L'homme, je vous parle un langage fami
Rom., V, 20.— « Ps. cil, 3. — » Ps. Lxxv, 6. — * Lac, 1« 24, 32.
lier, est un animal raisonnable et mortel. Un bienfait du Créateur nous a donné la raison ; la mort est la peine du péché. Par l'une, nous partie! pons à la noblesse des anges ; par l'autre, à la faiblesse des bétes. Cependant la crainte de la mort et la dignité de la raison doivent l'une et l'autre nous animer et nous élever à chercher Dieu. Souvenez-vous de cette parole par laquelle vous avez fait naître mon espérance. Je viens recueillir le fruit de votre promesse, parce que le temps de le recueillir est venu : ne tremblez pas là où vous n'avez nul sujet de crainte. Ce n'est pas un fardeau c'est un honneur de servir le Seigneur dans la joie. Je ne puis vous accorder aucun délai : car rien n*est plus certain que la mort, ni plus incertain que l'heure de la mort. Si vous parlez de votre tendre jeunesse, les fruits sont souvent avant leur maturité arrachés des arbres, soit par la main de l'homme, soit par la tempête. Si vous parlez de votre beauté et de votre éclat, « 0 bel enfant, ne vous fiez pas trop à votre fraîcheur : on laisse tomber les blanches fleurs du troène, on récolte les fruits noirs de l'airelle 0 ^ Sortez, sortez avec Joseph de la maison de Pharaon, et laissez votre manteau à la maitresse égyptienne, c'est-à-dire à la gloire du siècle. Sortez de votre terre et de votre parenté, oubliez votre peuple et la maison de votre père, et le Roi sera épris de votre beauté. On ne trouve point l'Enfant Jésus parmi ses connaissances et ses proches. Sortez de la maison de votre père pour aller à sa rencontre, puisque lui-même est sorti à cause de vous de la maison de son Père. 11 vient du haut du ciel. Il est juste que cette femme l'ait trouvée, elle qui, venue de son pays, criait : Ayez pitié de moi^ Fik de David, Et lui, comme la grâce est répandue sur ses lèvres, lui répondit sur-le-champ : 0 femmCy votre foi est grande I quil vous soit fait annme vous l'avez demandé '.
2. Satan peut chasser Satan, mais l'Esprit de vérité sera-t-il jamais contraire à lui-même ? Je.crois que c'est lui qui par votre bouche me parlait de votre conversion. Veillez donc à ne pas dévier à droite ni à gauche , mais venez à Clairvaux, selon votre parole. Je vous ai écrit cette lettre, brièvement et en secret, en vous l'envoyant par notre bien-aimé fils Gérard,votre ami. Ne donnez pas d'excuse. Si vous aimez l'étude, si vous voulez encore vous instruire et vivre sous un maître, le Maître est ici et il vous appelle : c'est Celui en qui sont cachés
1 Virgil., Bucoliques, égl. II. y. 17 et 18— < Matlh. XV.
tous les trésors de la Sagesse. C'est lui qui en-' seigne la science à l'homme et rend éloquente la langue des enfants; il ouvre, et personne ne ferme : il ferme, et personne n'ouvre après lui,
LETTRE CDXIII.
A l'abbé ravnalu.
U loue sa pradence et son humilité.
Au seigneur abbé Raynald^ le frère Bernard : tout ce qu'il désire pour lui-même de grâces spirituelles.
Je loue la prudence avec laquelle vous avez craint, par égard pour le novice, de contrister le moine; mais j'approuve davantage encore l'humilité avec laquelle vous avez supporté l'injure, si grave pourtant, qui vous a été faite; enfln, je préfère de beaucoup la charité avec laquelle,ne voulant pas écraserle roseau brisé*, vous avez pris soin d'engager cet homme à recourir à nos conseils. 0 humilité prudente,' humble charité, qui épargne l'injustice du moine, pour ne pas nuire au novice indécis 1 Je vous le renvoie raffermi autant que je l'ai pu, et prêt, je le pense, à réformer tous les points sur lesquels il a été averti. Je conseille à votre bienveillance si éprouvée, et, s'il est nécessaire, je la supplie de le recevoir, pourvu toutefois que le frère précité, auquel j'ai envoyé une lettre de prière à ce sujet, renonce d'abord à sa résolution, si faire se peut. Adieu.
LETTRE CDXIV.
AU HOINB ALARD.
Sur le même sujet.
Il le reprend Tivement de s'opposer avec opiniâtreté an retour du novice ci-dessus désigné» qui, après avoir été chassé» voulait s'amender et rentrer dans le monastère.
A son cher ûls Alard, le frère Bernard: ses senti* ments de tendresse paternelle.
4. Le frère Adémar se plaint que vous ayez été trop dur avec lui, non seulement parce que vous l'avez fait renvoyer de la maison, mais encore parce que vous empêchez qu'on ne se réconcilie avec lui. Pour moi, je suis persuadé que vous n'avez agi en cela qu'avec une bonne intention; mais, quand je me souviens de cette opiniâtreté que j'ai coutume^ comme vous le savez, de reprendre souvent en vous avec une affection pleine de liberté, je crains que votre zèle ne soit pas
1 Isaîe,xLii,3.
ea
^OQ la sagesse. Car, pour citer les termes mêmes de la Règle \ quelle hardiesse ne faut- Il pas pour retrancher, pour excommunier^ et surtout pour expulser un religieux, en l'absence et à rinsu de Fabbé? N'aurait-il pas mieux convenu à votre humilité de ne pas faire à autrui ce que vous n'auriez pas voulu qu'on vous fît? Tout au contraire, il eût été plus digne de votre perfection d'imiter l'Apôtre, quand il dit : Je me suis rendu faible avec les faibles^ pour les gagner ' ; et encore : Vous qui êtes spirituels^ instruisez-les avec un esprit de douceur; arrêtez vos regards sur vous-mêmes^ de crainte d'être^ vous aussi^ tentés*. C'est le prieur qui l'a renvoyé, direz-vous; ce n'est pas moi. Je le sais bien; mais il n'a agi que d'après vos conseils, et parce que vous l'y avez poussé de toutes les manières. A présent encore, comme je l'ai appris, le prieur lui-même, touché de pitié, voudrait le rappeler; mais vous, persistant dans la dureté de votre cœur, vous ne le laissez pas réparer ce qu'il a fait sans discrétion et pressé par vous. Je vous le demande, d'où vous vient cette assurance avec laquelle vous seul, quand tous les autres cèdent à la pitié, quand le seigneur abbé lui-même est favorable, vous vous montrez implacable et ne voulez pas qu'on le reçoive ? N'avez-vous pas lu qu'un jugemetit sans miséricorde est réservé à celui qui n'a pas fait miséricorde * ? Avez-vous oublié ce qui est écrit : On se servira vis-à-vis de vous de la mesure dont vous vous serez servi ^? ou méprisez- vous la promesse faite aux miséricordieux, quils obtiendront eux-mêmes miséricorde • ?
2. Mais, vous ignorez, direz-vous, combien il a été expulsé justement. Je ne demande pas, et je ne m'inquiète pas à présent de savoir si cela a été juste ou non. Je me plains seulement, je murmure, je m'étonne profondément que, offrant une humble satisfaction, demandant instamment, supportant patiemment, promettant de se corriger, il n'ait pas obtenu d'être exaucé, afin, selon la parole de l'Apôtre, que la charité s'affermit envers lui\ et que, selon notre Maître, il fût de nouveau éprouvé en toute patience*. S'il a été renvoyé injustement, il est juste de le rappeler; s'il a été exclu avec justice, il y aurait de la charité à le recevoir. C'est pourquoi, notre avis, sans avoir discuté l'affaire, nous parait le plus sûr: c'est qu'il ne faut pas, soit par justice^ soit par miséricorde,
t Règ. de s. Dca chap. 70. — « I Cor., ix, 22— «Galat. ?i,l.— * S Jaai.ji, 13.— » Mallh., vj],j. — «Matth., v,7. — ' Il Cor , IJ, 8. — • Rcg. de St Ben., c, 5S.
se séparer d'un Dieu miséricordieux et juste. Je vous demande donc, mon bien-aimé fils, que ce qu'il n'a pu mériter par ses prières, il puisse l'obtenir par les nôtres, qu'il a si longtemps sollicitées.
LETTRE CDXV.