DE PIERRE ABAILARD
miséricorde que personne ne puisse avoir une volonté bonne, sinon par la grâce de Dieu qui meut le cœur, inspire ce bon vouloir, Taccroît après l'avoir inspiré, et le conserve après l'avoir accru. Si l'homme est de luimême impuissant à rien faire de bien; s'il est indapable, comme on Ta. dit, de se disposer, par son libre arbitre et sans la grâce, à recevoir la grâce divine, on ne voit pas pourquoi il est puni quand il pèche, car si de lui-même il ne peut faire aucun bien, et si de sa nature, il est plus fortement incliné au mal qu'au bien, n'est-il pas exempt de faute quand il pèche, et Dieu qui lui a donné une nature si fragile et si infirme, doit-il être loué d'une pareille création? Au contraire, s'il en était ainsi, Dieu ne semblerait-il pas plutôt mériter nos reproches?»— a Si l'homme ne pouvait, sans l'aide i'autrui, se disposer à recevoir la grâce, on ne voft pas pour quelle raison il serait coupable ; cette absence de grâce retomberait plutôt sur son auteur même. Hais cela n'est pas : le langage opposé est plus cohforme à la vérité. Il faut dire que l'homme, par la raison que Dieu lui a donnée, peut s'unir à la grâce qui lui est offerte : et Dieu ne fait pas plus pour celui qui est sauvé, avant qu'il s'unisse à la grâce, que pour celui qui n'est pas sauvé. Dieu se conduit à l'égard des hommes, comme un marchand qui a des pierres précieusesà vendre; il les expose sur le marché; il les offre également à tout le monde, et en les montrant, il excite à les acheter. L'homme prudent, sachant qu'il en a besoin, travaille pour les avoir : il gagne de l'argent, et les achète. Le lâche, le paresseux, tout en les désirant, ne travaille pas, bieli qu'il soit physiquement plus fort que Tautre, et il ne les achète pas ; c'est sa l^ute s'il en est privé. Ainsi Dieu met la grâce à la disposition de tous ; par les Écritures et les saints docteurs, il nous engage à user de notre liberté pour nous attacher à la grâce, si nous sommes sages et prudents, en nous mettant en mesure de le faire dans la suite, à l'aide du libre arbitre. Mais le paresseux^ embarrassé dans les désirs charnels, tout en souhaitant le bonheur, refuse de rien faire pour se soustraire au mal ; il s^ laisse aller à la négligence, bien ■que, par le libre arbitre, il puisse s'unir à la grâce, et ainsi, à son tour, il est négligé par le Dieu tout-puissant. »