‹ Œuvres de Saint BernardChapitre 37 sur 385 · A GUILLAUME, PATRIARCHE DE JÉRUSALEM · texte numérisé non relu

A GUILLAUME, PATRIARCHE DE JÉRUSALEM

11 rexhorte à rhamUitô.

A son vénérable seigneur et bien-aimé père Guillaume, par la grâce de Dieu patriarche de Jérusalem, Bernard, abbé de Clairvaux : TEsprit do vérité qui procède du Père.

i. Je saisis roccasion que je trouve dans la personne d'un ami Adèle, pour vous adresser cette lettre, occupé comme vous Têtes. Je vous écris brièvement, me trouvant moi-même accablé d'affaires. Si quelqu'un me juge téméraire et me blâme d'en agir ainsi, ma hardiesse cependant est pardonnable, parce qu'elle vient de l'amour. Mais, pour ne pas m'étendre après avoir promis d'être bref, j'arrive au fait. Lorsqu'il plut au Dieu créateur de l'univers de manifester la profondeur de ses desseins sur le salut du genre humain, il aima le monde jusqu'à lui donner son Fils unique, qui, fait homme à cause des hommes, appela à lui parmi les enfants des hommes ceux qu'il voulut, ceux qu'il choisit entre tous et aima par-dessus tous. De même il désigna, pour recevoir une grâce spéciale de son amour, un d'entre eux qu'il choisit parmi ses élus, et qu'il aima par-dessus ses préférés ; il le mit à sa place, quand, déjà élevé de terre, il tendait ses mains au ciel pour offrir son sacrifice du soir; avant de remettre son esprit entre les mains de son Père, il lui recommanda sa Mère, comme un frère à son frère, vierge confiant la Vierge au disciple vierge. A quoi tend cet exorde ? écoutez attentivement.

^. Dieu a choisi beaucoup d'hommes, il en a fait les princes de son peuple, pour qu'ils possédassent la dignité du sacerdoce ; mais il semble, par une grâce particulière, vous avoir placé dans la maison de David, son serviteur. A vous seul, parmi tous les évoques de l'univers, il a confié cette terre sur laquellea germé la plante verdoyante, celle qui a donné un fruit d'une espèce particulière et des racines de laquelle est sortie la fleur des champs et le lis des vallées. C'est vous seul, je le répète, que le Seigneur a choisi parmi vos collègues pour être son évêque particulier, pour entrer chaque jour dans son tabernacle, et pour l'adorer au lieu où ses pieds se sont arrêtés. Nous lisons qu'autrefois il a été dit au saint Moïse de transmettre aux enfants d'Israël le précepte qu'il avait reru du Seigneur : Dénoue la chaussure

de tes pieds, car le lieu dans lequel tu te tiens est une terre sainte ^ Ce lieu-là était saint, mais il n'était qu'une figure, celui-ci est la réalité qu'exprimait ce symbole; celui-là était saint, celui-ci Test davantage. Qu'y a-t-il, en effet, de comparable à la vérité? quelle ressemblance y a-t-il entre ce qu'on voit dans un miroir par énigme, et cette gloire dont les voiles déchirés laissent voir la splendeur? Et cependant, bien que ces choses ne fussent que des figures et la forme des événements futurs, il a été dit à Moïse : Dénoue la chaussure de tes pieds, car le lieu dans lequel tu te tiens est une terre sainte. Et moi je vous dis : Dénouez la chaussure de vos pieds, car le lieu dans lequel vous vous tenez est une terre sainte. Si votre cœur est encore embarrassé dans des œuvres mortes, délivrez le promptement: le lieu où vous vous tenez est une terre sainte. Oh 1 qu'il est redoutable ce lieu dans lequel le Soleil levant nous a visités pour la première fois, par l'effet des miséricordes de notre Dieu 1 Oh l qu'il est redoutable ce lieu dans lequel le Père a, pour la première fois, rencontré son Fils revenant d'une terre étrangère, et, se jetant à son cou, l'a revêtu d'une robe de gloire. Oh I qu'il est redoutable ce lieu où le Seigneur juste et doux a versé le vin et l'huile dans nos plaies, où le Père des miséricordes et le Dieu de toute consolation a fait avec nous un pacte d'alliance 1 Grâces vous soient rendues. Seigneur, grâces vous soient rendues, pour avoir opéré cette bonne œuvre au milieu de la terre, pour l'avoir révélée au milieu des temps, entre la loi et la grâce. Vous étiez irrité, et vous vous êtes souvenu de votre miséricorde. Voici un lieu beaucoup plus saint que celui où s'est arrêté Moïse, et beaucoup plus illustre : car c'est le lieu du Seigneur, c'est le lieu de Celui qui est /enu par l'eau et par le sang, et non pas seulement dans l'eau, comme Moïse, mais dans l'eau et dans le sang. Voici le lieu où ils l'ont posé. Qui montera sur la montagne du Seigneur? qui s'arrêtera dans son lieu saint? Celui-là seul doit y monter, qui a appris du Seigneur Jésus-Christ à être doux et humble de cœur.

3. L'homme humble peut seul monter avec assurance : car l'humilité ne courra aucun risque de tomber. L'orgueilleux, même s'il y monte, n'y peut rester longtemps: car il n'a pas voulu s'appuyer sur ses pieds, mais il a pris un pied étranger, celui dont le Prophète dit avec horreur : Que le pied de l'orgueil ne vienne pas à moi**. L'orgueil, pour ainsi dire, n'a

< Evoil , III, ''*. — * l*s. X\xY, 12.

qu'un pied, l'amour de sa propre excellence : c'est pourpuoi le superbe ne peut pas longtemps se soutenir, comme l'homme qui ne s'appuie que sur un pied. Qui donc se soutiendrait sur ce pied, qui a fait tomber tous les ouvriers d'iniquité, l'ange dans le ciel, l'homme dans le paradis ? Si Dieu n'a point épargné les branches naturelles, je veux dire l'homme, qu'il avait couronné de gloire et d'honneur, et qu'il avait établi au-dessus de tous les ouvrages de ses mains, et l'ange, qui avait été le commencement de ses voies, qu'il avait rempli de sagesse et d'une éclatante perfection : il y a bien plus à craindre qu'il ne m'épargne pas, lorsque je m'enorgueillis, non plus au séjour du bonheur, non dans le palais du ciel, mais dans la vallée des larmes. Si donc vous voulez vous tenir en toute assurance, tenez-vous dans l'humilité ; tenez-vous, non sur le pied solitaire de l'orgueil, mais sur les pieds de l'humilité, de façon que votre démarche ne soit pas ébranlée. L'humilité, en effet, a deux pieds : la considération de la puissance divine et celle de sa propre faiblesse. 0 pieds brillants et fermes, qui n'êtes pas enveloppés des ténèbres de l'ignorance, ni souillés au chemin glissant de l'impureté! Vous qui êtes placé dans une haute position, ne vous enorgueillissez donc pas ; craignez, et humiliez-vous sous la main puissante de Celui qui a coutume d'écraser la tête des grands et des superbes. Sachez que votre Eglise vous a été confiée, non comme une servante à son maître, mais, pour en revenir au début de ma lettre, comme une mère à son fils, comme Marie à Jean ; et qu'on puisse lui dire de vous : Femme^ voilà votre fils;ei vous, dire d'elle : Voila ta mère^ Ainsi vous pourrez entrer, sortir et marcher avec assurance, au commandement de Celui qui, tout élevé qu'il est, des hauteurs qu'il habite regarde ce qui est humble au ciel et sur la terre.

LETTRE CCCXCIV.

A l' ARCHEVÊQUE DE LYON.

En faveur de l'abbé d'Ainay à Lyon.

A l*archevêque de Lyon *, légat du Siège apostolique, Bernard, abbé de Clairvaux : qu'il fasse le bien devant Dieu cl devant les hommes.

Si vous perdez la bonne renommée et le suave parfum que jusqu'à présent vous avez

* Jean, XIX, 26. 27.

« Pierre qui raouiut en raleslinc, en 1139, ainsi qucTaUcslo Guillaume de Tyr, liv. xv, cliap 15.

répandu sur TÉglise notre Mère, je ne pourrai pas ne pas m'en affliger. Vous avez germé dans son jardin comme un lis. Comme un cèdre qui s'élève sur le Liban, tel vous êtes aujourd'hui dans l'Église de Dieu, aimable, digne d'éloges et cher à tous. Déjà nous savons de vous de grandes choses : nous en attendons de plus grandes encore. Pendant ce tenips, gardez ce que vous avez reçu ; et vous ne laisserez pas se perdre votre réputation, car une bonne renommée vaut mieux que d'abondantes richesses. Qu'avez-vous fait de l'abbé d'Ainay *? Jugé, condamné, déposé, il a déjà perdu le rang et les fonctions d'abbé. Tout cela s'est fait rapidement, en un moment, en un clin d'œil, comme sera la résurrection des morts. Je vous parle avec conflance, parce que la plénitude de l'amour bannit la crainte. Cependant quel a été le péché de cet homme ? quel mal a-t-il fait, lui dont toute l'Église de Dieu fait l'éloge? Nous parlons de ce que nous savons : car les gens du dehors, comme ceux de la maison, rendent de lui bon témoignage. D'ailleurs, puisqu'on ignore encore s'il y avait en lui quelque faute, et s'il voulait se soustraire à un examen régulier, il aurait dû, ce nous semble, ou être maintenu, ou ne tomber que devant un jugement canonique. Quoil vous l'avez condamné sans qu'il eût avoué spontanément sa faute, sans qu'elle fût manifeste pour autrui, sans qu'il en eût été convaincu ? Hais vous me dites : 11 a été mis en cause, et il a fait défaut ; il n'a pu produire les témoins que je lui avais indiqués. Bien I c'est-à-dire, que ceux qui étaient contre lui n'ont pas été pour lui ; comme si on leur avait dit : ou vous vous contredirez vous-mêmes, ou il sera déposé. Il n'a pu les avoir ; mais il pouvait en avoir d'autres, dont le témoignage n'était pas moins croyable que celui des premiers. Examinons maintenant l'affaire d'un autre coté. 11 est coupable, soit ; il a fait défaut au milieu du procès, et a perdu son innocence et sa cause. Mais que devient cette règle : a II est permis de relever par un appel une cause perdue ? » Que si vous ne vouliez pas recevoir son appel, vous deviez cependant en référer à celui devant lequel l'appel était formé. Il ne convient point, en effet, que des paroles inconsidérées ou des jugements précipités sortent de vos lèvres. Non, je le répète, les paroles précipitées ne conviennent point à un prince de l'Eglise, surtout celles qui ne se produisent

* Ainay était nn illustre et antiqne monastère de saiat Bo- DoU, situé an confluent do Rhône et de la Saône.

pas dans les ténèbres, mais au grand jour. Je vous le déclare, vous en avez avec lui blessé beaucoup d'auljes, et beaucoup s'affligeront de la persécution exercée contre lui. Je ne vous le cacherai pas: beaucoup de personnes m'ont prié d'écrire pour lui au Siège apostolique, et de ces personnes dont il ne serait pas sûr de dédaigner les prières. Mais comment aurais-je pu le faire,, avant d'être venu trouver d'abord mon seigneur et très-cher père ? Nous sommes donc venu à vous avec des paroles de paix, vous dont l'honneur nous a toujours été à cœur, pour que vous révoquiez à temps cette sentence intempestive, et que vous rétablissiez cet homme dans son état primitif, jusqu'à ce que la cause soit examinée avec plus de soin. Moi votre serviteur, je vous écris cela, surtout dans votre intérêt: car je veux être, non pas contre vous, mais avec vous et pour vous, devant Dieu et devant les hommes.

LETTRE CCCXCV.

A ALVISE, ÉVÊQUB d'aRRAS'.

Qa'il ne serait pas équitable de laisser, comme il le demande, Thomas de Saint-Omer, qui avait fait vœu d'entrer àClairvaux, se rendre chez les moines de Saint-Bertin, qui le réclamaient en vertu d'un vœn fait par ses parents.

A notre vénérable père et ami Alvise, par la grâce de Dieu évêque d^Arras, le frère Bernard, dit abbé de Glairvaux : le salut et nos indignes prières.

1. Vous nous avez adressé une prière pour l'église .de Saint - Bertin, que vous aimez, que nous aimons nous -même, et que nous avons aimée dès le commencement. Cependant, plût à Dieu que votre prudence eût examiné avec plus de soin si ce que désire en ce moment le vénérable abbé de ce monastère, peut, je ne dirai pas être accompli, mais même demandé : car je ne doute pas que vous n'eussiez réprimandé ce religieux, comme d'une faute grave qu'il commettait contre nous, qui sommes ses amis, et contre celui dont il expose l'âme, et même contre Dieu, dont il s'efforce de changer les desseins. Comment donc, mon seigneur

1 La lettre 65 est adressée au même Alvise, qui était alors abbé. Il futévèque de l'an 1131 à l'an 1148» d'après le Nécrologe de Sainl-Denys à Reims. U mourut le 8 des ides d'octobre k Pbilippopolis.

et père, a-t-il pu tous décider à faire une telle demande à votre ami ? Dieu du haut du ciel appelle Thomas ; il l'invite à sortir de son pays, de sa famille, de la maison de son père, et à venir en un lieu que lui-même lui désigne. Qui suis -je, moi, pour arrêter l'Esprit de Dieu, pour retenir Celui qui appelle ses brebis par leur propre nom, et qui va au-devant d'elles pour qu'elles ne suivent personne autre que lui-même? Thomas a choisi la pauvreté, et je le renverrais aux plaisirs et aux richesses 1

2. Je n'ignore pas que les religieux peuvent faire leur salut à Saint-Bertin , mais ceux-là seulement que Dieu y appelle, afin que chacun demeure dans la vocation à laquelle il a été appelé. Je sais, oui, je sais où j'ai lu : Tout homme qui met la main à la charrue et regarde en arrière y n'est pas propre au royaume descieux^. Je ne voudrais pas priver de ce royaume mon très-cher fils Thomas, une belle âme que Dieu m'a confiée. C'est pourquoi je ne puis assez m'étonner qu'il ait pu venir à l'esprit d'un homme si sage de faire une telle demande. Aussi, comptantcommevous le savez,sur votre affection, peu s'en est fallu que je ne vous répondisse ce que le Seigneur a dit aux fils de Zébédée : Vous ne savez ce que vous demandez *. Mais j'ai réfléchi qu'il ne fallait pas compter sur la charité, au point de manquer de déférence vis-à-vis de la chaire épiscopale.

3. Suivez donc vos habitudes ; honorez jusque sur ce point votre ministère : aidez courageusement ces cijousea du Christ à entrer, sans obstacle et sans délai, dans cette chambre de l'Époux où elles sont appelées. Agissez, vous dis-je, comme un ami de l'Époux^ qui se tient plein de joie à la voix de l'Époux; et, de même que vous avez coutume d'aider les autres, aidez encore ceux-ci non seulement en n'étouffant pas l'Esprit de Dieu, mais encore en vous montrant son fidèle auxiliaire. Que Votre Paternité soit parfaitement certaine que je ne leur donnerai jamais ni le conseil ni la permission de s'écarter de leur voie. Je sais que je pécherais moi-même et que je les ferais pécher, si je leur conseillais ou que je leur permisse autre chose. Qu'ils gardent donc les vœux que leurs lèvres ont prononcés. Autrement, qu'ils voient s'ils doivent croire ceux qui disent : Le Christ est ici, il est là : car ils auront devant le tribunal du Christ à me répondre de leurs vœux, dont je suis le témoin.

* Luc IX, (.2. — 2 Malh xx, 22.

LETTRE CGCXCVL

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