humbles *. Et saint Paul : Si mon Évangile est caché, il no l'est qu'à ceux qui périssent '.

18. Enfin, remarquez comme ce novateur se moque de tout ce qui vient de l'Esprit de Dieu en prenant toutes ces choses pour des folies; comme il insulte l'Apôtre [)arce qu'il nous dé-

« I Tim.. m, 10.— « Mallh., xi,25 — > Il Cor , iv,3.

couvre la sagesse infinie de Dieu renfermée dans ce mystère adorable ; et comme il invective contre l'Évangile, et blasphème contre la Majesté divine. Il serait, certes, bien plus avisé s'il croyait humblement ce qu'il ne peut comprendre par ses propres lumières,et s'il n'avait pas la témérité de mépriser et de fouler aux pieds un mystère si saint et si redoutable 1 Mais je n'aurais jamais fini, si je voulais répondre à toutes les impertinences, aux calomnies que lui suggèrent les desseins de Dieu. Je me contenterai d'en rapporter quelques-unes, qui aideront à juger des autres. «Puisque Jésus- « Christ, dit-il, a racheté seulement les pré- « destinés, comment le démon est-il leur maî- « tre, soit en cette vie, soit en l'autre, d'une «r façon plus particulière qu'à présent? » Je réponds que c'est pour cette même raison, que le démon, maître des élus, les tenant captifs, sous sa tyrannie, comme ditTApôtre *, ils ont eu besoin d'un libérateur, afin que les desseins de Dieu sur eux, fussent pleinement exécutés. C'était dans cette vie qu'il fallait les délivrer, afin qu'ils pussent jouir, en Fautre, d'une entière liberté. Il demande ensuite : a Si le démon tourmentait ce pauvre qui rea posait dans le sein d'Abraham, aussi bien a que ce riche que nous savons condamné aux a flammes éternelles : s'il avait pouvoir sur la a personne d'Abraham et des autres prédes- 0 tinés. » Je réponds qu'il n'en avait point, mais qu'il en aurait eu, s'ils n'eussent point été délivrés par la foi en Jésus-Christ qui devait venir, ainsi qu'il est écrit du même Abraham : Abraham crut aux promesses de Dieu,et cette foi lui fut imputée à justice ^. Et ailleurs : Abraham s'est réjoui dans l'espérance de voir le jour de ma venue; il l'a vu, et a été ravi de joie •. C'est pourquoi, dès ce temps, le sang de Jésus-Christ était déjà pour Lazare une douce rosée, qui l'empêchait de sentir l'ardeur des flammes ; il croyait, lui aussi, que Jésus-Christdevait un jour souffrir. Et il faut en dire autant de tous les prédestinés de ce temps. Ils étaient nés aussi bien que nous, sous la puissance des ténèbres, à cause du péché originel; mais, avant de sortir de cette vie, ils en furent délivrés par le sang de Jésus-Christ. Car il est écrit : Les peuples qui marchaient devant lui, et ceux qui le suivaient, s'écriaient : Gloire soit au Fils de Dieu. Béni soit celui qui est venu au nom du Seigneur * 1 II est donc véritable que la troupe des élus a béni Jésus-Christ, non seulement à son arri-

< Il Tim , II, 26. — « Cen , V. — » Jean, 8, 56. — » MalUi , XXI, 9.

vée sur la terre, dans la cbair, mais avant , quoique ceux qui Tont précédé n'aient pas reçu une bénédiction entière, cette prérogative étant réservée au temps de la grâce.

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