‹ Œuvres de Saint BernardChapitre 356 sur 385 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

EN CONSTRUISANT DN ÉDIFICE SACRÉ, IL RENCONTRE UN ADVERSAIRE QUI EST BIENTÔT CHATIE DU CIEL.

61. L'homme à qui il avait cédé les pro- ])rietés du monastère de Benchor, payant ce bienfait d'ingratitude, se comporta dès lors insolemment à son égard et à l'égard des siens, se montrant son ennemi en tout, lui tendant des pièges continuels, et dénigrant ses actes. Ce ne fut pas impunément. Il avait un fils unique qui, imitateur de son père, osa s'attaquer à Malachie et mourut dans l'année même ; voici comment il périt. Malachie vou-

^ Ati. IX. —* Job, XXX, 29.

lut construire, à Benchor, un oratoire en pierres, comme il en avait vu en d'autres pays. Il avait commencé les fondations, et tous les indigènes étaient ravis, n'ayant pas encore vu rien de pareil dans leur pays. Mais ce méchant homme, aussi insolent que présomptueux, au lieu de partager cette admiration, fat indigné. L'indignation engendra la douleur, et produisit le crime. 11 se met à semer dans le peuple des bruits malveillants; tantôt médisant du Saint en secret, tantôt blasphémant publi(|uement contre lui; il blâme sa légèreté, témoigne de l'aversion pour cette nouveauté; il exagère les fn.is. Par le venin de ces discours, 11 séduit un bon nombrcd'esjir ts qu'il excite à roi)pObition : o Suivez-moi, ditil, et ne laissons pas faire contre nous, ce qui « ne doit être fait (|ue par nous » . Et voilà qu'avec plusieurs mécontents qu'il a gagnés, il descend au lieu où l'on construisait, y trouve le Saint, et, prenant le premier la parole, comme il était l'inspirateur du mal : a Saint a homme, lui dit-il, pourquoi introduiseza vous cette nouveauté en nos contrées? Nous « sommes Scots * et non Français. Qu'est-ce a que cette légèreté? A quoi bon un travail si « superflu et si ambitieux? Où donc un homme a pauvre comme vous, Irouvera-t-il les res- « sources nécessaires à une telle dépense? Qui «verra jamais la fin de cette entreprise? Et « quelle présomption de commencer ce qu'il « vous est impossible, je ne dis pas d'achever, « mais de voir achevé? C'est folie, plus encorej « que présomption, que d'essayer ce qui excède, « toute mesure, et dépasse et nos forces, et a nos moyens. Cessez, oui cessez ; laissez la « cette folle idée ; sinon nous ne vous permet-} « trons pas d'aller plus loin. » Ainsi parla cet homme, trahissant ses pensées,mais sans son-i ger à ce qu'il pouvait. Ceux sur qui il avait compté et qu'il avait amenés avec lui, ayant vu le Saint, furenttous changés, et n'étaient déjà plus du parti de celui (|ui les avait entraînés. 62. Usant de toute sa liberté, le Saint répliqua : « Malheureux, l'œuvre que tu vois cora- « m neéeet que tu envies, s'achèvera certainea ment, et beaucoup la verront terminée ; tu (( ne la verrr.s pas, parce que tu ne le veux pas, « et tu mourras aussi, sans le vouloir : prends « garde de mourir dans ton péché ». C'est cq qui est arrivé; cet homme est mort; l'ouvrage est fini sans qu'il l'ait pu voir, puisquecomme il a été dit, sa mort eut lieu cette année là. Cependant, le père ayant appris la prédiction

* ï/lrlande porta longtcmiislc nom de Sco/ic, Scotia*

SUR LA ME ET LES ACTIONS DE SAINT MALACHIE

du Saint sur son fils, et sachant que sa parole était Tivante'et efficace, s'écria : « Il a tué mon a fils ». Et poussé par le démon, il entra dans une telle fureur contre Halachie, que, devant le duc et les grands d'Uister, il ne craignit pas d'accuser de fausseté et de mensonge l'homme le|)lus sincère, le disciple et l'ami de la vérité ; il l'outragea même jusqu'à l'appeler singe. Halachie, instruit à ne point rendre malédiction pour malédiction, se tut; il n'ouvrit pas la bouche, fïendant que le pécheur se dressait contre lui. Mais Dieu n'oublia pas sa parole : A vsoi la vengennce; c'est mot qui récom" penserai^. Le même jour, cet homme rentré chez lui, expia l'audace de sa langue effrénée, châtié par celui même dont il avait suivi Tinstigation. Le démon le saisit et le jeta dans le feu. Relire aussitôt par les assistants, il fut cependant brûlé en partie et devint fou. Pendant sa foiie, Malnchie ayant été appelé, vint et le trouva la bouche écumante et contournée, poussrnt des cris et se livrant à des gestes effrayants, le corps tout agité ; à peine plusieurs personnes pouvaient-elles le tenir. Cet homme parfait pria pour son ennemi ; il fut exaucé, mais seulement en partie; car pendant la prière du Saint, le malade ouvrit tout d'un coup les yeux et recouvra la raison. Mais le Seigneur le laissa sous l'influence d'un esprit mauvais, qui le souffletait, pour lui apprendre à ne plus blasphémer. Nous croyons qu'il vit encore, et qu'il continue à expier jusqu'aujourd'hui un grand péché couimis contre un saint. On dit qu'à certains jours il tombe en épilepsie. Quant aux propriétés en question, sa faiblesse et son incapacité ne lui permirent pas de les garder; elles revinrent pacifiquement au monastère, dont elles provenaient. Malachie, dans l'intérêt de la paix, ne les refusa plus, après .ces longs démêlés.

63. Mais revenons à 1 édifice entrepris par Malachie. Loin d'avoir les ressources nécessaires pour l'achever, le Saint n'en avait même pas pour le commencer. Mais son cœur était plein de confiance en Dieu : et le Seigneur prit soin que l'argent ne manquât pas à celui qui ne mettait pas son espérance dans les trésors de la terre. Et qui donc, sinon Dieu, déposa en cet endroit, un trésor, qui ne fut découvert qu'au temps de la construction de Malachie? Le serviteur de Dieu trouva dans la bourse de Dieu, ce <iue la sienne ne contenait pas. Et ce fut justice, qu'un homme qui, pour Dieu, avait renoncé à toute propriété personnelle, associé

* PS. ILVI, <2.

à Dieu, n'eût avec lui qu'une seule bourse? Pour le vrai fidèle en effet, le monde entier est richesse. Et qu'est-ce que le monde, sinon comme la botirse de Dieu ? Dieu a dit : Vunivert est à moi^ avec tout ce qu'il renferme * . Voilà pour-] quoi Malachie, au lieu de serrer l'argent par lui découvert, le dépensa. 11 ordonna de consacrer à l'œuvre de Dieu tous les présents de' Die u, sans éjfard pour ses besoins, ni pour ceux* des siens : il jeta dans toutes ses inquiétudes dans le sein du Dieu auquel il recourt sans hésiter, toutes les fois que la nécessite Texige. C'était assurément l'œuvre de Dieu, celle que Malachie avait vue d'avance dans une révélation divine. Il avait d'abord conféré de ce travail avec ses frères. Beaucoup d'entre eux considérant leur pauvreté, l'approuvaient faiblement. Dans son embarras et son anxiété, Malachie se mit à chercher dans la prière, quelle était la vo!onté de Dieu. Un jour qu'il revenait de voyage, et qu'il approchait du lieu où il voulait bâtir, il voit de loin, devant lui, un vaste oratoire en pierres, d'une grande beauté ; il en considère la situation avantageuse, la forme, l'architecture, et |)lein de confiance, il se met à l'œuvre, après avoir communiqué sa vision aux plus anciens de ses frères, mais à un petit nombre pourtant. Il reproduisit si fidèlement la place, le genre de construction, le . style par lui observés, que l'œuvre achevée ressemblait parfaitement au plan de la vision, ' comme s'il lui avait été dit, ainsi qu'à Moïse: Voyez et faites selon le modèle qui vous a été mon^ tré sur la montagne*. C'est encore par une vision de ce genre, qu'il entrevit d'avance, avant leur construction, l'église situéeà Saballinum et tout le monastère.

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