LETTRE CCCLXXIV
(Écrite Tan 1148.)
AUX EELIGIEUX D'IRLANDE, A LA MORT 1)U BIEN- HEUREUX éVÊQUE MALAGHIE^
Que la mort des Saints doit être accueillie avec Joie plutôt qu*avec tristesse ; que c'est par un bienfait particulier de Dieu que Clairvauz a eu Tbonneur d'être choisi pour le lieu de la mort et de la sépulture d'un si grand homme.
Aux religieux d^Irlande et particulièrement aux congrégations fondées par révoque Malachie^ d*heureuse mémoire, le frère Bernard, dit abbé de Glaiivaux : la consolation du Paraclet.
i. Si nous avions ici-bas une cité permanente, nous vei serions avec raison des torrents de larmes sur la perte d'un tel concitoyen ; mais si nous cherchons de préférence la cité future, comme nous le devons, nous avons sans doute un grave sujet de douleur en nous voyant privés d'un guide si nécessaire : cependant la sagesse doit tempérer le regret, et la certitude de l'espérance doit adoucir la douleur. Personne ne s'étonnera que l'affection arrache des gémissements et que le chagrin fasse couler des larmes. 11 est nécessaire cependant d'y mettre une mesure, ou plutôt de nous consoler pleinement, en considérant non ce qui se voit, mais ce qui ne se voit pas : car les choses qui se voient sont dans le temps, mais celles qui ne se voient pas sont éternelles *. Nous devons donc d'abord féliciter cette âme sainte, pour qu'elle
< Celte mortarrÎTa le 2 novembre lliS.— *llCor ,iv,l8
ue nons accuse pas de manquer de charité, en nous disant ce que le Seigneur lui-même a dit aux Apôtres : Si vous m'aimiez^ vous vous réjouiriez certainement de ce que je vaisà mon Père*. L'esprit de notre père nous a précédés auprès du Père des esprits : nous serions donc convaincus de manquer non seulement de charité, mais encore de reconnaissance pour tous les bienfaits qui nous sont venus par lui, si nous ne le félicitions pas d'être passé du travail au repos, du péril à la sécurité, du monde au Père. 11 y a donc de la piété à pleurer la mort de Halachie, il y en a plus encore à se réjouir de ce qu'il vit. N'a-t-il pas la vie? U Ta en eflfet, et bienheureuse. Aux yeux des insensés il a paru mourir, mais il est dans la paix.
2. La considération de l'utilité que nous en tirerons, nous fournit encore un motif de nous réjouir et de nous livrer à l'allégresse, de ce qu'un patron si puissant, un intercesseur si ddèlc ait précédé les siens à la cour céleste. Son ardente charité ne pourra oublier ses enfants, et sa sainteté éprouvée trouvera grâce devant Dieu. Qui oserait, en effet, supposer aujourd'hui que saint Malachie aimera moins les siens ou pourra moins pour eux? Certes, s'il a été aimé de Dieu jusqu'ici, il en reçoit aujourd'hui des preuves d'affection plus certaines encore, et, après avoir aimé les siens, il les aimera jusqu'à la fin 1 Loin de nous de penser, ô âme sainte,que votre prière est moins efficace aujourd'hui que, présent devant la Majesté divine, vous la suppliez avec plus d'ardeur, et qu'au lieu de marcher dans la foi, vous régnez dans la lumière. Loin de nous de penser que cette charité si active est amoindrie, pour ne pas dire éteinte, maintenant que vous êtes incliné sur la source même de la charité éternelle et que vous y puisez à pleine bouche, tandis qu'autrefois votre soif en recevait l'eau goutte à goutte I Une charité forte comme la mort, et plus forte même que la mort, n'a pas pu céder devant elle. Aussi, au moment même de sa mort, il ne vous oubliait pas : il vous recommandait à Dieu avec plus d'affection, et même avec sa mansuétude et son humilité accoutumées, il suppliait notre indignité de se souvenir de vous jusqu'à la fin. C'est pourquoi nous avons cru convenable de vous écrire, afin de vous faire savoir que nous sommes disposé à vous donner avec un entier dévouement toutes les consolations, soit dans les choses spirituelles, si notre indignité, secondée des mérites de notre bienheureux père, a quelque puissance ; soit dans les
* Jean, xîv, 28.
choses temporelles, si l'occasion s'en présente,
3. Et maintenant, mes bien-aimés, nous déplorons de tout notre cœur ce triste abandon de rÉglise d Irlande, et nous éprouvons d'autant plus de compassion pour vous, que cela nous impose vis-à-vis de vous plus de devoirs : car le Seigneur a fait de grandes choses pour nous, quand il a daigné honorer notre monastère de cette mort bienheureuse, et l'enrichir du trésor très-précieux de son corps. Ne vous affligez pas qu'il ait chez nous sa sépulture : Dieu, dans l'abondance de sa miséricorde, a disposé les, choses de telle sorte que vous l'ayez vivant et qu'il nous fût au moins permis de l'avoir après sa mort. Il était en effet, et il est encore notre père commun, à vous comme à nous ; et jusque dans sa mort, ce titre nous a été confirmé. C'est pourquoi, en considération de ce père si grand, nous vous embrassons tous commode» frères avec une tendre charité; et cette affinité spirituelle nous persuade que vous avez les mêmes sentiments pour nous.
4. Nous vous exhortons, frères, à prendre soin de suivre toujours les traces de ce père bienheureux, et à le faire avec d'autant plus d'application qu'une expérience quotidienne a mieux fait briller à vos yeux la sainteté de sa vie. Vous montrerez que vous êtes véritablement ses fils, si vous observez courageusement ses ordonnances paternelles. Vous avez appris, par ses leçons et par ses exemples, comment vous deviez marcher; marchez ainsi, afin de faire plus de progrès : car la sagesse des fils est la gloire du père. L'exemple présent à nos yeux d'une si grande perfection n'a pas peu contribué à réveiller notre indolence el à nous inspirer le respect. Puisse-t-il nousattirer tellement après lui, que nous courions avec plus de vivacité et de ferveur à l'odeur toute récente de ses vertus 1 Priez pour nous, et que le Christ vous garde.
LETTRE CCCLXXV.
(Écrite l'an 1148.)
A IDA, GOMTESSB DE NEVBRS.
II se plaint que les vassaux de la comtesse persccuteut les moines de Vezelay.
A la comtesse de Nevers, sa chère fille en Jésus- Christ, le frère Bernard, dit abbé de Clairvaux : salut et prières.
Le vénérable abbé de Vezelay* se plaint que vous et vos vassaux empêchiez les marchands
» Pons.
et autres personnes de se rendre à Vezelay. Le comte Guillaume S d'heureuse mémoire, et son fils, en présence du seigneur évéque d'Auxenre et de moi , ont formellement désapprouvé cette conduite comme injuste et impie: nous vous conseillons donc et nous TOUS prions dé' ne plus agir de la sorte à l'avenir. Car nous craignons, si vous vous mettez à employer de tels procédés, qu'ils ne nuisent gravement, et à vous-même ici-bas, et à votre mari là où il est. Croyez-nous donc, et abstenez-vous entièrement de cette persécution.
LETTRE CCCLXXVL
(Écrite rao 1U9.)
A l'abbé 8UGER.
n rengage à empêcher les duels entre les grands.
A son vénérable seigneur et père Suger, par la grâce de Dieu abbé de Saint-Denys^ le frère Bernard, dit abbé de Clairvaux : salut et prières.
Il est temps maintenant et il est nécessaire que vous saisissiez le glaive de l'esprit, qui est la parole de Dieu, contre ces rejetons du diable qui tâchent de repousser encore. Car, ces hommes qui sont de retour, ont fixé après les fêtes de Pâques le temps de ces maudites assemblées*; là, le seigneur Henri, fils du comte, et le seigneur Robert, frère du Roi, secouant tout frein, ont résolu de fondre l'un
i Ce comte Guillaume, s'étant fetiré à la Chartreuse, eut aOD fils Guillaume pour successeur, en 1147.
s Qu'étaient ces assemblées? On peut le y oit dans la Vie de smntBermtrd par Guillaume de Saint-Thierry, liv. I, chap. 11. • Une troupe de chevaliers vint un jour k Clairvanx.... Le temps du Carême était proche, et presque tous ces jeunes gens, engagés dans la miûce du siècle, s'en allaient cherchant ces exécrables réunions quMn appelle vulgairement des tournois. » Cette institution avait pour but d'habituer la jeunesse aux exercices militaires et ao maniement des armes. Mais trop souvent le jeu devenait sanglant et dégénérait en combat meurtrier. C'est pourquoi trois conciles généraux les condamnèrent. Au concile de Latran, le pape Alexandre s'exprima ainsi : « Suivant les exemples de nos prédécesseurs les papes Innocent et Eugène, d'heureuse mémoire, nous défendons les détestables assemblées qu'on appelle vulgairement des tournois, et où des soldats en viennent aux mains, avec une téméraire audace, dans des combats qui ont souvent pour résultat la mort des hommes et le danger des âmes. Et si quelqu'un y succombe, bien qu'on ne doive pas lui refuser le pardon s'il le sollicite, on devra cependant le priver de la sépulture chrétienne. » Witleimu» îieubrigensist lib. v, cap. 4. Notre lettre montre que ces menaces furent inutiles, puisque le comte Henri, ûls de Thibauld, comte de Champagne, et kobert, frère duRoi, organisèrent un tournoi en revenant de Jéiu>aicm.
sur l'autre pour s'égorger. Remarquez dans quelles intentions ils ont entrepris le voyage de Jérusalem, pour en revenir avec de tels desseins. Qu'il est juste de leur appliquer ces paroles : Nous avons soigné Babylone^ et elle na point été guérie^ ; ils ont été frappés^ et ils ne Font pas senti; vous les avez écrasés, et ils ont refusé de se soumettre au châtiment* . Après tant de travaux et de périls, après tant de persécutions et de maux qu'on a endurés, le royaume est en paix, le seigneur roi est absent; et le pays peut être singulièrement ébranlé, et même bouleversé par ces deux hommes. Je conseille donc à Votre Sublimité et je vous supplie, puisque vous êtes le plus grand prince du royaume, d'empêcher de tous vos efforts, soit par la persuasion, soit par la force, que ce dessein s'accomplisse : vous le devez à l'honneur de votre personne et de votre pays, et aux intérêts de l'Église de Dieu. Quand je parle de force, j'entends ce qui est du ressort de la discipline ecclésiastique. Nous écrivons dans les mêmes termes au seigneur de Reims, au seigneur de Sens, au seigneur de Soissons, au seigneur d'Auxerre, au comte Thibauld, au comte Rodolphe. Opposez-vous à de si grands malheurs, et à cause du seigneur roi, et à cause du seigneur Pape, à qui appartient la garde du royaume,
LETTRE CCCLXXVII.
(Écrite l'an 1140.)
AU MÊME
Il vante son aèle et son amour pour le bien public ; il le félicite d'avoir convoqué une assemblée peur délibérer sur le salut du royaume, et il l'engage à défendre avec courage les
intérêts de TÉtat.
A son très-cher père et seigneur Suger, par la grâce de Dieu abbé de Sainl-Denys, le frère. Bernard, dit abbé de Clairvaux : Tesprit de conseil et de consolation.
1. En voyant la lettre que Votre Sublimité a adressée au seigneur de Tours , nous avons tressailli, et notre joie n'a point été légère, mais au contraire nous avons été rempli d'allégresse. Que le Soleil d'en-Haut vous visite, vous qui vous disposez à visiter le royaume dé notre très-glorieux monarque, afin qu'il puisse res|)irer, délivré des persécutions et des maux qui sont à sa porte et qui
1 Jérém., u, 9. — * Jéiém., v, 3.
fondront sur lui, si vous n'y résistez de toutes vos forces. C'est certainement par une inspiration de Dieu que vous avez convoqué une assemblée, tant des princes de la cour que de ceux de l'Église : c'est pour que tous ceux qui habitent cette terre apprennent qu'il reste au royaume et au Koi un tendre ami, un conseiller prudent, un puissant auxiliaire. Ce Roi pendant ce temps sert Celui dont le rovaume s'étend sur tous les siècles : il ébranle les nations et les empires, pour que le Roi du ciel ne perde point sa terre, cette terre sur laquelle ses pieds se sont arrêtés. Ce Roi, dis-je, qui jouissait d'une gloire singulière, de richesses abondantes, d'une paix assurée, qui était victorieux dans les combats et à la fleur de l'âge, a mieux aimé s'exiler de ses États, pour servir sur une terre étrangère Celui qui fait régner ceux qui le servent. Qui oserait troubler son royaume? qui commettrait une telle impiété contre le Seigneur et contre son Christ? Seigneur mon Roi, puissent ils être exterminés, ceux-là qui vous troublent, qui cherchent à vous nuire, à vous et aux vôtres, tandis que vous restez seul au milieu des nations étrangères, pour ne point laisser se convertir en désert le lieu que le Seigneur a choisi entre tous les lieux de la terre, aûn d'y attacher son m»ml
2. C'est pourquoi, agissez avec courage, affermissez votre cœur: car le Seigneur votre Dieu est avec vous pour protéger le Roi durant son exil. Celui qui a commandé aux vents et à la mer, apaisera facilement les flots soulevés. Toute l'Église de Dieu sera avec vous, afin que personne ne s'insurge et ne fasse pécher Israël ; et toutes ces épaules porteront le fardeau, si c'en est un. Il est temps et il est nécessaire que vous agissiez, comme le demandent le poste que vous occupez, la dignité que vous exercez et le pouvoir que vous avez reçu, afin que votre mémoire ne soit pas seulement bénie, mais encore admirée de toutes les générations futures. Il faut pourvoir, et pourvoir avec le plus grand soin, à ce qu'une si grande partie de l'Église de Dieu ne se fatigue pas sans en retirer de grands fruits, et il faut prendre des dispositions pour punir ou pour réprimer toutes les méchancetés des séditieux. Nous avons l'intention, tandis que vous serez rassemblés au nom du Seigneur^ de vous adresser une humble lettre ; si elle ne vous est d'aucun secours, elle vous montrera au moins notre affection. Que Celui qui vous a donné ce dessein, vous donne aussi le pouvoir et
qu'il écrase Satan sous vos pieds; qu'ainsi dans cette œuvre Dieu soit glorifié, TÉglise honorée, le royaume consolidé, et la bouche fermée à ceux qui profèrent des paroles d'iniquité et les accomplissent!