DE CLAIRVAUX
11 repousse les éloges et les marques d'honneur de sainl^rnard et montre clairement le cas qu'il laisait de lui et de son amitié ; il reçoit volontiers sa justification pour les lettres trop dures qu'il lui avait écrites.
A un homme illustre et vénérable parmi les membres du Christ^ au seigneur Bernard^ abbé de Clairvaux^ le frère Pierre^ humble abbé de Cluny : tout à lui^ après Dieu et en Dieu.
4. Que dirai-je? J'ai Thabitudede parler, et aujourd'hui je suis muet. D*où vient cela ? C'est que votre lettre, qui aurait dû me rendre éloquent, m'a ôté la parole. Pourquoi ? J*y ai lu tant de choses malgré son peu d'étendue, que même, si j'essayais de m'éiendre pour y répondre, je paraîtrais encore parler peu; mais je m'adresse à un homme sage et religieux. Je dois donc me conduire comme la sagesse l'exige, comme la piété, sinon la mienne, au moins la vôtre, le demande. Quoi donc ? ce que je dis n'est-il pas vrai? Votre lettre est courte et donne pourtant matière à une longue réponse. Supportez, je vous prie, ce que je dirai d'insipide, si je parle autrement qu'il ne faudrait. C'est, en effet, le devoir d'une amitié véritable d'accepter d'un ami non seulementles choses sensées, mais encore celles qui sont insipides, ou d'y mettre soi-même le sel. J'ai reçu, je vous l'ai dit, la lettre que vous m'avez adressée, lettre inimitable, qui m'apporte l'amitié la plus tendre et plus d'honneur qu'il ne m'en est dû. Vous m'appelez très- révérend, vous me donnez le nom de père, vous me nommez votre trèscher ami : je suis heureux de ces titres; mais, pour respecter la vérité qui est descendue du Christ en vous, je désavoue les deux premiers, je ne reconnais que le troisième. Je ne sache
point, en eflPet, que jesoistrès-réTéFend; je nie que je sois un père yis-à-yis de vous : mais je reconnais et je proclame, non seulement des lèvres, mais encore du cœur, que je suis votre ami, et votre ami le plus cher.
2. Pour ne point parler des noms de révérend et d'ami très-cher, dont, comme je l'ai dit, je désavoue l'un et je reconnais l'autre, je vous dirai, touchant celui de père, mon révérend frère, ce que m'écrivit autrefois un homme unique en son temps, la fleur la plus brillante de l'état monastique, le seigneur Guignes, prieur de la Chartreuse. Je lui écrivais souvent, et j'aimais à m'entretenir avec lui, soit dans des conversations, soit dans des lettres familières. Dans ces lettres^ je lui donnais le nom de père; d'abord il le souffrit, pensant que je cesserais à la fin d'écrire ainsi ; mais, quand il vit que je persistais, et que je lui donnais fréquemment ce nom dans mes lettres, ce saint homme finit par attaquer cette expression. Il m'écrivit une lettre dans laquelle, entre autres choses, il glissa ces mots : a Nous vous demandons, au nom de cette tendresse dont votre cœur est animé pour nous, tout indigne que nous en sommes, de songer à notre propre édification et de ne pas exposer notre faiblesse à une dangereuse vanité, lorsque Votre Sérénité daignera nous écrire. » Et peu après : a Nous vous supplions, avant tout et par-dessus tout, ajouta-t-il, nous vous conjurons, les genoux courbés vers la terre, de ne plus considérer notre bassesse comme digne du nom de père. C'est assez, et déjà trop, que vous appeliez du nom de frère, d'ami, de fils, un homme qui ne mérite même pas celui de serviteur. » Voilà ce qu'il m'a écrit ; je vous dis, moi aussi, la même chose : il suffit, et grandement, que je puisse me glorifier de recevoir de vous ou auprès de vous le nom de frère, d'ami, de très-cher, ou tout autre analogue qu'il vous convient de me donner et que je puis recevoir. Voilà pour la salutation qui commence votre lettre.
3. Oue dire de ce qui suie ? a Que ne puis-je, écrivez-vous, vous envoyer mon cœur comme je vous envoie cette lettre : » Et aussitôt: «Vous V liriez très-clairement l'affection que le doigt de Dieu y a écrite pour vous, et qu'il a gravée dans la mcêlle même de mon être. » En vérité, ces paroles sont, sauf le mystère plus grand de l'Ecriture, comme le parfum répandu sur ]p «ête d'Aaron, et qui de sa barbe descendait jusqu'au bord de son vêtement; elles sont comme la rosée d'Hermon, qui tombe sur la montagne de Sion : c'est ainsi que les mon-
tagnes distillent la douceur, et que le lait et le miel coulent des collines. Ne vous étonnez pas que j'examine et que je retienne avec tant de soin vos paroles. Je sais qu'elles ne sortent pas d'une bouche ordinaire, mais de la bouche de celui qui ne sait parler que d'un cœur pur, d'une bonne conscience et d'une affection sincère. Je sais, dis-je, et tout l'univers sait avec moi que vous n'êtes pas du nombre de ceux qui, d'après le Psaume, £?{<9en/d leur prochain des paroles vaines; que vous n'êtes pas du nombre de ceux dont le cœur et les lèvres ne renferment et n'expriment que des pensées trompeuses *. C'est pourquoi, toutes les fois qu'il plait à Votre Sainteté de m'écrire, je reçois, je lis, j'embrasse vos lettres, non point rapidement et avec négligence, mais avec ardeur et avec tendresse. Qui, en effet, ne lirait avec sollicitude et n'embrasserait avec la plus grande affection et les paroles que j'ai citées et celles qui suivent : a Depuis longtemps, dites vous, mon âme est collée à la vôtre, et de deux personnes différentes, l'égalité de la charité a fait deux cœurs semblables. Qu'y aurait -il de commun, en effet, entre votre grandeur et ma bassesse, si votre condescendance n'avait fait incliner votre dignité jusqu'à moi? partir de ce moment, ma bassesse et votre grandeur se sont confondues, au point que nous ne pouvons pas être, moi petit avec vous , ni vous grand avec moi. » Peut-on lire avec négligence de telles paroles? ne doivent-elles pas tenir le regard attentif, ravir le cœur, unir les âmes ? A vous, qui les avez écrites, mon très-cher, de voir ce que vous en pensez. Pour moi, je n'en puis croire que te que signifient les termes exprimés par un homme si grand, si véridique, si saint. Je ne veux pas, comme vous le dites vous-même, de nouveau me recommander à vous. Nous avons commencé, dès notre jeunesse, à nous aimer en Jésus-Christ. Aujourd'hui que nous sommes vieux ou peu s'en faut, douteronsnous d'une affection si sainte et si ancienne? A Dieu ne plaise l Pour rappeler vos paroles, croyez en mon amitié : rien ne s'est élevé de mon cœur, rien n'est sorti de mes lèvres, qui ait pu me faire douter de vos paroles, si toutefois vous lesavez sérieusementexprimées. C'est pourquoi j'embrasse, je garde, je conserve ce que vous m'avez écrit dans la lettre dont il s'agit. Il serait plus facile de m'enlever mille talents d'or que de m'arracher cela du cœnr, ' Mais c'en est assez là-dessus.
* Pa. XI, 3,
4. Quant au reste, Toici ce qui a fait supposer à Totre prudence que J'étais ému. Dans l'affaire d'un abbé d'Angleterre, qui vous est bien connue, une lettre de yous^ contenait ce qui suit : a II semble, disait-elle, que toutjugement soit détruit, que la justice ait péri sur la terre, et qu'il n'y ait plus personne pour ar- *^cher le faible des mains des puissants, pour soustraire l'homme indigent et pauvre à ceux qui l'oppriment. » Mais, croyez-moi, j'ai été ému, comme le Prophète dit l'avoir été, bien que je ne sois pas prophète : Comme un sourd, i'étais sans entendre ; j'étais comme un muet qui n'ouvre pas la bouche ; et encore : Je suis devenu comme un homme qui n'entend pas et qui ne trouve rien à repondre*. Ainsi, je n'ai pointété offensé ; je l'eusse été que vous m'avez amplement satisfait, quand vous avez dit : a La faute en est au grand nombre de nos occupations : car, lorsque nos secrétaires ne retiennent pas bien nos pensées, ils aiguisent leur plume outre mesure, et je ne puis pas voir ce que j'ai fait écrire. Pardonnez-moi pour cette fois; quoi que je fasse pour les autres, je verrai les lettres qui vous seront adressées et je n'en croirai que mes oreilles et mes yeux ». Je vous pardonne donc, et le pardon m'est facile : même dans les offenses graves, je n'ai i)as grand' peine, je le dis humblement, à être indulgent pour celui qui me prie, à donner mon pardon à celui qui le demande. Que si je n'ai pas de peine à pardonner dans les choses graves, à plus forte raison ma peine est-elle moindre ou nulle dans les choses légères.
5. En ce qui concerne le testament du seigneur Baron, sous-diacrede Rome, qui, dit-oif, a laissé en mourant' à votre église de Citeaux et de Clairvaux une partie de ce qu'il avait déposé chez nous, on a fait ce que m'ont écrit quelques personnes, qui disaient avoir été chargées par lui de cette disposition. Je veux cependant que vous sachiez que l'abbé de Cluny a été pour vous, en celle circonstance, au-delà du testament de Baron, à ce que rapportent quelques témoins que je crois véridiques. Je sais en effet, et je ne suis point assez inexpérimenté dans les lois divines et humaines pour ignorer que les legs et lesfldéicommis à cause de mort, faits par testament postérieur, sont valables. Mais je lis ailleurs '.a Rien n'est si conforme au droit naturel que de ratifier la volonté du propriétaire qui veut transférer son bien à un autre. » Je dis cela, parce que Baron, coinuie le reconnaissent les témoins précités,
* Celle Icllic iicxiblc plus. — • Ps xxxvii, 14, 15.
avait donné à Cluny tout ce qu'il y avait déposé, à moins qu'il ne lui arrivât de le reprendre avant de mourir. Cependant je n'ai pas voulu user de ce privilège; mais je vous ai accordé, à vous et aux vôtres, tout ce que, d'après ces témoignages, je croyais être à moi. J'ai remis à mon très-cher et à votre fidèle Nicolas le soin de vous faire connaître ce que je pense de l'élection de Grenoble, contre laquelle s'élèvent nos Chartreux. Ecoutez-le, et croyez, sans la plus légère hésitation, que tout ce qu'il vous rapportera de ma part est vrai. S'il m'est échappé de l'esprit quelque chose qu'il fallût vous mander, lorsque je m'en souviendrai, j'en ferai part à ce cher ami en Jésus-Christ« En terminant, je vous le demande et je vous en supplie autant que je le puis, comme je vous l'ai déjà écrit par quelques personnes de votre Ordre, dans cette grande assemblée de saints personnages réunis à Citeaux, souvenezvous de moi, comme d'un homme tout à vous, et recommandez - moi instamment à leurs prières avec toute la congrégation de Cluny.
LETTRE CCCLXXXIX.
(Ecrite l'an 1150.) A PIERRE, ABSÉ DE CLUNY.
Qne la lettre de Pierre lui a été très^gréabie, mais qa*é(ant accablé d'occupations, il n*a pu lui répondre plus longuement.
A son très-cher père et seigneur Pierre, par la grâce de Dieu abbé de Cluny, le frère Bernard, dit abbé de Clairvaux : salut et prières.
J'ai lu votre lettre en peu d'instants^ mais avec beaucoup d'affection. J'étais, mon trèstendre père, accablé d*occupations, autant et plus que vous ne pouvez le supposer. Je m'y suis soustrait cependant, je me suis arraché aux demandes et aux entretiens de tous, je me suis enfermé avec ce Nicolas que votre cœur chérit; j'ai relu votre lettre et savouré la douceur exquise qui s'en échappait. Cette lettre respirait la tendresse que vous me portez, excitait la mienne. Je déplorais de ne pouvoir vous répondre ce que je ressentais ; mais les affaires importantes de ce jour m'appelaient ailleurs. Une grande multitude de personnes, appartenant à presque toutes les nations qui sont sous le soleil, s'était rassemblée. 11 me fallait répondre à toutes, car, en punition de mes péchés, je suis venu en ce monde iK)ur y être accablé par d'innombrables soucis. En attendant, j'écris à l'ami de mon cœur ces
quelques mots; maïs lorsque j'en trouverai le temps, je dicterai avec plus de soin une lettre qui montrera plus clairement retendue de mon affection. Relativement au testament de Baron, nous vous assurons qu'en vérité nous avons reçu, non comme une dette, mais comme un don ce que vous nous avez envoyé. Je suis heureux de connaître la vérité sur l'affaire de Grenoble. Sachez que mon cœur s'est enflamme aux paroles que notre fils commun m'a rapportées de votre part. Je suis prêt à faire sans hésitation votre volonté, partout où je le pourrai. Dans l'assemblée de Ctteaux, on a fait mention de vous comme d'un abbé trèsdistingué, d'un père, d'un ami très-cher; ou a fait aussi mention des vôtres, morts et vivants. L'évéque élu de Beauvais vous salue et se dit tout à vous * ; il Test en effet.
Moi Nicolas, votre tout dévoué, je vous salue pour l'éternité et au-delà ; je salue aussi cette famile qui est à vos côtés et qui nous est unie de cœur *.
LETTRE CCCXC.
A ESKILE, ABCHEVÉQUE DE LUNDEN ', LÉGAT DU SIÉGB APOSTOLIQUE EN DANEMAKK ET EN SUÈDE.
n loi exprime une humble reconnaissance de son amitié, et Jdî témoigne la sienne à son tour.
A son très-teûdre père et seigneur Eskile, par la grâce de Dieu archevêque de Lunden, le frère Bernard, dit abbé de Glairvaux : salut dans le vrai Sauveur.
i . J'ai reçu votre lettre et vos salutations, ou plutôt les épanchements de votre cœur, avec d'autant plus de plaisir que je vous porte et que vous me portez une affection toute particulière. C'est pourquoi, en apprenant vos tribu-
1 Henri. Voyez la lettre 307.
* Addition de Nicolas, secrétaire de saint Bernard.
* La Tille de Landen, métropole du Danemark, avait alors pour éwhqae Eskile, auquel Pierre de Celtes adresse plusieurs lettres. Ce fut à sa prière que Pierre de Celles envoya des Chartreux en Danemarck, et il le loue, liv. t, let. 23, d'avoir hii flenrir la règle de Clteaux ou de Glairvaux, et encore celle de Prémontré, au milieu des épines. Eskile était non seuleoent archevêque de. Lunden en Danemark, mais un décret du pape Adrien IV l'avait élevé à la dignité de primat de Suède. En 1178, il obtint du roi la permission de se démettre de ses dignités ; il vint à Glairvaux, y embrassa la règle Cistercienne et mourut, en 1 182, après quatre ans d'une vie régulière et pieuse. C'est à ce projet déjà formé que saint Bernard bit allusion à la fin de sa lettre. V. Sax. Grammatic. Hisiar, Dnn. lib. XIV.
lations, non seulement je mêles suis appropriées, mais j'ai trouvé qu'elles étaient déjà miennes : car vous ne pouvez souffrir, mon très-doux père, sans que je souffre ; je ne puis entendre parler de vos chagrins et de vos angoisses sans les partager. Tout ce qui dêcliirc votre cœur, touche et oppresse le mien ; tout ce qui vous tourmente, ne vous tourmente pas seul, mais moi avec vous. Toute l'affection et la tendresse que des amis absents peuvent fc porter l'un à l'autre, je crois que je vous les dois et que j'ai le droit de les attendre de vous. Je suis hardi, mais je suis sincère, et c'est In condescendance de Votre Sublimité qui m'inspire cette hardiesse. Comment, en effet, oserais je, comment pourrais-je,moi si petit, espérer une aussi grande grâce d'un homme tel quo vous? Si je ne puis rien vous rendre, celui qui rendra pour moi n'est pas mort: le Seigneur paiera pour moi '; le Seigneur, dis-je, en qui et pour qui vous vous unissez à moi avec tant de dévouement, vous me serrez contre vous avec tant de tendresse. Béni soit votre saint ange d'avoir inspiré à votre bon cœur ce sentiment; béni soit notre Dieu, qui vousy a déterminé. Je me glorifie du privilège de votre affection. Votre fils Guillaume, notre très-cher frère, nous a consolé en nous apportant la douceur surabondante de votre cœur; nous avons été consolé par votre envoyé, par votre lettre, par tous ceux qui de chez vous peuvent venir ou passer jusque chez nous.
2. S'il pouvait m'être donné d'en-Haut de vous dire ces choses au lieu de les dicter pour vous, de vous les exprimer au lieu de vous les écrire, ma parole serait ceiiainement plus agréable que mon écriture, ma langue plus persuasive que ma plume. Caries yeux de celui qui parle font foi de ce qu'ildit, et le visage peut mieux que les doigts rendre les sentiments. Mais, puisque l'absence m'ôte le pouvoir de le faire directement, j'y supplée, autant que je le puis, par des lettres qui, en ces matières, tiennent la seconde place. Nous avons vu avec une grande joie votre messager, et nous avons recommandé, de tout notre pouvoir, votre affaire au seigneur Pape. Quant à ce projet secret qui a surgi avec tant d'ardeur dans votre cœur, votre Guillaume, qui est bien le vôtre, car il vous est tout dévoué dans les entrailles de Jésus-Christ, vous répondra de notre part. Je lui ai confié ma pensée, et vous l'écouterez là-dessus comme moi-même. Hélas I
• Và CXXXMI, 8.
on m'enlève, on ni'arracbe d'ici ; je ne puis plus" continuer: la malice du jour m'emporte; une foule de personnes qui surviennent me rappellent et me forcent à interrompre plutôt qu'à terminer cette lettre. Mais, en m'obligeant à écrire peu, ils ne pourront pas faire que j'aime peu ; ils arrêteront ma main, et non pas mon cœur : celui-ci est toujours avec vous, qui en êtes le maître, et il y sera tant qu'il vivra, mon très-aimable, tendre et très-révérend père.
LETTRE CCCXCL
A l'abbesse de faverney*.
II lui conseille de restaurer moins les édifices que les mœurs, et de prendre soin d'un hôpital.
Dernard, dit abbé de Clairvaux, à l'abbesse de Faverney : les dons de la pudeur et de la grâce.
Les religieux qui sont venus nous consulter sur l'état de leurs âmes, ne nous ont pas peu réjoui en nous apprenant le zèle excellentque vous mettez à ré()arer le monastère que, par la miséricorde de Dieu, vous dirigez. Nous engageons et nous supplions votre piété de donner ses soins à la réforme des mœurs, comme à la restauration des édifices. Il est nécessaire que vous ayez la plus grande sollicitude, non seulement du monastère, mais encore de Tbôtel-Dieu, que les religieux précités desservent sous votre autorité. Protégez la liberté de cette maison, défendez-la des persécutions et des exactions de vos officiers ou de vos vassaux ; nous vous prions même, de lui restituer ce que d'autres abbesses avant vous lui avaient accordé et que, sur le mauvais conseil de ces gens, nous a-t-on dit, vous lui avez retiré. De même, en effet, que c'est un devoir de votre charge d'abolir ou de corriger les mauvaises décisions des autres ; de même, s*ils ont fait quelque chose de bien , vous devez non seulement le confirmer et le maintenir, mais encore le multiplier et l'accroître. Uuantau prêtre qui, tout en habitant cette maison, parait encore avoir conservé ses biens au dehors, forcez-le à y renoncer ou à quitter la maison. Adieu. Après le bien que nous
^ Favemcy monastère du diocèse de Besançon, d'abord fondé pour des religieuses de l'Ordre de saint Benoit, puis, à causcde la discorde et de la vie trop libre de ces religieuses, transféré, eu 1132, aux inuiocs de la Cliaisc-Dicu.
avons entendu dire de vous, vous pouvez compter avec assurance sur ce que nous pourrions faire pour vous*
LETTRE CCCXCIL
▲ RADCLFE, PATRIARCHE d'ANTIOGHE.
Il Texhorte principalement à rhumilité.
A son très-révérend seigneur et père R., par la grâce de Dieu patriarche du siège d*Antioche, le frère Bernard, abbé de Clairvaux : ce que peuvent le dévouement d'un pauvre et la prière d'un pécheur.
Si j'ai osé, tout pauvre homme que je suis, écrire à Votre Altesse, ce n'a point été de la présomption, mais de la confiance. Le frère Hatton m'en a donné la pensée, la charité m'y a déterminé. C'est pourquoi, après vous avoir rendu brièvement, mais avec fidélité, mes devoirs de salutation et de resp?ct, je prie le Dieu tout- puissant qu'il juge digne de la couronne de Pierre celui qu'il a jugé digne de sa Chaire. Au reste, votre prudence le sait parfaitement, ne sera couronné que celui qui aura légitimement combattu. De là vient que le saint Apôtre, dont ce sont là les paroles, voulant dire que la couronne de justice lui était réservée, dit auparavant : J'ai bien combattu *. Que si la vie de l'homme sur la terre est un combat*, que sera la viedu Pontife, qui a double raison de lutter, et pour lui-même, et j)our les fidèles confiés à ses soins ? H a à lutter contre la mollesse de la chair, contre la méchanceté du siècle, contre les esprits d'iniquité qui sont dans l'air. Qui sera propre à cette guerre? C'est là un triple lien difficile à rompre, ce sont là les trois armées que formèrent les Chaldéens pour enlever les troupeaux de Job, c'est-à-dire la chair avec ses concupiscences et ses vices. Que Dieu se lève et que ses ennemis soient dispersés'. Oui, il est nécessaire qu'il se lève, lui qui a dit : Vous ne pouvez rien faire sans moi''. Mais avec lui que ne pouvez-vous? Je puis tout, dit l'Apôtre, en Celui qui me fortifie *. AfTcrmisscz-vous donc en lui, vous aussi, mon père, et soyez plein de vigueur ; ceignez-vous, tenez-vous ferme au combat, et luttez vaillamment pour le troupeau qui vous est confié et que vous devez nécessairement
• n Tirn^v, 7. — > Job, vit, l. — » Ps. lxYiI, 2. — » Jean, xv, fi. — » l»hilip.. iv 13
rendre entier au Pa»teur souverain. Combattes également pour yous-méme, car, pour vous aussi, vous aurez un compte à rendre. Veillez sur vous dans le poste éminent où vous vous tenez, de crainte, ce qu'à Dieu ne plaise, que vous ne tombiez et que vousne soyezbrisé, d'autant plus que vous serez tombé de plus haut. Occupez votre place de façon à ne pas vous enorgueillir, suivant le conseil de l'Apôtre: Ne wms élevez pas dans votre cosur^ mais craignez^. Une place élevée est, pour un homme sensé, moins une occasion de vanité qu'un sujet de terreur. L'Église a des honneurs, mais elle y joint la crainte de la chute; ce n'est point la hauteur de la position, mais la hauteur de l'orgueil qu'elle réprimande. Quel homme placé dans un poste élevé peut conserver le regard abaissé, sinon celui qui redoute toujours le précipice ? La crainte du précipice réprime l'orgueil de la souveraineté. Tout ce que nous voulons que les hommes nous fassent, faisonsle pour eux. Qui ne veut être obéi par ses inférieur? Puissions-nous avoir le même désir d'obéir, nous aussi, à nos supérieurs ! Autrement il y a poids et poids, mesure et mesure, choses abominables devant Dieu *. Nous serons donc abominables devant Dieu, si nous ne nous servons pas vis-à-vis de nos supérieurs du poids et de la mesure que nous exigeons de nos subordonnés. Je ne puis assez admirer la foi humble et prudente ( u cent irionet la réponse qu'il fit au Sauveur : Moi aussi Je suis un homme soumis à d'autres^ et j'ai des soldats sous moi*. 0 âme prudente l cœur vraiment humble I Au moment où il va dire qu'il commande à des soldats, il réprime son orgueil en confessant sa subordination ; bien plus, il met sa subordination la première, comme s'il estimait plus l'obéissance que le commandement: l'ordre de ses paroles l'indique ; la suite de sa prière, si sagement ordonnée, révèle la bonne disposition de son esprit. Je voulais développer plus amplement et exposer ce sujet avec plus de clarté, mais la timidité me retient. Je le ferai, lorsque je pourrai vous en écrire davantage en toute assurance, si toutefois j'apprends que ce peu démets vous aient plu. Je vous supplie en finissant, si j'ai vraiment auprès de vous le crédit qu'on rapporte, que les chevaliers de Dieu, qui habitent le temple de Jérusalem, en lassent l'expérience; que, paramourpour moi, la faveur que vous leur accordez s'accroisse : par là vous serez plus agréable à Dieu et plus estimé des hommes.
• Roui., XI, 20.— « Prov., xx, 10. — » Luc , vu, 8.
LETTRE CCCXCIH.