LETTRE CCCLXV
(ÉcrUe Tan 1146.) A HBNRI, ARCHEVÊQUE DE XATENGE.
Il blâme le moine Radulfe. qui exhortait les fidèles à &ire mourir les iui&.
A son vénérable seigneur et très-cher père Henri, archevêque de Mayence, Bernard^ abbé de Glairvaux : qu'il trouve grâce devant Dieu.
1. Nous avons reçu, avec le respect qui vous est dû, la lettre de votre charité ; mais notre réponse sera courte, à cause de la multitude de nos occupations. La confidence que vous nous faites de vos plaintes, est un signe et un gage de votre affection pour nous, en même temps qu'une marque de votre grande humilité. Qui suis-je, en effet, et quelle est la maison de mon père, pour qu'un archevêque me rende compte du mépris qu'on a fait de sa personne et de l'injure qu'on a portée à son siège métropolitain? Ne suis-je pas un pauvre petit enfant qui ne sais ni d'où je viens ni où je vais? Cependant, je n'ignore pas complètement cette parole de vérité sortie de la bouche du Très-Haut : // est nécessaire que le scandale arrive, piais malheur à celui par qui il arrive^/
t Matth., xviir, 7,
L'homme dont il est question * dans votre lettre n'a reçu de mission, ni de Dieu, ni des hommes, ni par les hommes. S'il prétend donc être ermite ou moine et qu'à ce titre il s'arroge le droit ou le devoir de prêcher, il peut et doit savoir que l'office d'un moine est de pleurer et non d'enseigner, et que pour lui la ville doit être une prison, et la solitude un paradis \ Celui-ci fait le contraire : il regarde la solitude comme une prison, et la ville comme un paradis. 0 homme sanscœurl ô homme sans pudeur! dont la sottise est élevée sur le chandelier, afin d'être vue par tous ceux qui sont dans la maison I 2. Il y a en lui trois choses très-répréhensibles: l'usurpation du ministère de la prédication, le mépris des évêques, et l'approbation qu'il ose donner à l'homicide, pouvoir d'un nouveau genre. Es-tu donc plus grand que notre père Abraham, qui déposa son épée au commandement de Celui qui la lui avait fait lever ' ? Es-tu plus grand que ce prince des Apôtres qui demanda au Seigneur : Seigneur^ si nous frappions avec tépée^l Tu n'es instruit que de la sagesse des Égyptiens, c'est-à-dire de la sagesse de ce monde, qui est folie devant Dieu *. Tu réponds à la question de Pierre autrement que Celui qui a dit : Remets ton épée à sa place : car quiconque prendra fépée^ périra par l'épée •. L'Église ne triomphe-t-elle pas plus complètement des Juifs en les convainquant tous les jours ou en les convertissant, qu'en les exterminant tous en une fois par le tranchant de son glaive ? Est-ce donc en vain qu'a été instituée cette prière universelle qu'elle offre de l'Orient à l'Occident "^ :oPour les Juifs perfides, afin que le Seigneur Dieu enlève le voilede dessus leurs cœurs et qu'ils passent des ténèbres où ils sont, à la lumière de la vérité? » Si elle n'espérait pas que ceux qui sont incrédules puissent arrivera la foi , elle considérerait comme inutile et comme vain de prier pour eux. Hais elle jette sur eux un regard de compassion , parce que le Seigneur
^ Radulfe oa Rodolphe 'est représenté par Othon de Frisingen, de GestisFredericij lib. i,cap. 37, comme Tauteur d'une persécution sanglante contre les Jui&. Saint Bernard combattit ses doctrines séditieuses, et, trouvant Radulfe fort en faveur auprès du peuple de Mayence, il l'avertit de ne point errer par toute la terre, contrairement à la règle monastique, et de ne point usurper de son autorité propre le ministère de la prédication. Enfin, il ramena même à rentrer dans son couvent sous Fautorité de sa règle, malgré Tirritatioa et la résistance du peuple, qui eût excité une sédition s'il n'eût été retenu par la considération de la sainteté de saint Bernard. Othon, De GeslU Frederici, lib. i, cap. 39.
* Jérôme contre Vigilance, chap. 6. — » Gen., xxii. — ♦ Luc, XXII, 49. — » 1 Cor. m, 19. — « Matth., xxvi, 52.
f Cette prière est encore faite dans l'Église le vendredi-saint*
réserre sa grâce à celui qui rend le bien pour le mal et l'amour pour la haine. Que devient donc cette parole : Ayez soin de ne pas ks tuer? et cette autre : Quand la totalité des nations sera entrée^ alors tout Israël arrivera au salut ' ? et celleci : Le Seigneur^ en construisant Jérusalem^ rassemblera les enfants d'Israël dispersés •. Est-ce toi qui feras mentir les Prophètes, qui rendra inutiles tous les trésors de piété et de miséricorde de Jésus-Christ ? Ta doctrine ne vient pas de toi, mais de ton père qui t'a envoyé. Je crois qu'elle peut te satisfaire, si tu ressembles à ton maître : car il a été homicide dès le commencement, il est menteur et le père du mensonge *. 0 science monstrueuse ! ô sagesse infernale, qui contredit les Prophètes, qui combat les Apôtres, qui renverse la piété et la grâce! ô immonde hérésie! ô courtisane sacrilège, qui, fécondée par Tesprit de mensonge, conçoit la douleur et enfante l'iniquité M Je voudrais aller plus loin, je ne le puis. En finissant, je résume en peu de mots tout ce que je pense à cet égard : c'est un homme grand à ses propresyeux et rempli de l'esprit d'arrogance. Ses paroles et ses actions démontrent qu'il veut se faire un nom à côté des grands noms de la terre, mais il n'a pas le moyen d'y parvenir. Adieu.
LETTRE CCCLXVI.
(Écrite ran 1146.)
A L*ABBBSSB HILDB6ARBB. *.
n repousse modestement ses louanges et l'engage à reconnaître en elle-même la gr&ce de Dien; il loi demande^ en outre, ses priires ponr lai et ponr les siens.
A sa bien-aimée fille en Jésus-Christ^ à Hildegarde^ le frère Bernard, dit abbé de Clairvaux : ce que peut la prière d*un pécheur.
faire plus brièvement que je ne voudrais. Nous vous félicitons de la grfice de Dieu qui est en vous, nous vous engageons à la reconnaître comme telle et à faire vos efforts pour y répondre avec tous les sentiments de l'humilité et de la dévotion, en vous souvenant que Dieu résiste aux superbes et donne sa grâce aux humbles *. Autant qu'il dépend de nous, nous vous y exhortons et nous vous en prions. Au reste, quand la leçon est intérieure, quand il y a dans l'âme une onction qui enseigne toute chose, que pouvons-nons apprendre ou conseiller ? On dit , en effet, que vous sondez les secrets du ciel et qu'éclairée par l'Esprit-Saint vous connaissez des choses qui sont au-dessus des homifies. C'est pourquoi nous vous prions et nous vous supplions plus instamment de vous souvenir devant Dieu, et de nous, et de ceux qui nous sont unis par les liens spirituels. Nous avons l'assurance qu'étant unie d'esprit à Dieu, vous pouvez beaucoup nous aider et nous secourir. Car la prière persévérante de l'homme juste a beaucoup de puissance *. Nous aussi nous prions assidûment pour vous, afin que vous soyez fortifiée dans le bien, instruite dans la vie intérieure, dirigée vers des biens qui durent ; qu'ainsi ceux qui ont mis en Dieu leur espérance ne chancellent pas en la perdant à cause de vous, mais qu'affermis à la vue des bénédictions croissantes que vous recevez de Dieu, ils avancent de plus en plus vers la perfection.
LETTRE CCCLXVIL
(Écrite vers Tan 1147.)
A G. *, CHANCBLIER.
Il lui recommande rËglise de Metz.
Certaines personnes paraissent avoir de notre indignité une opinion toute différente de celle que notre conscience se forme. Ce n'est point à nos mérites, mais à la folie des hommes qu'il faut l'attribuer. Je me suis hâté de répondre à votre douce et tendre charité, mais la multitude de mes occupations me force à le
* Ps. Lvni, 12. — « Rom., xi, 25. — ' Ps. cxlvi, 2. — * Jean, vni. 44. — * Ps. vu, 15.
* Abbesse célèbre par ses révélations Elle dirigeait le mo- Dastèrc de Saiot-Rnpert, de l'Ordre de saint Benoit, situé en lace de la ville de Bingben, dans le diocèse de Maycnce. Ses Ltllrt* se trouvent dans la bibliothèque des Pères.
Votre prédécesseur le chancelier Haimeric, d'heureuse mémoire, aimait d'une affection particulière le seigneur évêque de Meiz *, et il s'attachait à recevoir favorablement et à assister ses envoyés toutes les fois qu'ils venaient à Rome : c'est pourquoi je vous supplie de marcher, vous aussi, sur ses traces, et de secourir avec les armes de l'Église un noble évêque qui se trouve dans un grand embarras.
* Jacques, iv, 6. — • Jacques, v. 16.
* Guy Moricat de Vico, Pisan, qui fut chancelier après Robert PuUus, en 1148.
* Etienne.
LETTRE CCCLXVIIL
(ÈcriUT6nranU47.) A G., CARDINAL-DIACRE*
11 exprime m reconoaisBance de ramitié que le cardinal loi téffloigoe par sa lettre et par set présents, et il le détourne de Tamoar des biens de ce monde.
A son seigneur et très-ctier ami G.^ par la grâce de Dieu cardinal-diacre de la sainte Église Romaine^ le frère Bernard^ dit abbé de Glairvaux : le salut et ses prières dévouées.
1. Soyez béni du Seigneur, vous qui avez si abondamment répandu sur nous la douceur de vos bénédictions. S'il se trouve en nous quelques sentimentsdemiséricorde, d'affection et de charité, ils devaient être consacrés tout entiers à votre noble cœur, à raison de son humilité si dévouée et de son dévouement si humble. Déjà auparavant j'avais tressailli de joie et d'allégresse en apprenant par le rapport de nos frères quel était votre zèle pour le bien. Mais aujourd'hui, si j'ai quelque pouvoir dans le Seigneur, je me sens d'autant plus de devoûrs envers votre charité , que vous vous êtes appliqué à vous recommander plus humblement et plus généreusement à ma bassesse: aussi je me suis empressé de lire à nos frères votre lettre pleine de grâce, de piété, de tendre affection, et qui peint votre cœur ; je leur ai montré le présent * que vous leur avez adressé, et je leur ai recommandé, comme vous m'en aviez prié, de célébrer le sacrifice de la Hesse dans ces vases, en mémoire de vous et des vôtres. Que Dieu fasse de vous aussi dans sa maison un vase d'honneur, afin que nous, vos amis très-dévoués, nous ayons le bonheur d'entendre dire de vous, sur le témoignage de vos œuvres, cette parole qui comblera nos vœux : Cet homme est un vase d'élection pour fwoi '. L'Esprit de vérité, dont nous vient cçt amour qui remplit nos cœurs •, nous est témoin du désir que nous avons de vous être uni dans les entrailles de Jésus-Christ.
2. Comme le zèle dont nous sommes animé pour vous vient de Dieu, ce n'est point seulement à lui que s'adresse notre prière pour vous, c'est à vous-même, afin que vous recherchiez avec sollicitude comment vous devez vous conduire dans la maison de
^ Des vases Mcrés que Guy avait envoyés pour l'aatel de Uiiirvuux.
• Act., IX, 15. — 3 Rom , V, 5.
Dieu et dans l'accomplissement de votre, ministère. Je ne parle point ainsi par présomption , Dieu le sait , mais par charité , parce que le jugement sera sévère pour ceux qui commandent % s'ils ne tiavaillent point à être utiles; et au contraire, celui qui s'acquittera bien de ses fonctions obtiendra un rang élevé*. Ainsi, très-cher et très-désiré seigneur, éloignez-vous du mal de plus en plus, je vous en prie, et faites le bien; qu'on ne vous trouve point cherchant vos propres intérêts dans l'héritage du Christ, mais souvenez - vous toujours de cette parole de TApôtre: Nous n'avons rien apporté en ce monde, et il est indubi" table que nous nen emporterons rien '. C'est pourquoi gardez en vous cette âme qui est immortelle, mon très-cher. En aucune circonstance ne laissez arracher ni déraciner de votre cœur cette parole que le Seigneur prononce dans l'Évangile : Que sert à l'homme de gagner le monde entier^ s'il se perd lui-même et qu'il nuise à sa propre personne *? Malheureux, oui, malheureux sont ceux qui passent leurs jours dans le plaisir pour descendre en un instant dans l'enfer*. Car, lorsqu'ils mourront, ils n'emporteront pas tout, et leur gloire ne descendra pas avec eux dans le tombeau •, puisqu'elle est une vapeur qui ne paraît qu'un moment ^, Pensez à ces vérités, mon très-cher, méditezles assidûment, gravez-les dans votre cœur et qu'elles ne s'éloignent j amais de votre mémoire. Adieu.
LETTRE CCCLXIX,
(Écrite vers l'an 1147.)
A l'abbé SU6BR.
11 le félicite d'avoir heureusement entrepris la réforme de l'église de Sainte-Geneviève, 4!t il l'engage à continuer ce qu'il a si bien commencé.
A son très-tendre père et seigneur Suger^ par la grâce de Dieu vénérable abbé de Saint-Denys^ le frère Bernard, de Glairvaux; salut el prières.
Béni soit le Seigneur d'avoir par vos mains opéré le salut dans l'église de Sainte-Geneviève % afin que la maison de Dieu fût rendue à Tordre et à la discipline. L'autorité apostolique elle-mèmevous rend grâcesd'avoir
* Sap. VI, 6. — * 1 Tim.. m, 13. — » 1 Tim., vi, 1. — * Malt. XVI, 26.— *Job.,xxi, 13.— «P8.,XLViii, 18.— 'Jacq.,iv,l5.
^ L*église des saints apôtres Pierre et Paul à Paris, dans laquelle reposait le corps de sainte Geneviève, était desservie par des cbanoines séculiers qui menaient une vie scandaleuse, Suger les chassa et mit à leur place des chanoines régulffrs de saint Augustin.
entrepris fidèlement et ayec efficacité cette œuvre magnifique : nous y joignons, autant que nous le pouvons, nos propres félicitations, et tous ceux qui aiment Dieu en vérité s'uniront à Qous. C'est pourquoi nous vous prions et nous vous supplions instamment, conformément àla teneur des lettres apostoliques, de soutenir l'ouvrage de vos mains, afin que Votre Grandeur puisse avancer de jour en jour et terminer heureusement ce qu'elle a si magnifiquement entrepris. Nous croyons inutile d'implorer votre charité pour l'église de Saint-Victor, puisqu'on sait que la garde de toutes les églises vous est confiée. Mais on doit plus à celles dont on sait que la foi y a de plus grands besoins.
LETTRE CCCLXX.
(Écrite veis l'aa 1147.)
AD MÊME
II loi recommande Téglise du Mont.
A son très-cher seigneur et père Suger^ abbé de Saint-Denys, le frère Bernard^ dit abbé de Clairvaux : salut et affection.
Il faut que vous accomplissiez les œuvres de celui * qui vous a laissé à sa place, ou plutôt les œuvres du Soigneur votre Dieu, qui vous a choisi pour ce ministère. Au nombre de ces œuvres est l'église du Mont, qui a repris de la régularité et de la beauté, depuis que cette plantation nouvelle a trouvé en vous un conseiller et un puissant défenseur. Nous vous supplions de terminer mieux encore ce que vous avez bien commencé ; de vous opposer comme un mur pour la défense de la maison d'Israël, afin que l'homme ne l'emporte pas sur elle. Daignez aussi consoler l'abbé ' de cette maison, qui est d'un caractère faible: cela profitera à la gloire de votre personne et au salut de votre âme, spécialement au temps où nous sommes.
LETTRE CCCLXXI.
(Écrite vers Tan 1147.] AU MÊME.
II le détonme da mariage entre le fils do comte d'Anjou et la fllle dn roi de France, à cause de l'empêchement de coulangninité.
Au seigneur abbé de S'aint-Denys, le frère Bernard., de Clairvaux : salut et prières.
J'ai écrit en ces termes au seigneur Roi :
1 l^oniMenJeune^qui^eD partant pour l'Orient avait laissé le poovoir à »: uger. — • Odon*
< Vous avez commencé une grande affaire et soulevé un immense fardeau, que personne sans la puissance divine, ne pourrait porter. Votre entreprise ^ est au-dessus des forces humaines, mais ce qui est impossible aux hommes est facile à Dieu *. Si vous le savez, vous devez prendre le plus grand soin pour ne pas repousser un secours si nécessaire en cette circonstance, pour ne pas offenser le Seigneur par quelque faute et ne pas vous faire une ennemie de sa grâce. Il faut, maintenant surtout, prendre garde que, provoqué par vous. Dieu ne s'irrite, ne détourne de vous sa face, et ne retire sa main qui vous aide. Ce danger ne menace pas seulement le Roi, mais encore toute l'Église de Dieu : car en cela votre cause ne fait qu'un avec celle du monde entier. A quoi tendent ces paroles? écoutez-le. Devant faire à Laon les vigiles de la bienheureuse Marie-Madeleine, j'arriverai bientôt auprès de vous, comme cette lettre ; mais je vous ai écrit déjà pour vous avertir, vous mettre sur vos gardes. J'ai appris en effet que le comte d'Anjou travaille activement à vous lier sous.la foi du serment, pour vous faire contracter un mariage entre son flls et votre fille. Or cela n'est ni avantageux ni même permis ; entre autres raisons, la consanguinité s'y oppose : car nous savons par un témoignage véridique que la mère de la reine et cet enfant, qui est le flls du comte d'Anjou, sont au troisième degré de consanguinité. Nous vous avertissons donc de toutes nos forces de ne pas conclure cette affaire, mais d'éviter ce péché par crainte de Dieu. Vous avez promis que, sous aucun prétexte, vous ne feriez cette alliance sans notre conseil ; or, si je me tais, moi-même je pèche. Notre avis est donc que vous ne la fassiez jamais. Si vous la faites, sachez que ce sera et contre notre avis et contre celui de beaucoup de personnes qui aiment votre nom, et même contre Dieu : ne pensez pas que votre sacrifice soit agréable à Dieu, car il est partagé : vous donnez vos soins à un royaume étranger, mais vous sacrifiez le vôtre en le gouvernant contre Dieu, contre le droit et la loi, contre l'intérêt et l'honneur. J'ai mis ma conscience à l'abri : que Dieu préserve la vôtre des lèvres injustes et de la langue trompeuse. »
* La croisade. Cette lettre était adressée k Loois-le-Jennc. qui voulait unir sa lille ainée Marie au fils deFooiques, comte d'Anjou. Ce projet n'eut pas de suite, et Marie épousa Henrig comte dfi Champagne.
* Luc, s.Viii^ 27.
LETTRE CCCLXXIL
(Écrite vers Tan 1147.) A P., ÉVÊQUE DE PALEISXIA EN ESPAGNE,
n le loue de son humilité et surtout de son goût pour la lecture.
A son vénérable seigneur et très-cher père P., par la grâce de Dieu évoque de Palencia, Bernard^ abbé de Clairvaux : que le Seigneur le prévienne par la douceur de ses bénédictions.
Qui me donnera des ailes comme à la colombe, afin que je m'envole et que j'aille me reposer à l'odeur de vos parfums? Votre vie vénérable et la pureté de vos mœurs m'ont embaumé d'une odeur exquise, et cette odeur est devenue pour moi comme celle d'un champ rempli de fleurs, que le Seigneur a béni. En la respirant, mon âme s'en est rassasiée comme d'un mets exquis et substantiel, et mon esprit y a trouvé la vie. Comment, en effet, mon âme |K)urrait-elle ne {)as s'épanouir dans sa plénitude en entendant parler d'un homme à la fois lUevé et humble, occupé et calme, et craignant les paroles du Seigneur? Oiseau rare sur la lerre que l'humilité avec la grandeur, qu'un esprit tranquille au milieu des affaires. Vous avez, monseigneur, réjoui l'âme de votre serviteur; que le Seigneur miséricordieux réjouisse aussi la vôtre de la joie de son peuple, l'ai été rempli d'allégresse, lorsque ces choses m'ont été racontées de vous par des personnes que je n'ai pas pu soupçonner: ce sont en effet nos frères, les porteurs des présentes, qui nous ont appris comment vous châtiez la chair réduite en servitude, comment vous relevez l'esprit, vous aimez la lecture, vous pratiquez la mansuétude, vous faites du bien à tous, mais surtout aux serviteurs de k foi. Pourvous, mon très-cher, ne me croyez pas appliqué à vous adresser des éloges lorsque je vous parle ainsi. Cet avertissement du |)rophète ne m'est point encore sorti de l'esprit : Mon peuple^ ceux gui vous disent bienheureux^ vous trompent \ Je ne veux point, en effet, répandre sur votre tête l'huile du pécheur, car je suis pécheur moimême, mais plutôt l'huile de la joie, qui coule d'un cœur pur, d'une bonne conscience et d'une foi sincère. Je ne suis pas marchand d'huile ; je n'en n'ai qu'un peu, pour m'en oindre moi-même dans l'arène de ce monde : cependant je ne puis pas taire les louanges du Christ,
* Isaic, IX, IG.
Louons donc, non la créature, mais le Créateur; non celui qui a reçu, mais celui qui a donné, non celui qui plante, non Celui qui arrose, car ils ne sont rien, mais Dieu qui envoie l'accroissement. Je ne louerai pas la main qui reçoit, mais celle qui donne ; ma bouche ne fera pas l'éloge du serviteur, mais celui du Maître. Ainsi, mon très-cher, si vous êtes sage, ou plutôt, puisque vous l'êtes, tous reconnaîtrez en vous la grâce, mais non pas comme venant de vous: car tout don excellent, tout don parfait vient d'en-haut et descend du Père des lumières. Je sais qu'il y a des hommes qui veulent ignorer sciemment en quelque sorte les dons qu'ils ont reçus du Seigneur, de crainte qu'emportés par l'orgueil , ils ne tombent dans les pièges du diable. Hais il me semble que je dois savoir ce que j'ai reçu, afin que je sache ce qui me manque; il me semble que, selon l'Apôtre, nous devons connaître ce que Dieu nous a donné, pour ne point ignorer ce que nous devons demander par nos soupirs, Celui qui a reçu et qui l'ignore s'expose à un double péril : il est ingrat pour le bienfait qu'il a reçu, et sans prudence pour le conserver. Comment, en effet, remerciera-t-il son bienfaiteur, s'il ne sait pas qu'il en a reçu un bienfait? comment s'appliquera-t-il à garder ce bienfait, s'il ne se souvient pas de l'avoir reçu ? Épargnez-moi, Seigneur, la honte de ce peuple ingrat, dont il a été dit; Ils ont oublié ses bienfaits et tes merveilles quil leur a montrées * . Il faut, même selon l'avis des sages de ce monde, imprimer à jamais dans sa mémoire le souvenir des bienfaits qu'on a reçus. Il faut que nous sachions garder ce qui nous a été donné, et que la grâce de Dieu ne soit pas vaine en nous ; mais, pour qu'elle y demeure toujours, remercions-en toujours le Seigneur notre Dieu. Je pense qu'il n'est pas inutile d'ajouter que, pour acquérir le salut et la grâce, nous avons à monter trois degrés : l'humilité, la foi, la crainte ; c'est à l'humilité que la grâce est donnée, c'est la foi qui la reçoit, c'est la crainte qui la garde. Si nous nous élevons vers la grâce sans ces trois vertus, je crains qu'on ne nous dise : Seigneur^ vous n'avez pas de quoi puiser^ et le puits est profond*. Ainsi, pour puiser l'eau de la sagesse, il faut recourir à la corde de l'humilité ; et cette humilité doit être dans la bouche, dans le cœur et dans les actes, car ce triple lien sera difficile à rompre. Que la foi soit le vase, et que ce vase soit vaste, afin de contenir beaucoup de grâce. Que la crainte
« Ps. Lxxvii, 11. — » Jcau, IV, H.
soit le couvercle, afin que Teau de la sagesse De soit point souillée par les immondices de la vaine gloire, car il est écrit : Le vase. qui n'aura pas de couvercle sera impur ^. Votre amour de la lecture, qui vous attache non seulement aux œuvres des grands hommes, mais encore à nos bagatelles, a poussé ma main à vous écrire, afin que les personnes qui nous ont fait part de votre bonté, vous fissent part aussi de la joie que vous avez donnée à mon cœur.
LETTRE CCCLXXUL
(Écrite Yen Tan 1147.)
DE l'abbé SP. * A SAINT BERNARD.
Cl se plaint du gouvernement qu'on lui a imposé.
A son très-aimable seigneur et très-cher père Bernard^ abbé de Clairvaux^ son fils Sp., serviteur inutile des frères de TÉglise : la bénédiction de tous les peuples.
J'ai vivement désiré que cette lettre, s'il était possible, vous trouvât libre et débarrassé de toute autre affaire. Car j'ai tremblé et Je tremble encore en vous l'écrivant, et je me suis souvenu de celui qui cherchait à voir Jésus et qui n'y pouvait parvenir à cause de la foule, parce qu'il était de petite taille '. Mais à quoi me servira de trouver le repos, si je ne trouve grâce à vos yeux ? Le repos est-il donc ma seule consolation? Que Dieu vous pardonne. Qu'avez- vous fait? où m'avez-vous placé, et qui suis-je ? Que ne pèse-t-on sur une balance mes forces et le fardeau que je porte 1 il les surpasserait de toute la pesanteur du sabie de la mer. Qui suis-je, en effet, et quelle est la maison de mon père? Ne suis-je pas comme un petit enfant, ne sachant ni d'où je viens ni où je vais? Qui suis-je et qu'est-ce que moi pour conduire seul, ou plutôt pour soutenir, comme un mur penché et comme une masure ébranlée, TÉglisedans laquelle j'ai été placé ? Cette œuvre est au-dessus de mes forces : je me consume dans un travail insensé , j'ai travaillé en gémissant ; mais quel est le fruit de mes travaux et de mes gémissements ? Le mal est invétéré, la plaie est cruelle, la douleur n'est pas guérissable, sinon par une main puissante. Car les vices
« Nom. XIX, fS.
' Sans doute Tabbé du monastère de l'Épine, dans le diocèse de Palencia. Sancie, soeur du Roi, à laquelle est adressée la lettre 301, en avait donné remplacement à saint Bernard, ^ y avait envoyé son frère Nivard avec des religieux.
» Luc, xiT, 3.
sont passés dans les mœurs, les mœurs sont devenues une habitude, l'habitude est devenue la nature, la nature une nécessité. Qu'il serait nécessaire d'arracher cette nécessité 1 Mais, je devrais le dire dans les larmes, elle est enracinée et je ne pourrai rien sur elle : car je ne trouve pas de ressources en moi. Le frère qui vous porte cette lettre et qui nous était trèsnécessaire, s'éloigne de nous: il instruisait les novices, ceux-ci faisaient des progrès, je m'en réjouissais, et j'espérais de la miséricorde de Dieu qu'un jour la mort serait absorbée par la vie. Je lui rends ce^ témoignage, autant qu'il est permis à un homme d'en apprécier un autre , que sa conduite parmi nous a été agréable à Dieu et douce aux hommes. Aussi son départ n'a pu s'accomplir sans douleur. Vous avez le pouvoir. Seigneur, de convertir ma tristesse en joie, si j'ai trouvé grâce devant vos yeux. Ceci suffit pour le moment. Le porteur des présentes vous expliquera le reste plus au long.