‹ Œuvres de Saint BernardChapitre 34 sur 385 · LETTRE CCCLXXVIII · texte numérisé non relu

LETTRE CCCLXXVIII

(Écrite ran 1149 >

AU MÊME

Il lai demande un Beconrs de grains ponr les religieux de Bourges.

A son bien-aimé seigneur Suger, par la grâce de Dieu, vénérable abbé de Saint-Denys, le frère Bernard, abbé de Clairvaux : salut et prières.

Nos frères de la Maison-Dieu, dans l'archevêché de Rourges, manquent de pain. Nous avons appris que le seigneur Roi a là d'abondantes récoltes, qui semblent peu se vendre. C'est pourquoi nous vous prions d'en faire donner à nos religieux, autant que votre prudence le jugera convenable : car, lorsque le seigneur Roi se trouvait dans ce pays, il avait coutume de leur faire du bien.

LETTRE CCCLXXIX.

(Écrite Tan 1149.)

AU MÊME

Il le prie de Tenir au secours d*un pauvre abbé.

A son très-cher seigneur et père Suger, par la grâce de Dieu révérend abbé de Saint-Denys, le frère Bernard, dit abbé de Clairvaux : le salut et ses prières dévouées en Jésus-Christ.

Nous envoyons un abbé pauvre à un abbé riche, aGn que l'abondance de l'un soulage un peu l'indigence de l'autre. Nous vous offrons certainement le rôle le plus glorieux d'après cette maxime de la Vérité, qu'il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir *. Je suis certain que vous étendriez plus volontiers encore et plus libéralement votre main vers ce pauvre du Christ, si vous connaissiez aussi bien que nous sa piété, son honnêteté et les besoins qu'il éprouve. Il est en efTet accablé de dettes, il souffre du manque de pain, parce que ses terres, au lieu de blé, ne lui ont rapporté que de mauvaises herbes. Comme cette

iB

stérilité n*a pas porté d'atteinte à Yotre bourse, nous vous prions et nous vous supplions pour que Totre miséricorde lui vienne en aide. Ne doutes pas que tout ce qu'il vous plaira de lui donner, ne soit utilement placé et employé.

LETTRE CCCLXXX.

(Éerite Tau il 49.)

AU MÊME

On périUeQx état de l'Église orientale.

A son très-tendre seigneur et pèru Suger, par la grâce de Dieu abbé de Saint-Denys, Bernard, dit abbé de Cîairvaux : le salut et toutes ses prières dans le Seigneur.

J'ai reçu la nouvelle que nous ont apportée le grand maître du Temple et le frère Jean ; je l'ai reçue, dis-je, avec autant de joie que si j'avais cru qu'elle vint de Dieu. L'Eglise d'Orient pousse des cris si lamentables, que celui qui n'en n'a pas pitié de tout son cœur, ne se montre pas un enfant de l'Église. Mais autant j'ai été heureux de la nouvelle, autant j'ai été attristé de ce court délai qui ne me permettait pas d'aller au-devant de votre charité: car j'avais promis à l'évêque de Langres de me trouver, ce jour même, à un entretien qu'il avait accepté en comptant sur nous pour de grandes et importantes affaires. Je TOUS ai indiqué cette époque ; je serai heureux, si vous le voulez, de m'y trouver avec ce même évéque, qui pourra être d'une grande utilité dans notre conférence.

LETTRE CCCLXXXL

(Écrite ven Tan 1150.)

AU MÉMB.

n Im dit qae, malgré la bonne opinion qa*il a de lui, il ?oit atee peine qu'on lui impute publiquement les maux du royaume; il loi corneille d'éviter de se compromettre en fréquentant lea rs de ces braits.

A Dotre révérend père et très-cher ami Suger, par la grâce de Dieu abbé de Saint-Denys^ le frère Bernard, dit abbé de Glairvaux : le salut et nos indignes prières.

Le peu de temps que nous avons eu, nous a forcé de répondre brièvement à la lettre de votre paternité. Lorsque je l'ai reçue, le jour était déjà avancé, et il était nécessaire que je partisse le lendemain pour le chapitre de Citeaux : c'est pourquoi je vous réponds à la

bâte. N'ayez point à l'esprit cette pensée que j'aie jamais attribué à vus conseils ou à votre volonté les maux dont nous gémissons; je veux éloigner de vous toute crainte de cette nature. 11 est vrai qu'entraîné par l'ardeur de mon zèle, je me suis efforcé de vous le faire connaître, ou plutôt de vous le communiquer et de le faire pénétrer en vous, afin que Votre Sainteté fût enflammée des mêmes sentiments. Il est vrai encore que, malgré la bonne opinion que j'avais de votre conscience, j'étais très-attristé des bruits et du scandale qui se produisent dans l'Église de Dieu. Si ces personnes ne veulent pas se rendre à vos avis, surtout dans des choses de cette nature, que faites-vous au milieu d'elles? Pourquoi se couvrent-elles de votre nom? ne faut-il pas que vous vous sépariez entièrement de ces sacrilèges, et que vous vous éloigniez d'eux, afin que, la conscience en repos, vous chantiez : Je hais l'assemblée des méchants^ et je ne m'assiérai point avec les impies^. Ainsi, toute l'Église des saints saura que votre innocence se tient en dehors de leurs réunions et de leur commerce. Rappelez-vous en quel3 termes le Prophète commence à parler au Seigneur, et vous trouverez heureux l'homme qui n'est point allé dans la société des impics *. Ccoyez bien que je n'ai jamais eu mauvaise opinion de vous : car je vous connais, et je connais la pureté de vos intentions. Adieu, et priez pour nous.

LETTRE CCCLXXXIL

(Écrite vers Tan 1150.) A LiOlUDS, ABBÉ DB SAINT-BERTIN*.

II loi exprime sa reconnaissance pour les bienfaits que lui et les siens ont reçus de cet abbé ; il ajoute quMl ne (aut pas empêcher Thomas de Saint-Omer de venir à Glairraux, s'il te désire:

A son cher et vénérable seigneur Tabbé Léonins» et à tous les religieux deTéglise de Saint Bertin, le frère Bernard^ dit abbé de Cîairvaux : Tesprit de vérité que le monde ne peut recevoir.

i. Nous avons reçu, bien-aimés frères, la lettre de votre charité, qui nous a fait connaître ce que vous voulez et ce que yous

* Ps. XXV, 5. - 1 P8. I, 1,

» L'al.bé Léooios est représenté par le moine Ilerman de Uon livre m des Miracles de la sainte Viergt, « comme nn homme irès^religieux et (rës-instruit dans les lettres divines et humaines ». U gouverna l'abbaye de l»an 1148 à l'an i 163. Noos afoos parlé de l'abbaye de Saint-Bertin à l'occasion de la lettre 149. Quant à Thoma^s voyez la lettre 108, qui loi est «dressée.

aemandez de nous. Je n'oublierai Ijamais les bienfaits que vous répandez sur nous et sur les nôtres, à pleines mains, de bon cœur et le visage souriant. Hais à quoi servira que je m'en souvienne, si je n'en n'ai pas de reconnaissance ? Ce souvenir sufflra-t-il pour me justifier ? tout au contraire, il m'accusera plus sévèrement. Hais je ne sais pas ce que c'est que de me montrer oublieux ou ingrat vis-à-vis de mes amis. Si cependant je n'ai rien à vous rendre pour tout ce que j'ai reçu de vous, le Seigneur, pour parler comme un insensé, rendra pour moi. Je suis généreux avec le bien d'autrui, parce que pour moi je suis indigent et pauvre. Le Seigneur, qui pénètre dans les profondeurs du cœur humain, sait combien j'aime la gloire de votre Église, et la beauté de cette maison qu'il a chez vous. Je ne crains point de vous dire en ceci toute la Vérité, je chéris ceux qui me chérissent : mais je ne suis point justifié par là , car les payens en font autant. Je n'aurai pas droit à beaucoup d'éloges, si je n'aime que ceux qui m'aiment; mais, si je ne les aime pas, je serai jugé coupable d'un grand crime. Vous m'étiez cher, même avant vos bienfaits ; pourquoi ne me le seriez-vous plus après que je les ai reçus ? U y a plus que de l'injustice à ne point honorer, après des bienfaits, ceux que l'on aurait dû honorer encore, même s'ils ne nous en avaient rendu aucun. Je vous chérirai donc toujours dans le Seigneur, très-chers frères, je vous servirai toujours avec tendresse en Celui' dont vous êtes les serviteurs; bien plus, j'honorerai toujours en vous le Christ, dont vous êtes les membres.

2. Cependant, pour que nos services soient conformes à la raison, et pour que Thonueur que nous devons vous rendre soit irréprochable, nous devons agir avec prudence et sagesse , car l'honneur du roi demande la justice ^ Au sujet de ce que votre charité m'écrit, je répondrai que je n'ose pas, et que vous ne devez pas non plus empêcher de bien faire celui qui le peut. Qu'aurions-nous en efl'et à répondre à l'Apôtre, lorsqu'il nous dit : N'éteignez pas l'Esprit*, 11 ne vous est pas prudent d'éteindre ce qu'il ne serait plus ensuite en votre pouvoir de rallumer. Que devient cette parole : Que chacun demeure dans l'état ou il a été appelé • ? Thomas, dis-je, a été appelé, non par moi, mais, par celui qui appelle les choses qui ne sont pas comme celles qui sont ^. Pour-

« Ps . xcvni,4.— • 1 Tto., V, 19, — • I Cor., vu, 20. — .

*Rom., IV, 17.

quoi vous tourner vers nous, pourquoi nous regarder en cette circonstance, comme si c'était là l'œuvre de l'homme, et non celle de Dieu ? Cela n'a point été fait par l'homme, ni par l'entremise de l'homme, mais par le Seigneur. Ce n'est point l'homme, c'est Dieu qui opère dans nos cœurs pour incliner nos volontés où il veut. C'est là, dis-je, l'ouvrage du Seigneur ; et, à cause de cela, ce doit être non seulement admirable, mais immuable à nos yeux. Qu'est-ce donc que l'homme, pour aider la sagesse du Seigneur et son esprit? Celui qui cherche la brebis perdue, sait ce qu'il cherche et où il le trouvera ; il sait comment et d'où il faut la rappeler, et où la placer, pour ne plus la perdre à l'avenir. Prenez donc garde de ne pas retenir celui que le Seigneur appelle ; n'abaissez pas celui qu'il élève, ne mettez pas d'obstacle devant celut auquel il tend la main pour le faire monter.

3. Voyons maintenant le poids de ce que vous dites, qu'il a été offert par ses parents. A votre prudence de juger s'il y a plus de force et de raison dans la disposition qu'un autre a faite de lui à son insu, ou dans celle qu'il a faite de lui-même, sciemment et avec réflexion ; et encore, ce n'est pas lui qui l'a faite, c'est la grâce de Dieu, qui, avant qu'il eût de volonté, l'a prévenu afin qu'il voulût^ et qui> depuis qu'il veut, l'accompagne, afin qu'il ne veuille pas en vain. Pour moi, je dis que le vœu des parents demeure entier, que leur oblation n'est point anéantie, mais re-^ nouvelée. On offre, en effet, ce qu'on a déjà offert, oi\ l'offre à celui auquel on l'a déjà offert ; mais ce qui auparavant n'avait été offert que par les parents, l'est aujourd'hui par le fils. Au surplus, je n'ai rien à vous prescrire là-dessus : c'est un conseil que je vous donne. Cette inspiration eslsortie du Seigneur ; n'empêchez pas le cours de la grâce, n'arrêtez pas les premiers élans de la bonne volonté : car ce qui conunençe en lui vient du Saint-Esprit. Pour vous, ne vous dissimulez pas Tlnjure que vous nous faites, quoique nous ne vous ayons jamais blessé de celte façon» en cherchant à vous ravir des religieux que Dieu vous envoyait. Enfin, que Thomas voie luimême s'il veut rompre un vœu dont il m'a pris pour témoin; et si un autre, quel qu'il soit, l'y pousse, qu'il sache que je m'élèverai et que je me dresserai contre lui au jour du Seigneur. Mais, en attendant, il vaut mieux pour lui, pour vous et pour nous-mêmes, conserver l'unité de l'esprit dans le lien de la paix*

LETTRE CCCLXXXUL

(Écrite vers Tan 1150.) AU MÊME ABBÉ DE SAI19T BERTlN.

11 le prie de continuer k ses religieux lea minpies de eharllé qu'il leur a données jusqu'à présent.

A son très-cher ami Lôonius^ vénérable abbé d^ Saint-Bertin, le frère Bernard, dit abbé de Clairvaui: le salut en Celui qui envoie le salut à Jacob.

Votre charité a fait voir publiquement combien j'ai raison de compter sur vous : car, en trouvant l'occasion de se manifester, elle n'a pu demeurer cachée sous le boisseau. Je vous suis très-reconnaissant des devoirs d'humanité que vous rendez à ceux de nos frères * qui habitent auprès de vous. Ce que vous faites pour eux, c'est pour moi que vous le faites, ou plutôt c'est plus que si vous me le faisiez à moi-même. Je vous ^en supplie donc, continuez-leur votre sollicitude : car ils sont tellement éloignés de nous, que nous ne pouvons les assister comme il faudrait. Ayez la bonté de nous suppléer auprès d'eux de telle sorte que vous soyez pour eux un père et qu'ils soient pour vous des enfants. Si nous trouvons nn jour l'occasion de répondre à une si grande charité, vous verrez de vos propres veux que nous ne sommes pas ingrats. Adieu.

LETTRE CCCLXXXIV.

(Écrite vers l'an 1150.)

AUX EELI6IEUX DE l'ÉGLISB DE 8AINT-BEHTIN.

I! les remercie de leur bienfaisance envers ses relifieux et leur promet une abondante récompense de la part de Dieu.

A tons les religieux de l'église de Saint-Bertin, dignes d*ôtre aimés dans le Christ^ le frère Bernard, dit abbé de Clairvaux : qu'ils servent Dieu dans la joie.

Vos bienfaits nous engagent à vous témoigner notre reconnaissance et à vous rendre les devoirs de l'amitié. Puisqu'un bienfait reçu doit être à jamais gravé dans la mémoire, je ne dois être ni oublieux ni ingrat pour ceux que vous avez rendus à nos frères ou plutôt à nousméme. Tout ce qu'on fait pour les miens est pour moi : c'est à moi qu'on donne tout ce

• Les moines de Clairmarest près de Sainl-Omer. Manrique rapporte la fondation de leur monastère à Tan 1138.

qu'on répand sur mes enfants. Je sais à qui je les ai confiés et je suis sans inquiétude; je sais que vous nous aimez, non en paroles et des lèvres, mais en œuvres et en vérité. Ce ne sont pas en effet des paroles, mais des œuvres, qui démontrent que vous aimez nos frères,et qu'ils ont trouvé grâce devant vos yeux. Ces œ.uvres sont d'autant plus pures devant Dieu, d'autant plus précieuses devant les hommes, qu'elles proviennent de la seule bonté de celui qui donne, sans mérite chez celui qui reçoit. C'est pourquoi nous rendons grâces à votre congrégation pour tous ; c'est pourquoi nous vous devons, nous et nos frères, tout ce que nous sommes et tout ce que nous pouvons. Mais, pour que vous ne considériez pas comme peu de chose d'être agréables aux hommes, sachez que vous êtes agréables aussi à mon Dieu : car ce que vous aurez fait à l'un de ces petits, c'est à lui que vous l'aurez fait *. Que sera-ce donc de ce que vous aurez fait, non point à un seul, mais à un grand nombre de ces petits? Pour tout cela, je n'ai pas à ma disposition grande récompense adonner, car je suis indigent et pauvre; mais le Seigneur rendra pour moi. Celui qui est le rémunérateur de toutes les bonnes œuvres vous rémunérera pour avoir prévenu ses pauvres par la douceur de vos bienfaits et par votre charité exemplaire. Nous vous remercions du passé , nous vous prions pour l'avenir, afin que vous ne vous lassiez pas de faire du bien. Au jour donné, TOUS moissonnerez pour les bonnes œuvres que vous aurez semées des gerbes de paix et de gloire. Que Dieu nous l'accorde 1 Ainsi soit-il.

LETTRE CCCLXXXV.

(Écrite versran 1150.}

AUX MÊMES

n les félicite de leur progrès dans la régularité et il les excite à de continuels efforts pour ayancer dans la perfection religieuse.

A tous les religieux du monastère de SaintrBertin, ses bien-aimés en Jésus-Christ, le frère Bernard, dit abbé de Clairvaux : salut et prières.

i. Continuez ainsi, je vous prie, continuez, mes bien-aimés : car le disciple qui progresse est la gloire de son maître. Quiconque dans l'école du Christ n'avance pas, est indigne de

« Matt., xxY, 40.

ses leçons, surtout en ce lieu où nous sommes et où rien ne demeure dans le même état, où ne pas avancer, c'est reculer. Que personne donc ne dise : C'est assez, je veux en rester là; il me suffit d'être ce que j'étais hier et avanthier. L'homme qui fait ainsi reste en chemin, il s'arrête sur cette échelle sur laquelle le patriarche ne vit personne qui ne montât ou ne descendit '. Je dis donc : Que celui qui croit s* arrêter^ prenne garde de ne pas tomber^. La voie est étroite et difficile; et ce n'est pas ici, mais dans la maisondu Père,qu'ily a de nombreuses demeures •. Ainsi celui qui prétend demeurer en Jésus-Christ, doit marcher, comme Jésus- Christ lui-même a marché*. Jésus, dit en effet l'évangéliste, croissait et avançait en sagesse, en âge et en grâce, devant Dieu et devant les hommes '. Il ne s'est point arrêté, mais il s'est élancé comme un géant pour parcourir la carrière*. Si nous ne sommes point insensés, nous aussi nous courrons après lui, nous serons attirés à l'odeur de ses parfums. Autrement, si nous le laissons s'éloigner, le chemin sera plus difficile et plus dangereux pour notre âme paresseuse, qui ne pourra plus ni être ranimée par les parfums, ni reconnaître avec cerlitude les traces qu'il aura depuis trop longtemps lais-

2. Courez donc, frères, de telle sorte que vous l'atteigniez'. Vous y arriverez si vous ne croyez jamais avoir réussi; si, oubliant ce qui est derrière , vous vous portez toujours en avant*; si vous embrassez la discipline, de crainte que le Seigneur ne s'irrite et que vous ne périssiez hors des voies de la justice •. Celui qui me mange, dit la Sagesse, aura encore faim ; et celui qui me boit aura encore soi f^^, afin que le paresseux sache, lui qui est digne d'être lapidé avec de la fiente de bœuf ", quele dégoût ne lui vient pas de la satiété, mais de l'inanition.

3. Enfin, comme toutes choses contribuent au bien de ceux qui selon le dessein de Dieu sont appelés à la sainteté*', que l'exemple même de la cupidité du monde nous touche. Quel ambitieux avons-nous jamais vu se contenter des dignités acquises et ne point aspirer à d'autres? De même, les yeux de l'homme curieux ne se rassasient jamais de ce qu'il voit, ni ses oreilles de ce qu'il entend. Ceux qui sont esclaves de l'avarice, avides de voluptés, attachés à la poursuite des vains éloges des hommes, ne

* Gen., xxviii, 12.— • I Cor, x, 12.— • Jean, xiv, 2.— * 1 Jean, ir, 6.— » Luc, ii, 52. — « Ps., xvin, 6.— ' I Cor., IT, 24. — » Philip , III, 13. — • Ps., if, 12. — lo EccU., XXIV, 20. — »' Eccli., XXII. 2. — 1* Roui., viii, 28.

nous accusent-ils pas, par leurs insatiables désirs, de négligence et de tiédeur ? Rougissons de nous trouver moins ardents pour les biens spirituels. Que l'âme convertie au Seigneur ait honte de poursuivre la justice avec moins d'empressement qu'elle n'en mettait auparavant pour rechercher l'iniquité. Et cependant l'objet est bien différent : car la mort est la solde du péché, tandis que le fruit de l'esprit est la vie éternelle '. Soyons donc confus de marcher aujourd'hui avec plus de lenteur à la vie, que nous ne marchions auparavant à la mort, et de mettre moins de zèle pour travailler à notre salut qu a notre perte. Ce qui nous rend toutà-fait inexcusables, c'est que nous courons d'autant plus facilement dans la voie de la vie que nous courons plus vite. Le fardeau léger du Sauveur est d'autant plus aisé à porter qu'il s'accroît daj^antage. Les oiseaux ne sontils pas allégés et non chargés par la grandeur de leurs ailes et par le nombre de leurs plumes? Retranchez-les, et le reste de leur corps sera emporté vers la terre par son propre poids. La discipline du Christ, son joug suave, son fardeau léger sont ainsi ; en les déposant nous sommes accablés : ils nous portent plus que nous ne les portons. La règle du silence paraît lourde à quelques personnes, mais le prophète y voit une force plus qu'un fardeau. Dans le silence et dans l'espérance sera votre force, dit-il •. Il dit dans le silence et dans l'espérance, parce qu'il est bon d'attendre le Seigneur en silence*: car si la consolation des biens présents énerve l'âme, l'attente des biens futurs la fortifie.

4. Vous avez donc bien fait, mes bien-aimés, d'ajouter quelque chose à votre première règle sur le silence, qui, le prophète précité l'atteste, entretient la justice *.Vous avez bien fait en vous séparant de plus en plus des œuvres de ce monde : c'est en cela que consistent la pureté et la sainteté de la religion. Un peu de levain, frères, corrompt toute la pâte *, et des mouches en mourant détruisent la bonne odeur d'un parfum •. A quoi vous sert-il de rendre moins agréables à Dieu, ou tout au moins de mettre en péril les fruits de tant de travaux et de tant d'exercices corporels et spirituels, en y cherchant quelques vaines consolations, qui sont plutôt des désolations? Combien de telles niaiseries, vapeurs qui ne durent qu'un moment, n'empêchent-elles pas la suavité des consolations intérieures et la grâce des visites du Seigneur I Surtout pour nous, religieux, dont

» Rom., VI, 23. — » Isaïe xxx, 15.— * Thern., m, 26.— * Isaïe, xxxii. i7. — » I Cor., v, 6. — «Ecclés. x, 1 .

touie la Tie, que nous le youlions ou non, se passe dans le trayail, nous sommes certainement les plus malheureux des hommes, si, pour un but aussi léger, nous nous exposons à de si grandes pertes : car quelle imprudence, ou plutôt quelle folie n'y a-t-il pas, après avoir quitté des biens plus considérables, à nous attacher aux moindres avec de si grands dangers 1 Si nous avons méprisé le monde entier, si nous avons renoncé à l'affection de nos proches, si nous nous sommes condamnés à la prison d'un monastère ; si enfin nous sommes venus, non pour faire notre volonté, mais pour mettre des hommes au-dessus de nous: que ne devons-nous pas faire pour que tout cela ne vienne point à périr par notre folie et par notre négligence?

5. Continuez donc, mes bien-aimés, appliquez-vous à persévérer et à progresser de plus en plus dans ce que vous avez entrepris ; que de jour en jour les fruits de votre justice s'accroissent : car celui qui sème avec parcimonie récoltera peu; celui qui sème avec abondance récoltera dans l'abondance ^ Une légère augmentation de semence est une grande multiplication de la récolte : Voilà, frères, ce que nous ayons cru devoir écrire à votre charité, car la nouvelle de vos progrès nous a rempli de joie et d'allégresse. Nous avons désiré vous avertird'entreprendre et d'accomplir, avec une ferveur convenable, les saintes observances qui peuvent sauver vos âmes. Vous savez, en effet, que Dieu aime celui qui donne avec joie*. Priez tous pour nous, et que le Christ vous garde.

LETTRE CCCLXXXVJ.

(Écrite l'an 1150.)

DE lEAN DE GASE-MARIE ' A l'aBBÉ BERNARD.

n console saint Bernard de la malheureuse issue de la Croisade.

A son bien-aimé père et vénérable seigneur Bernard, par la grâce et la volonté de Dieu trèsrévérend abbé de Clairvaux^ le frère Jean^ son serviteur, indigne abbé de Case-Marie : qu*il marche heureusement et unisse plus heureusement encore dans Tamour du Christ.

I . Je me souviens de la douceur et de l'amitié que votre bonté m'a témoignées autrefois,

« Il Cor., IX, 6.— « II Cor , ix, 7.

s Case-Marie était une célèbre abbaye de l'Ordre de saint Benoit, fondée en Italie en 1005. Son premier abbé s'appelait BanoU. Saint Bernard y alla plusieurs fois, et se lia d'amitié r^ec l'abbé Jean, bomme très-pieux, qui en 1140 afQlia son monastère à l'Ordre de Clteaux, daos la filiation de Ciairvaux. (U^ellna^/Za/'a iaera,tome i. col. 289.)

S. Bsiuf . — Tome U.

tout indigne que j'en suis; et, comptant plus sur votre mansuétude que redoutant de vous déplaire, j'ose découvrir à votre paternité les pensées de mon cœur, comme s'il était mis sous vos yeux. J'espère que vous n'ignorez point l'afiTection et la tendresse qui m'animent envers vous ; et, si je disais quelque chose de déraisonnable, je suis certain que vous me pardonneriez avec la bonté et la douceur d'un père qui pardonne à son fils. On m'a dit, mon très-cher père, que vous êtes très-attristé que cette affaire n'ait pas réussi comme vous l'auriez voulu (je parle de l'expédition de Jérusalem), et que l'Eglise de Dieu ou sa gloire n'en ait pas retiré l'accrcissement que vousdésiriez. En y réfléchissant longuement. Dieu, je le crois, m'a mis dans le cœur une pensée dont je vous fais part humblement : car je suppose que le Seigneur montre souvent aux petits ce qu'il ne laisse pas voir aux esprits supérieurs et comblés de dons; de même que l'étranger Jéthro donna un conseil ^ à Hoîse, ce saint qui conversait avec Dieu face à face *.

2. U me semble que le Dieu tout-puissant a tiré beaucoup de fruit de cette expédition, quoique ce ne soit pas comme le pensaient ceux qui l'ont entreprise. S'ils avaient voulu la poursuivre avec justice et avec piété, comme il convenait à des chrétiens, le Seigneur eût été avec eux et eût, par leurs mains, produit de grands résultats. Hais, comme ils se sont laissés aller au mal, et que dès le commencement ils n'ont pu le cacher au Seigneur, qui avait été l'auteur de leur expédition, il n'a point voulu que sa Providence fût trompée dans ses desseins ; il a fait servir leur malice à sa clémence, et il leur a envoyé les persécutions et les afflictions, afin que, purifiés par elles, ils pussent parvenir au royaume. Enfin ceux qui revenaient, nous ont avancé qu'ils en avaient vu là-bas mourir beaucoup, qui disaient recevoir la mort avec joie et ne pas vouloir revenir, de crainte de tomber davantage dans le péché.

3. Pour que vous ne doutiez pas de ce que je dis, je vous déclare en confession, comme à mon père spirituel, que saint Jean et saint Paul, patrons de notre monastère, ont souvent daigné nous visiter. Je les ai fait interrogera ce sujet, et ils nous ont exprimé cette opinion : ils ont dit qu'un grand nombre d'anges qui étaient tombés avaient été remplacés par ceux qui étaient morts en ce pays. Sachez aussi que ces Saints se sont souvenus de vous : ils ont prédit que votre fin ne tarderait pas à venir.

* Exod., xviii. — • Exod., xxxin, 11.

Puisque celte affaire s'est terminée, sinon conformément au désir des hommes, au moins selon les desseins de Dieu^ il sera prudent à vous de vous en consoler en Celui dont vous ne cherchez et ne désirez que la gloire. Il vous a donné la gràced'exhorteret d'agir pour cette entreprise, parce qu'il a vu le bien qu'il en devait tirer. Qu'il achève donc heureusement votre course et qu'il nous mette avec vous dans sa gloire.

cette fois : quoi que je fosse pour les autres, je reverrai moi-même les lettres qui vous seront adressées, et je n'en croirai que mes oreilles et mes yeux. Notre commun fils, que voici, vous expliquera mieux et plus complètementle reste de vive voix. Écoutez-le comme vous m'écouteriez, car il vous aime, non en paroles et des lèvres, mais en acte et en vérité. Saluez pour moi votre sainte communauté, et priez-les de prier pour leur serviteur.

LETTRE CCCLXXXVII.

(Ecrite IV nnSO.)

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