‹ Œuvres de Saint BernardChapitre 39 sur 385 · A ODON, ABBÉ DE MARMOUTIERS PRÉS DE TOURS · texte numérisé non relu

A ODON, ABBÉ DE MARMOUTIERS PRÉS DE TOURS

Que les moines devraient, dans le conflit qu^ils ont avec les clercs pour certains droits, ac'iiue^cer à la sentence des arbitres.

A leur très-révérend père et seigneur Odon^ par la grâce de Dieu abbé de Marmoutiers^ et à la sainte communauté qui lui est unie dans la cha^ rilé du Christ^ Hugues de Pontiguy et Bernard de Clairvaux : qu'ils marchent selon Tesprit, ot clierchcnl toujours sans mollesse la face du Dieu de Jacob.

\ . Lacliarité, frères, nousengageà vousécrire, et cela dans voire intérêt : car, si nous sommes

* Les opinions surTabbaye de Ma rmon tiers diiïéraient. Geoffroy reproche anx moines leurs violences et leurs rapines envers son monastère et les injustices dont ils s'étaient rendus coupables envers rarchevèqnede Tours. Ala même époqae,Uiger, évèqae d'Angers, dans une charte de l'an 1131, fait l'éloge dt leur piété etde leur régularité Norman, successeur d'Ulger, dans nn acte de donation de l'an 1152. rend d'eux un témoignage égalemeutfavorable.Enfm Yvon de Chartres lui-même, dansune lettre adressée à Pascal, soutient le parti de l'abbé de Harmoutiers, Guillaume, prédécesseur d'Odon, et abbé de 1124 à 1133, contre les accusations de Rodolphe, archevêque de Tours. Cependant, dans une antre lettre^ il engage Guillaume h obcii à son inctropolilaio.

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séparés par la distance, nous ne le sommes pas par Taffection. Le suave parfum que répand de tous côtés votre sainteté, partout célébrée, est parvenu jusqu'à nous, et attache nos cœurs aux vôtres dan^ une union fraternelle. Cependant, depuis deux ou trois jours, nous déplorons que cet éclat dont nous avons le reflet se soit légèrement terni au milieu de nous. Un bruit un peu pénible s'est élevé tout à coup comme un nuage venu de l'aquilon ; notre visage s'est couvert de confusion, parce que nous avons appris de vous une nouvelle aussi insolite qu'en désaccord avec votre réputation. C'est pourquoi, redoutant qu'un péril grave ne menace en vous cette gloire dont nous sommes fiers, si le bruit, qui s'est rapidement répandu, n'était pas dissipé par quelque vent favorable, nous venons, avec une sollicitude fraternelle, avertir, par celte lettre. Votre Révérence de réprimer promptement le mal que la renommée dans son vol propage de jour en jour. Nous nous étonnons que quelquesuns d'entre vous (car loin de nous la pensée de vous soupçonner tous), se soient laissés séduire avec une si grande simplicité ou qu'ils aient été tellement aveuglés par l'avarice, que, sans ménagement pour leur éclatante réputation, ils préfèrent le petit revenu d'un seul autel ' à toute la gloire du monde. Vous ne devez, frères, vous ne devez comparer à aucun avantage temporel ce témoignage que, depuis longtemps ou plutôt dès le commencement, vous avez conquis par le mérite de votre vie, même auprès des personnes du monde. Mais peutêtre direz-vous: Nous ne faisons d'injustice à personne ; nous défendons notre droit, et nous sommes prêts, si quelqu'un nous le conteste, à accepter un jugement. Soit. Mais que répondrez-vous, si quelqu'un vous dit : Votre faute consiste en cela même que i^ous avez des procès. Pourquoi ne subissez-vous pas plutôt la fraude* ? Querépondrez-vous, si un autre lit ces paroles: Si quelqu'un vous enlève ce qui vous appartient^ ne le réclamez pas ; tout au contraire : A qui vous frappe sur la joue droite, tendez encore la gauche; à qui vousprend votre tunique y donnez encore votre manteau '?

f. Ce sont ces maximes et d'autres analogues que nous vous objecterions, si nous n'aimions mieux vous corriger que de vous confondre. Nous disons qu'il est plus sûr pour un chrétien, et surtout pour un moine, d'avoir moins, en

I On appelait autels des églises paroissiales pourvues de dl- OMS, telles que des séculiers mômes avaient coutume alors d'en conférer anx mnna^ières.

* I Cor.. VI, 7. — ■» Luc, vi, 2), 30,

conservant la paix, que d'avoir plus, au prix d'un procès. Vous chantez en effet : Le peu qua le juste vaut mieux pour lui que les richesses abon-dantes des pécheurs *. Quoi ! c'est sur l'autel que porte le débat, et il s'élève contre des enfants de Lévi, c'est-à-dire contre des clercs 1 C'est à eux de servir l'autel et d'en vivre ; pour nous notre profession et tes exemples des anciens moines nous prescrivent de demander notre vie à notre travail personnel, et non au sanctuaire de Dieu. Ajoutez à cela que l'église sur laquelle s'élève le présent débat n'est desservie que par les clercs, et que vous partagez le bénéfice de ceux auxquels vous ne prêtez aucune assistance. Paul proclame, au nom des clercs,' et Moïse avait dit bien avant lui : Vous ne lierez pas la bouche du bœuf qui fouk le grain*: et encore • Qui plante une vigne, et ne mange pas des fruits de cette vigne? on : Qui fait paître un troupeau, et ne goûte pas du lait de ce troupeau^? Nous venons vous dire au contraire : Avec quelle témérité n'osez-vous pas, moines, boire le vin de la vigne que vous n'avez pas plantée, ouïe lait du troupeau que vous ne faites pas paître? Comment exigez-vous quelque chose, là où vous n'avez rien fourni? Si vous persistez, baptisez lesenfants,ensevelissez les morts, visitez les malades, unissez les époux, instruisez les ignorants^ corrigez les pécheurs,excommuniez les impies, absolvez ceux qui se convertissent, réconciliez les pénitents ; et enfin que le moine, dont le rôle est de s'asseoir en silence, ouvre la bouche au milieu de l'église et parle.Par là peutêtre le mercenaire méritera son salaire ; autrement, il serait odieux de vouloir moissonner sans avoir semé, et il y aurait une criante injustice à recueillir ce qu'un autre a répandu.

3. Soit, cependant : que ce droit vous soit accordé par la concession del'évêque, et qu'on ne voie là aucune injustice, parce que l'investiture canonique vous justifie. Mais que faitesvous de votre promesse ? Vous ne nierez pas que, sur la réclamation et la plainte des chanoines, vous ayez consenti, si nous ne nous trompons, à remettre votre affaire entre les mains de l'évêque de Chartres et du comte T.*, et que des deux côtés vous vous soyez engagés à garder scrupuleusement la décision qui serait rendue sur le différend. Résolution excellente et très-sage : car les médiateurs avaient été choisis de façon à vous inspirer toute confiance, non seulement par leur équité bien éprouvée, mais encore par l'amitié particulière qui vous unit à eux, comme nous le savons.

« Ps. xxxvi. !6.— « Dcul., ixv, 4.— » 1 Cor., ix, 9, 7.

— * TUiliauhk

Pourquoi donc ne gardez-vous pas, selon les clauses du compromis, ce que des gensde bien, qui de plus sontvos amis, ont unanimement arrêté pour le rétablissement de la paix, avec une bonne foi dont on ne peut pas douter? Croyezvous qu'ils n'ont pas agi avec bonne foi, parce que le partage n'est pas égal et qu'un avantage plus considérable est échangé contre un autre qui l'est moins? Cela peut paraître ainsi; mais à celui qui ne cherche que ses intérêts, qui met les écus au-dessus des amis, Fargent au dessus de la justice, les biens terrestres audessus de la charité fraternelle. Si vous étiez du monde, le monde aimerait ce qui est à lui ; cela ne semblerait ni étonnant ni extraordinaire: mais aujourd'hui ce sont des enfants de lumière et de paix qui préfèrent les ténèbres à la lumière, et les biens temporels à la paix. C'est sur eux que pleure le prophète, quand il dit : Ceux qui ont été nourris dans la pourpre ont embrassé l'ordure •.

4. Nous avons raison, dites-vous, de ne pas accepter un arrangement dans lequel nos intérêts sont évidemment lésés. Mais, si les intérêts de l'autre partie étaient lésés, alors certainement l'arrangement vous semblerait équitable et juste. Il aurait fallu prendre cette précaution avant le traité : car, tant qu'il n'y a pas de loi, il n'y a pas de prévarication. Or, aujourd'hui, la loi du traité ne tient plus compte des intérêts, mais des engagements. Que direz-vous à cela, pour justifier votre résistance? En paraissant demander des conseils, vous n'êtes que des fauteurs de troubles, de tergiversations, de prévarications. Niez l'engagement, ou tenez-le. Quoi donc I reconnaîtrez-vous l'engagement, en alléguant que vous avez été circonvenus, et en rejetant la faute sur l'évêque, comme s'il n'avait pas agi avec simplicité vis-à-vis de vous, qu'il vous eût pris par ruse et par artifice, et vous eût amenés à un compromis dont vous vous repentez à présent? Vous pouvez le dire; mais il serait étonnant que vous pussiez le faire croire à quelqu'un, ou en avoir vousmêmes le soupçon. Point du tout, direz-vous; mais on ne doit pas maintenir ce qui s'est fait sans notre avis, c'est-à-dire sans l'assentiment du chapitre tout entier. Quoi! ce que l'abbé aura décidé avec le conseil des anciens ne devra pas être maintenu si vous n'y consentez tous I Faites-vous donc si peu d'attention au précepte clairement écrit dans votre Règle à ce si^t, ou le dédaignez-vous ? Car elle ordonne «que les frères appelés au conseil répondent chacun ce qu'il pense, sans oser défendre

«Thrcn,iv,5.

leur avis ; qiie l'abbé, après avoir entendu toutes les opinions, choisisse lui-même , et qu'aussitôt tous se soumettent sans contradiction ^ » Si donc dans toutes les dispositions à prendre, l'autorité de l'abbé l'emporte, la Règle le prescrivant ainsi, parce que toute la conduite du monastère dépend de la volonté de l'abbé, il est clair que vous vous montrez désobéissants et rebelles en vous efforçant de détruire, contre la volonté de l'abbé, le pacte qu'il a contracté, à moins que par hasard luimême ne se soit dit au fond de son cœur qu'il détruirait secrètement par la main des siens ce qu'il édifiait ouvertement lui-même: en ce cas, il se constituerait, lui aussi, prévaricateur. Nous sommes bien loin de le croire : il serait abominable d'élever sur un homme si excellent un tel soupçon. Nous n'avons pas été sans connaître le scrupule de quelques-uns, qui, plus justes qu'il ne convenait de l'être et cherchantdes nœuds dans un jonc, ne croyaient pas que de tels échanges fussent possibles entre des Églises sans qu'il y eût simonie. Mais, à ces doutes indiscrets, des hommes instruits et catholiques vous ont donné une réponse que nous croyons satisfaisante; sinon, il est facile d'établir par l'autorité des canons que les Églises peuvent,quand ellesle jugentexpédient, faire des échanges de biens ecclésiastiques. Cela soit dit contre ceux qui, se mêlant avec trop de témérité de ce qui ne les regarde pas, sont toujours prêts à semer l'envie dans leur parti et à jeter l'injure aux autres. Nous vous conseillons, mon frère, de recourir à de meilleurs conseils, et de ne pas vous laisser entraîner, par ménagement pour d'autres, à violer un engagement sorti de vos lèvres; de crainte qu'en voulant éviter de scandaliser quelques méchants, vous ne soyez un objet de scandale pour tous les gens de bien, ce qu'à Dieu ne plaise.

LETTRE CCCXCVllI.

A l'abbé GUY ET AUX RELIGIEUX DE MONTIER-RAUEY*

Prié par les religieux de Montier-Ramey de composer un Oifice de saint Victor, leur patron, il s'en excuse sur son incapacité et sur la difficulté de l'ouvrage. Il expose ce qoe doivent être les écrits qui servent au culte divin, et il explique les caractères du cbant ecclésiastique.

Au vénérable Guy, abbé de Monlier-Ramey, et aux saints religieux qui sont avec lui, Bernard, serviteur de leur Sainteté : qu*ils servent saintement le Seigneur.

1. Vous me demandez, mon très-cher abbé Guy, ainsi que les religieux qui sont avec vous,

* Rcg. S. Ben. cap iir.

de TOUS écrire quelque cûose que tous puissiez lire solenneilement ou clianter, à la fête de saint Victor, dont le corps sacré repose chez TOUS. J'hésite, tous insistez ; j'élude, tous me pressez, tous ne tenez nul compte de ma crainte, pourtant si légitime. Vous tous adjoignez des médiateurs, comme si, pour m'amener à Totre Tolonté, il pouTait y aToir quelque chose de plus efficace que Totre Tolonté même. Mais si tous aTiez consulté Totre propre sagesse, TOUS auriez considéré, non Totre affection pour moi, mais ma position dans l'Église. Pour une entreprise d'une telle importance, il ne faut pas s'attacher à l'amitié, mais à la science, mais à la capacité; il faut un homme dont l'autorité soit plus grande que la mienne, dont la Tie soit i)lus sainte, dont la plume plus exercée réponde à la sainteté de cette œuTre, et lui donne de l'éclat.

S. Qu'est-ce que je suis, moi, au milieu du peuple chrétien, pour qu'on lise mes écrits dans les églises ? qu'est-ce que mon esprit ou mon éloquence, pour qu'on me demande des hymnes et des chants de fête ? Quoi ! je me mettrai, à louer à nouTcau sur la terre celui dont les cieux célèbrent la gloire ! Prétendre ajouter à des louanges célestes, c'est les afTaiblir. Ce n'est pas que les hommes doiTent craindre de louer ceux qui sont déjà glorifiés par les Anges ; mais c'est que, dans une fête solennelle, il ne couTient pas qu'on entende des paroles nouTelles ou légères ; il ne faut rien qui ne soit antique, autorisé, qui ne puisse édifier l'Église, et qui ne respire la gra- Tité ecclésiastique. Si l'on peut entendre du QouTeau, si les circonstances le demandent, il ne faut admettre, comme je l'ai dit, qu'un auteur que son éloquence et son autorité rendent à la fois plus agréable et plus utile aux cœurs de ses auditeurs. Que ses pensées solides resplendissent de Térité, qu'elles célèbrent la justice, qu'elles conduisent à Thumilité, qu'elles enseignent l'équité; qu'elles fassent naître la lumière dans les âmes, la règle dans les mœurs, la croix dans les Tices, la déTotion dans les cœurs, la discipline dans les sens. S'il y a du chant, qu'il soit plein de gravité ; qu'il ne respire ni la mollesse, ni la grossièreté. Que sa douceur n'aille pas jusqu'à la légèreté, qu'il charme les oreilles, mais pour toucher les cœurs. Qu'il adoucisse la tristesse, qu'il apaise la colère, qu'il ne fasse pas oublier le sens de la lettre, mais qu'il le féconde. Ce n'est pas sans perdre beaucoup de grâces spirituelles que les audi-

teurs se laissent entraîner par la légèreté du chant loin du sens utile des mots, et qu'ils s'appliquent à suiTre les modulations de la Toix plus qu'à pénétrer le fond des idées.

3. Voilà ce que doiTent être les chants qu'on fait entendre à l'église, et tel doit être leur auteur. Suis-je donc aiusi, et ai-je fait rien de semblable? Cependant, sur tos sollicitations, sur Totre insistance, je me suis rendu, non à l'amitié, mais à Timportunité, comme dit le Seigneur \ et j'ai tiré de mon indigence ce que TOUS me demandiez. Jctous donne, non ce que TOUS auriez souhaité, mais ce que j'ai pu faire, selon la mesure de ma capacité, non selon celle de tos désirs. J'ai, en respectant le sens des anciens écrits que tous m'aTiez euToyés, dicté deux sermons sur la Tie du Saint : ils sont écrits à ma manière ; j'ai évité autant que possible d'arriTcr à l'obscurité par la concision, ou à la fatigue par la prolixité. En ce qui concerne le cbant, j'ai composé une hymne, en négligeant la mesure, pour ne pas nuire au sens. J'ai distribué chacun à leur place douze répons avec Tingt-sept antiennes ; j'y ai ajouté un répons pour les premières Têpres, et deux autres répons brefs, pour être chantés, selon le louable usage de Totre Ordre, le jour même de la fête, l'un à Laudes, l'autre aux Vêpres. Pour tous ces traTauxje demande un salaire, j'attends une récompense : pourquoi ne l'attendrais-je pas ? Que mon traTail tous plaise ou non, cela ne me regarde pas ; j'ai donné ce que j'aTais. Or, ma récompense, ce sont tos prières.

LETTRE CCCXCIX.

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