CHAPITRE VIII
POURQUOI JÉSUS-GHRIST S*£ST SERVI D'UN MOYEN SI RUDE ET SI PÉNIBLE POUR NOUS DÉLIVRER, QUAND UN SEUL ACTE DE SA VOLONTÉ, OU UN SIMPLE COMMANDEMENT SUFFISAIT.
19. Notre théologien poursuit sa pointe, et s'ingénie à montrer que le diable n'a ni pu, ni dû s'arroger aucun pouvoir sur rhomme,sans une expresse permission de Dieu; et que Dieu, voulant faire miséricorde à sa créature fugitive, pouvait très-justement, et sans faire nul tort au démon, la rappeler à lui, et d'une seule [ arôle, la retirer de sa misère ; comme si on lui contestait celte vérité. 11 va plus loin, et, après plusieurs autres choses, il conclut, a Quelle c( nécessité donc, quelle raison, ou quel besoin « y avait-il, que le FilsdeDieu, s'étant incarné « pour notre salut, souffrit tant de misères, a tant d*opprobres, de coups de fouets, de craa chats, et enfin qu'il mourût en croix comme (c un méchant et un scélérat, avec autant de (( douleur que d'ignominie ; puisque la bonté « divine pouvait délivrer l'homme de son pé- « ché par un seul de ses commandements? » Nous lui répondons, que notre propre nécessité l'exigeait ainsi : nécessité bien dure, puisque nous étions gisants dans les ténèbres et dans les ombres de la mort. Je dis plus ; cela était également nécessaire pour nous, pour la gloire de Dieu, et pour l'intérêt de ses anges. Pour nous, afin que nous fussions retirés du joug de notre captivité; pour la gloire de Dieu, afin que son décret éternel fût accompli; et dans l'intérêt des anges, afin que les places vides parmi eux fussent remplies. Mais la principale raison de cette œuvre a été l'infinie bonté de Celui qui l'a exécutée. Et qui donc peut nier que le Tout-Puissant n'ait eu entre ses mains une infinité d'autres moyens de nous racheter, de nous justifier, et de reconquérir notre liberté? Hais celui qu'il a choisi entre plusieurs, loin d'être le moins efficace, est ici le plus puissant. Car ces souffrances extrêmes endurées sur celte terre d'exil par notre Rédempteur pour nous délivrer, nous représentent bien plus vivement, et nous font connaître plus efficacement, la grandeur de notre chute, «t l'excès de notre misère.
Autrement, les hommes n'auraient jamais connu ni pu comprendre les richesses infinies renfermées dans le mystère adorable de notre Rédemption. Jamais ils n'auraient pu découvrir tous les trésors de grâce que contient la profondeur impénétrable de ce mystère, les rapports et les convenances admirables de ces moyens avec la sagesse divine; les nouveaux traits de beauté qu'ils ajoutent à sa gloire, et les grands avantages qu'ils apportent à notre salut. C'est pourquoi le prophète, considérant ces merveilles,est saisi d'étonnement \ sans les pouvoir comprendre; et le précurseur s'avouait indigne de les pénétrer •.
20. Mais, s'il nous est interdit de rechercher curieusement les secrets de la volonté divine , il nous est permis de ressentir les effets de ce mystère, et d'en recueillir le fruit et les avantages. Or, nous ne pouvons pas retenir, dansun silence innocent, les choses dont nous avons acquis une légitime connaissance. Il est bien vrai qu'il y va de la gloire des rois de la terre de cacher leurs desseins * : mais il y va de la gloire de Dieu de rechercher ses volontés. C'est une parole de vérité, et digne d'être reçue de tout le monde, que nous avons été réconciliés avec Dieu, par la mort de son Fils, quand nous étions engagés dans le péché. S'il y a réconciliation, il y a aussi rémission des péchés. Car, si au dire de l'Écriture, nos péchés sont une séparation entre Dieu et nous * , il est indubitable que, le péché demeurant en nous, il ne peut y avoir de réconciliation; où sera donc la rémission des péchés? Elle est dans ces paroles de notre Sauveur : Cest le calice^ le nouveau Testament^ dans mon sang^ qui sera répandu pour vous et pour la rémission de vos péchés •.Or, où il y a réconciliation il y a nécessairement rémission des péchés. Qu'est-ce que la rémission des péchés, sinon la justification même ? Soit donc que vous l'appeliez réconciliation ou rémission des péchés, ou justification, ou rédemption, ou délivrance du démon, qui nous tenait captif sous sa domination et à sa volonté, c'est par la mort du Fils unique de Dieu que nous obtenons cette grâce; c'est par son sang que nous sommes justifiés, sans l'avoir mérité, suivant ce que dit l'Apôtre: En lui nous avons été rachetés par son sang, et nous avons reçu la rémission de nos péchés, selon rétendue infinie des richesses delà grâce •. Mais, dites-vous,
pourquoi a-t-il employé son sang pour réali-
* Habac , ni, 2, selon les Sep/.— « Jean, i,27.— » Prot. iiv. — * haïe, XLVi. — •Luc, xxii,20. — • Coloss., i, 14, el Ephés., i, 7.
CONTRE CERTAINES ERREURS DE PIERRE ABAILARD
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ser une œuyre qu'il pouvait accomplir d'une seule parole ? C'est à lui-même qu'il faut faire cette demande. Pour moi, je puis bien savoir ce qu'il a fait, mais il ne m'est pas permis d'en rechercher la raison ; ce n'est pas à l'argile à dire au potier qui l'a formé : Pourquoi m'avez-vous façonné de la sorte ?
2i. Mais, pour notre docteur, ces réponses sont des extravagances, dont il se moque à plaisir; et je vous prie d'écouter les risées qu'il en fait, a Comment, dit-il, l'Apôtre peutc( il assurer que nous avons été justifiés et ré- « conciliés avec Dieu, parla mort de son Fils? a Dieu avait d'autant plus de sujet de s'irriter a contre les hommes, qu'en crucifiant son Fils (c unique, ils commettaient un crime plus é- « norme qu'en transgressant son premier coma mandement et en mangeant une pomme?»
Comme si, dans le même acte, ]a malice des méchants ne pouvait pas autant déplaire à Dieu, que la piété de la victime pouvait lui être agréable ? II ajoute ensuite : « Si le péché a d'Adam a été si énorme devant Dieu, qu'il a n'a pu être effacé que par la mort de Jésusc Christ ; qu'est-ce qui pourra jamais expier a l'homicide commis sur la personne de Jé- « sus-Christ ? o Je réponds en deux mots ; ce sera ce même sang qu'ils ont répandu, ot les prières de celui qu'ils ont mis à mort. 0 Hais , poursuit-il encore , est-il possible « que la mort du Fils innocent ait tellement e plu à Dieu le Père , qu'elle ait été caa pahle de le réconcilier avec nous, puisque a ce même péché que nous commettions était a la raison même pour laquelle on faisait « mourir notre très-innocent Seigneur? Se « peut-il que, sans ce grand crime, on n'ait « pu obtenir le pardon du premier, pour- « tant plus léger? D A cela je réponds, que ce n'est pas la mort du Fils qui a été agréable au Père, mais bien la volonté de celui qui meurt de son plein gré, et qui par cette mort détruit la nôtre, opère notre salut, nous restitue la première innocence, triomphe des principautés et des puissances, dépouille les enfers, enrichit les cieux, rétablit la paix entre le ciel et la terre, et enfin répare toutes choses. Et parce que cette mort précieuse, que Jésus- Christ devait souffrir volontairement, pour détruire le pééhé, ne pouvait arriver que par le péché, nous ne disons pas que Dieu s'est réjoui, mais qu'il s'est servi de la malice des impies, pour vaincre la mort par la mort, et tirer du péché la condamnation du péché même. Plus grande a été la malice des mé-
chants, plus sainte aussi, et plus efficace pour notre salut, a été la volonté de cet innocent; et de la sorte, parla médiation d'une puissance si prodigieuse, ce premier péché, quoiqu'énorme, a cédé comme un moindre a un plus grand, à celui qui a été commis sur la personne sacrée de Jésus-Christ. Or cette victoire ne doit pas être attribuée au péché, ou au pécheur, mais bien plutôt à la sagesse de celui qui a su se servir du péché, qui a souffert les pécheurs avec constance, et qui a trouvé le moyen d'utiliser la cruauté des méchants contre son Fils, et fait éclater davantage sa bonté à leur égard.
22. Et ce sang, qui a été répandu, a été si efficace pour obtenir le pardon, qu'il a effacé entièrement le crime exécrable, cause de cette même effusion, et ôté, par ce moyen, le premier péché, bien moindre, certes, que ce dernier, a Mais, s'écrie notre docteur, quelle a cruauté quelle injustice, d'exiger le sang, a ou d'agréer la mort d'un innocent, pour a prix et rançon d'un criminel ! Et partant, « quelle apparence que la mort du Fils ait pu a tellement plaire à Dieu, qu'elle l'ait récona cilié avec tous les hommes ? d Je ne dis pas que Dieu le Père ait demandé le sang de son Fils, mais seulement qu'il en a accepté le sacrifice ; il n'était pas altéré du sang de l'innocent, il avait soif du salut du coupable, enfermé dans ce sang. Oui, ce sang adorable contenait effectivement notre salut, et n'était point seulement un témoignage ou une preuve extérieure de la charité divine envers nous, ainsi que l'entend et que l'écrit notre docteur. Car voilà où aboutissent toutes les calomnies et les invectives qu'il vomit contre Dieu, avec une impiété égale à son ignorance, quand il assure que Dieu ne s'est rendu visible dans la chair, que pour nous former ou nous instruire par ses paroles et par ses exemples^ et qu'il n'a voulu souffrir et mourir que pour nous témoigner, ou nous faire connaître plus particulièrement, la grandeur de son amour.