DE BOHÊME
Il les invite tons à rexpédition de Jérusalem ; il recommande la même entreprise à l'évèque de Moravie.
Au duc Wladislas, aux autres nobles et à tout le peuple de Bohême, Bernard, dit abbé de Clairvaux : salut dans le Christ.
J'ai à vous entretenir d'une affaire du Christ, en qui est le vrai salut. Je dis cela pour couvrir par l'autorité de Dieu, par la considération de votre propre intérêt, par l'intention charitable qui est en nous, l'indignité de la personne qui vous écrit. Sans doute je suis peu de chose, mais je ne désire pas peu être uni à vous tous dans les entrailles de Jésus- Christ. Ce zèle me pousse à vous écrire ce que j'aimerais bien mieux m'efforcer de graver de vive voix dans vos cœurs, si j'en avais le pouvoir comme la volonté. Mais Tesprit est prompt tandis que la chair est faible. Ce corps corruptible ne peut pas obéir au désir de rame ; cette masse de boue ne parvient pas à acquérir la rapidité de l'esprit. Une portion de nous-même est loin de vous, et nous en gémissons; mais notre cœur, qui en est la meilleure partie, s'est dilaté jusqu'à vous, quoique la distance retienne notre corps alourdi. Écoutez donc tous la bonne parole, écoutez la parole de salut, et que votre âme reçoive pour ainsi dire à bras ouverts ce trésor
d'indulgence qu'an lui offire. Ce temps ne ressemble pas au temps passé ; de nouveaux fruits de la miséricorde divine sont tombés du <*.iel : beureux ceux qu'a trouvés debout cette année agréable au Seigneur, cette année de pardon et de jubilé I Je vous le dis, le Seigneur n'en n'a point agi ainsi avec toutes les générations passées, il n'a pas répandu sur nos pères avec tant d'abondance les dons de sa grâce. Voyez de quel artifice il se sert pour vous çauyer ; s.onçlez l'abîme de sa tendresse et demeurez dans Tétonnement, pécbeurs ; il fait qu'il a besoin de vous, il se donne ce besoin ou il feint de l'avoir, tandis que c'est lui qui du ciel vient subvenir à vos propres nécessités ; ce dessein ne vient pas des bommes, il sort du cœur tendre de Dieu. La terre a été émue et a tremblé, parce que le Seigneur a permis que sa propre terre fiït perdue : sa propre ierre^ di&-je, celle sur laquelle on l'a vu nvre pendant plus de trente ans, bomme luimême au milieu des bommes ; la terre, qu'il a honorée par sa naissance, illustrée par ses miracles, consacrée par son sang, enrichie de sa sépulture; la terre, en laquelle la voix de la tourterelle s'est fait entendre quand le Fils de la Vierge recommandait l'amour de la chasteté ; la terre sur laquelle ont paru les premières Qeurs de la résurrection. Les méchants ont commencé à s'emparer de cette terre de promesse, et, s'il ne se trouve personne qui leur résiste, ils brûlent de pénétrer dans le sanctuaire même de notre religion, ils s'efforcentde souiller la couche sur laquelle notre vie s'est pour nous endormie dans la mort ; ils veulent profaner les lieux des saints, je parle de ces lieux empourprés du sang de l'Agneau sans tache. Écoutez ce qui doit toucher davantage encore le cœur d'un Chrétien, quelque dur qu'il soit. On accuse notre Roi de trahison, on lui reproche de n'être pas Dieu et de s'être donné faussement pour ce qu'il n'était pas. Qui de vous lui est fidèle ? qu'il se lève, qu'il défende son Seigneur contre la honte de ce mensonge qu'on lui attribue ; qu'il aborde avec confiance cette lutte où vaincre est une gloire, et mourir un gain 1 Que tardez-vous, serviteurs de la croix, pourquoi vous cachez-vous? Ni la force corporelle ni les ressources terrestres ne vous manquent. Prenez le signe de la croix : l'indulgence plénicre de tous les péchés que vous aurez confessés d'un cœur contrit vous est offerte par le Souverain-Pontife, par le successeur de celui auquel il a été dit : Tout ce que vous aurez délié sur la terre sera délié aussi dans
le ciel. Prenez le présent qui vous est offert, hâtez-vous de vous devancer les uns les autres pour recevoir cet inappréciable don de l'indulgence. Je vous prie et je vous conseille do ne point préférer vos propres affaires à celle du Christ et de ne point négliger ce que vous ne pourriez pas retrouver plus tard pour des choses qui auront pu ou pourront se faire en d'autres temps. Apprenez maintenant en peu de mots, quand, comment et par où il faut marcher : l'armée du Seigneur doit partir à la Pâques prochaine ; une partie considérable a résolu de prendre le chemin de la Hongrie. Il a été décidé que personne n'aurait de vêtements de vair, de petit gris, ni de soie, qu'on ne mettrait ni or ni argent aux harnais des chevaux ; seulement, lorsque l'on marchera au combat, il sera permis à ceux qui le désireront de mettre de l'or ou de l'argent sur leurs boucliers ou sur le bois de leurs selles, afin que le soleil s'y réfléchisse et que la terreur disperse la puissance desGentils. 11 aurait fallu vous expliquer ces choses plus en détail et avec plus de développement; mais vous avez auprès de vous le seigneur évêque de Moravie, homme instruit et saint : suppliez-le de s'appliquer à vous donner sur ce point ses exhortations et ses soins avec la sagesse qu'il a reçue du Seigneur. Nous vous avons envoyé un exemplaire de la lettre du seigneur Pape, dont vous devez écouter les avis avec beaucoup d'attention et observer les décrets. Portez-vous bien.
LETTRE CDLIX '.
A 6 DE STOPHE.
Bernard, dit abbé de Glairvaux, à G. de Stophe, son cher fils dans le Christ : salut et prières.
Votre frère Henri, notre très-cher fils, s'est rendu chez nous, et après avoir reçu sur notre conseil le signe du salut, il n'a pas renoncé à son dessein. Tout au contraire, il a fait mieux : se faisant pauvre en l'honneur de la pauvreté du Christ, il s'est déterminé à vivre sous l'habit religieux, dans la maison des pauvres du Christ. Cela ne doit vous sembler ni dur ni pénible, puisqu'il a, comme Marie, choisi la meilleure part, qui ne lui sera point ôtée, qu'il a pris la condition d'un pèlerin pour la vraie Jérusalem, non pour celle qui tue les prophètes, mais pour celle qui partage avec le Seigneur. Que ces paroles vous consolent, souve*
i Publiée par dom Gerbert, iter AUmannicum^ 1765. in-S page 216.
ncz-vous de ce dont vous tous êtes entretenus ensemble la dernière fois. Agissez avec lui en tout, de façon à obtenir son amitié, la nôtre et la miséricorde de Dieu. Porlez-vôus bien, TOUS que je chéris toujours.
LETTRE CDLX*.
A l'ÉYÊQUB de WORtfS.
A son vénérable seigneur et très-cher père, à B., par la grâce de Dieu évêque de Wonns, B., dit abbé de Clairvaux : qu'il voie les biens du Seigneur la terre des vivants.
J'ai reçu, révérend père, avec le respect que je lui devais, la lettre que vous avez daigné m'écrire, et devant vos paroles mon cœur a tremblé. Vous voyez avec peine et surprise, dites-vous, et vous l'attribuez à vos péchés, que, m'ayant écrit déjà bien des fois, non seulement vous n'ayez pas obtenu ce que vous demandiez, mais encore que vous n'ayez pas même reçu de moi un mot de réponse. S'il en est
* La lettre publiée par M. Migne, boqb le n» cdlx, d'après Eagèae de Lévis,noiis ayant paru d'une authenticité douteuse, nous Tavons remplacée par la cinquième et dernière des lettres inédites publiées par M . le baron Kervyn de LettenhOYe, dans les Bulletins dt CAcadémir royale de Belgique^ deuxième série; tome Xr, n» 2. sous le n» Vil. Le manuscrit oflhint quelques lacunes, nous avons essayé de suppléer aux mots qui manquent. Les autres documents publiés par M. de Lettenbove lont des lettres adressées à saint Bernard.
ainsi, moi aussi, pour vous renvoyer vos paroles, je le vois avec peine et surprise, et je l'impute à mes péchés. Si j'ai agi de la sorte de propos délibéré et en connaissance de cause, c'est de ma part de l'orgueil et du mépris pour le Christ mon Seigneur. Il n'a pas été jusqu'ici dans mes habitudes de ne pas vouloir répondre même aux petits : combien à plus forte raison à ceux qui sont comme des colonnes dans l'Église de Dieu I je crois, c'est pourquoi je parle
de
vous répondre à cause des afibires qui s'accumulent sur moi de jour en jour, et que je vous aurai transmis ma réponse sans lettre et de vive voix par un messager (dont la parole pouvait valoir auprès de vous) la plume du plus habile écrivain. Car, à l'exception de ces deux
explications, je n'en trouve (aucune) autre
dans ma conscience. (Je vous dirai) brièvement, au sujet du frère E., que c'est un religieux de bonne espérance; mais, comme il est encore tel qu'un oiseau sans plume dans (son nid...), il ne nous parait pas sûr de le remettre au milieu de ses amis et de ses proches, de crainte que (novice encore) il ne se laisse ébranler par la tempête. Lorsque ses mains seront formées au combat et ses bras à la lutte , qu'il en arrive alors ce que le Ciel voudra. Quant au frère A., s'il vous a paru dur de ne pas l'avoir, c'est qu'il nous était indispensable.