CHAPITRE XXX
IL PREDIT LE LIEU ET LE JODR DE SA MORT; IL EN- TREPREND UN SECOND VOYAGE AUPRÈS DU PAPE EUGÈNE, POUR OBTENIR LE PALLIUM.
67. Interroge, un jour, en quel lieu il voudrait mourir, si ce choix lui était permis (les frères s'entretenaient de ce sujet), il hésite et ne répond pas. On le presse : a Si je meurs en ce pays, « dit-il, l'endroit que je préfère, c'est celui « d'où je pourrai, à la résurrection, m'élever « avec notre apôtre » . Il voulait parler de saint Patrice, a Mais, si je dois m'iéloigner, et si Dieu a le permet, j'ai choisi Clairvaux». Questionné
^ Ps. LZXUI, 9.
SUR LA VIE ET LES ACTIONS DE SAINT MALACHIE
sur répoque, il répondit que se serait à la fête de tous les défunts. S'il n'y avait en ce langage qu'un simple vœu, il est réalisé; si c'était une prophétie, elle s'est vériflée jusqu'à un iota. Tout est arrivé, comme il l'avait dit, et pour le lieu, et pour le jour. Disons brièvement comment et à quelle occasion. Il souffrait de voir l'Irlande encore privée du pallium: son amour des choses saintes les lui faisait désirer toutes pour son pays. Il se rappela les promesses que lui avait faites le pape Innocent ; et ce fut une tristesse pour lui,de n'avoir pas reçu lepallium, du vivant de ce Pontife. Il saisit Toccasion de l'élévation d'Eugène, au gouvernement de l'Église,etde la nouvelle de son arrivée en France, heureux de pouvoir à propos renouveler sa demande. Il espérait bien d'un tel homme, sorti lui-même de la même profession. Ce qui surtout l'encourageait, c'est qu'Eugène était un enfant de son cher Clairvaux, et qu'il n'en devait craindre aucune difficulté. Les évêques sont donc convoqués en concile ; on traite, pendant trois jours, de matières appropriées aux circonstances ; le quatrième jour, on délibère sur la demande du pallium. On l'agrée, mais si elle est faite par un autre. Cependant, comme c'était le moyen le plus court, le voyage du Saint est accepté : personne n'ose s'opposer à sa demande et à sa volonté. Le concile fini, Halachie se met en route. Les frères qui s'étaient réunis le suivent jusqu'au rivage; il avait voulu qu'ils ne fussent qu'en petit nombre. L'un d'eux, nommé Catholique, lui dit d'un ton et d'un air tristes : a Hélas ! vous partez 1 a en quel tourment presque quotidien vous «me laissez !.. Vous le savez bien; et votre 0 compassion ne vient pas à mon secours 1 Si 0 je mérite de souffrir, ces frères, obligés, nuit (( et jour, au soin si pénible de veiller sur moi, « en quoi sont-ils coupables? o Ses entrailles paternelles furent émues de ces paroles et de ces larmes d'un fils (car il pleurait]. Il l'embrassa doucement, et, lui ayant imprimé sur la poitrine le signe de la croix : « Soyez assuré, a lui dit-il, qu'il ne vous arrivera rien jusqu'à a mon retour d. Cet homme était épileptique, sujet à des chutes fréquentes, qui lui arrivaient plus d'une fois le jour. Il y avait six ans, qu'il était en proie à ce mal affreux. A la parole de Halachie, il se trouva parfaitement guéri. Dès ce moment, il n'eut plus d'accès ; et il n'en aura plus, nous l'espérons, puisque Malachie ne doit pas revenir.
68. Comme il allait s'embarquer, s'approchèrent de lui deux de ses plus familiers dis- S. Bbu. — ToM. II.
eiples^ pour lui adresser une demande. « Que « voulez-vous ? » leur dit-il. « Nous ne vous le « dirons,que quand vous aurez promis de nous a exaucer.» II s'y engage . aNous vouIODS,diseiit* 0 ils, que vous nous promettiez de revenir en 0 Irlande sain et sauf, d Tout le monde se joint à eux. Malachie délibère un instant, regrette de s'être engagé, et ne trouve pas moyen d^échapper. Il courait en effet deux dangers, celui de renoncer à son vœu, ou celui de violer sa promesse. Il crut devoir pourtant aller au plus urgent, abandonnant le reste à la disposition du ciel. Il fit donc, tout triste, un signe d'assentiment ; mais, ne voulant pas contrister ses disciples, il leur promet ce qu'ils veulent, et entre dans le vaisseau. Il était à peu près au milieu de la traversée, quand un vent contraire repoussant le navire, le ramena sur les côtes d'Irlande. Halachie débarqua et passa la nuit près du port, dans une église qu'il avait bâtie. Plein de joie, il rendit grâces à ce dessein de la divine Providence, qui lui permettait de satisfaire à sa promesse. Hais le matin, il se rembarqua, et le jour même, une heureuse traversée le conduisit en Ecosse. Le troisième jour, il arriva en un endroit appelé Vert-Etang ; il l'avait fait disposer pour y établir une abbaye : il y laissa de ses .fils et de nos frères, une communauté et un abbé, qu'il avait amenés dans ce but ; puis, leur disant adieu, il partit.
69. Sur la route, il rencontra le roi David, qui le reçut avec joie, et le retint quelques jours ; et, après beaucoup d'oeuvres agréables à Dieu, il reprit son voyage. Ayant traversé l'Ecosse, à l'entrée de l'Angleterre, il se détourna pour aller à l'église de Glasgow, où habitent des hommes religieux, menant la vie canonique, liés depuis longtemps avec lui, parleur piété et leur régularité. Là, on lui amena une femme malade d'un cancer, dont la vue était affreuse : il la guérit. En effet, sa plaie ayant été lavée d'eau que le Saint avait bénite, elle ne sentit plus de douleur, et le lendemain, l'on ne voyait plus trace du mal.De cet endroit,il se rendit à la mer ; mais on lui refusa le passage. La raison, si je ne me trompe, était un conflit survenu entre le souverain Pontife et le roi d'Angleterre, qui avait conçu, je ne sais qu^l fâcheux soupçon du départ de cet excellent homme. Si cet obstacle contrariait la volonté de Halachie, il favorisait pourtant ses vœux. Il déplorait les délais mis à ses désirs, ne sachant pas que ces délais en étaient la réalisation . S'il avait traversé de suite la mer, il lui eût aussi fallu traverser Clairvaux, pour suivre le
Muverain Pontife. Car déjà il était parti, il était à Rome, ou près de Rome. Les retards apportés au passagedeMalachie, le conduisirent au lieu et à l'heure de sa très-sainte mort.