‹ Œuvres de Saint BernardChapitre 315 sur 385 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

JÉSCS-CHRIST EST VENU AU MONDE, NON-SEULE- MENT POUR NOUS INSTRUIRE, MAIS AUSSI POUR NOUS DÉLIVRER.

23. Mais je le demande à notre théologien : De quoi nous serviraient toutes les belles leçons du Fils de Dieu, si eu même temps il ne nous

avait point rétablis dans sa grâce? Ses instructions nous seraient inutiles^ s'il ne détruisait d'abord en nous le péché, en sorte que nous ne demeurions plus accablés sous sa tyrannie? Si tous les biens que Jésus-Christ nous a conférés se bornent à nous avoir enseigné le chemin de la vertu, il faut dire aussi que tous les maux que notre premier père nous a causés par sa désobéissance, se réduisent à nous avoir montré le péché, puisque le remède nous a été appliqué, selon la nature de la blessure que nous avions reçue ? Car tous les hommes seront vivifiés en Jésus-Christ de la même façon qu'ils sont tous morts en Adam ^ Donc, si le premier Adam nous a donné la mort, il faut que le second Adam nous rende la vie; et, si la vie que Jésus-Christ nous rend, n'est autre chose que sa doctrine céleste, la mort qu'Adam nous a causée ne doit aussi consister qu'en son mauvais exemple; et ainsi, tout le bien et le mal que les hommes ont reçus du premier et du second Adam, se bornent à ceci : par la prévarication du premier, ils ont connu le péché, et par les enseignements et les vertus du second, ils ont été parfaitement formés à la vertu et à son amour.Ou si, dociles aux sentiments de la foi catholique plutôt qu'à l'hérésie Pélagienne, nous avouons que le péché d'Adam et la mort par le péché nous ont été communiqués par la voie de la génération, et non pas seulement par son mauvais exemple ; nous devons confesser que Jesus-Christ nous a rendu la sainteté, et par la sainteté la vie; non - seulement par ses instructions et sa vie exemplaire, mais par la génération spirituelle qu'il nous a donnée sur la croix, et par sa mort : Afin que comme par le péché d'un seul, tous les hommes sont tombés dans la condamnation de la mort ; de même aussi par la justice d'un seul^ tous la hommes sont rétablis dans la justification de la vie*. Or cela étant, comment notre docteur peut-il dire, que tout le dessein de Dieu, dans l'Incarnation de son Fils, a été simplement d'éclairer le monde par les lumières de sa sagesse, et d'allumer le feu de son amour au cœur de tous les hommes? Où sera donc la rédemption ? Il avoue bien, à la vérité que Jésus-Christ est l'auteur des lumières de l'entendement et des attraits du cœur; mais qui lésera de la rédemption et de la délivrance de tous les hommes ?

S4. Je veux que la venue de Jésus-Christ soit utile à ceux qui sont capables de l'imiter et de l'aimer, en retour de son affection. Quelle sera

» l Cor., XV, 22. — « Rom., v, 18.

la condition des petits enfants? Quelle lumière de sagesse Jésus-Christ peut-il communiquer à ceux qui ont à peine reçu la lumière de la vie? Et comment ceux qui ne sont pas encore capables d'aimer leurs mères, pourront-ils s'élever jusqu'à aimer Dieu? La venue de Jésus-Christ sera-t-elle donc inutile à ces petits innocents? Ne leur servira-t-il de rien d'avoir été entés en Jésus-Christ, et de participer à sa mort par le saint Baptême, parce que leur bas-âge ne leur permet pas encore de connaître et d'aimer Jesu&-Christ? a Non, ditril, car notre a rachat ne consiste que dans cette excellente a charité qui a été répandue dans nos cœurs, 0 par les mérites de la passion de notre Sei- (( gneur. » Mais si cela est, il faut donc, conclure que les petits enfants n'ont point part à ce rachat, puisqu'ils sont destitués de cet amour divin; et comme ils ne sont pas capables d'aimer, ils ne sont pas non plus en état de périr ; en sorte qu'ils n'ont aucun besoin d'une seconde naissance par Jésus-Christ, puisqu'il n'ont reçu aucun dommage de la première naissance qu'ils ont tirée d'Adam, leur premier père. Si Abailard est, avec Pelage, dans ce sentiment, il n'est pas plus sensé que lui. Mais,quel que soit son sentiment, il ne |)eut dissimuler sa haine contre le mystère de la rédempti(vn des hommes. Autant qu'il est en lui, il en détruit l'économie, en attribuant tout l'ouvrage de notre salut à une simple affection, et non pas à une véritable régénération; en mettant toute la gloire de notre rédemption et la perfection de notre salut dans le progrès de notre conduite, au lieu de le rapporter à la puissance de la croix, et au prix du sang de Jésus-Christ. Mais, pour jwoi, je me garderai bien de me glorifier autrement qu'en la croix de Jésus-Chris c Notre-Seigneur^ qui est la cause de notre salut ^ de notre vie^ et de notre résurrection *.

25. Au reste, je remarque trois choses principales dans ce divin ouvrage de notre salut : la première est l'exemple de l'humilité par laquelle Dieu s'est anéanti ; la seconde, la mesure de sachante, qui s'est étendue jusqu'à la mort, et à la mort de la croix ; et la troisième, le mystère de la Rédemption, par laquelle il a détruit la mort qu'il a voulu souffrir luimême. Si vous séparez les deux premières de la troisième, elles ne subsisteront pas plus que la peinture que vous entreprendriez d'appliquer sur le vide. Ce n'est pas que l'exemple de rhumilité et celui de la charité ne soient

» Gai., VI, 1*.

CONTRE CERTAINES ERREURS DE PIERRE ARAILARD

extrêmement nécessaires et dignes d'être suivis de tout le monde. Mais, séparées de la Rédemption, ces vertus n'ont plusde fondement fixe ni solide. Je veux bien faire tous mes etTorts pour suivre mon très-aimable Jésus ; je souhaite avec passion d'embrasser, comme ayec les bras d'un amour réciproque, celui qui m'a aimé, et qui s'est livré lui-même pour mon salut; mais cela ne sufQt pas, il faut encore que je mange l'Agneau pascal, puisque si je ne mange sa chair, et si je ne bois son sang, je n'aurai point la vie en moi *. Autre chose est de suivre Jésus, et de l'embrasser, et autre chose de le manger. Suivre Jésus, c'est un dessein très-salutaire ; l'embrasser, c'est une joie incomparable; mais le manger, c'est le comble de la félicité, et le bonheur de la vie ; car sa chair est vraiment une nourriture, et son sang est vraiment un breuvage ; c'est le pain de Dieu même qui est descendu du ciel, et qui donne la vie au monde. Mais le dessein et la joie sans la vie, n'ont pas plus de solidité que la peinture sans soutien. C'est pourquoi il faut conclure, comme j'ai déjà dit, que ni les exemples de l'humilité, ni les preuves de la charité, n'ont de pouvoir, sans le secours du mystère de la Réde'mption.

Jean, vi, 5i.

26. Voilà, seigneur Père, les observations que votre petit serviteur a faites sur quelques articles de la nouvelle hérésie. Si vous n'y remarquez que le zèle qui m'anime, j'aurai encore la consolation d'avoir satisfait au devoir de ma conscience. Et, comme je n'avais pas en main le pouvoir de venger l'injure faite à la foi de l'Église, injure que je ressentais avec douleur, j'ai cru de mon devoir d'avertir celui qui tient de Dieu des armes puissantes pour renverser toutes les fausses opinions qui se forment contre la vérité , pour abattre l'orgueil de ces présomptueux qui s'élèvent contre la science de Dieu, et pour contraindre tous les esprits à se soumettre au joug de Jésus^Christ, et à l'obéissance de la foi. Il est encore d'autres articles, dans les écrits d'Abailard, qui ne sont pas moins dangereux que les précédents ; mais ni le temps, ni la brièvcf é d'une lettre, ne me permettent d'y répondre à présent. D'ailleurs, je ne crois pas nécessaire de les réfuter, leur fausseté étant si manifeste, que la simple foi suffit à les détruire. J'en ai pourtant recueilli quelques-uns que je vous adresse *.

Y Voir ci-après le résumé des erreurs d*Abailard, publié par Mabillon, d'après un manuscrit du Vatican. Tout porte à croire que c'est la pièce même dont parle saint Bernard. Elle est trèsutile pour éclaircir le Traité qu'on ^ient de lire.

FIN DU TRAITÉ CONTRE LES ERREURS D'aBAILARD.

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