‹ Œuvres de Saint BernardChapitre 83 sur 385 · CITEAUX · texte numérisé non relu

CITEAUX

Sur la mort du pape Eugène III.

A ses très-tendres pères en Jésus Chnsl, a Gosvin, aftbé de Cîteaux, à Bernard, abbé de Clairvaux, à tout le Chapitre de Citeaux réuni pour la gloire de Dieu, Hugues, par la grâce de Dieu évêque d^Ostie : Funité de Tesprit dans le lien de la paix.

Ainsi que l'enseigne la sainte autorité, toute chair est comme Therbe, et toute gloire de la chair est comme la fleur de Therbe ^ Les jours de l'homme sont courts; l'homme passe comme l'ombre, et jamais il ne demeure dans le même état. 11 s'évanouit comme la fumée, il tombe comme une feuille emportée par le vent *. L'honneur de l'Église, le père de la justice,

t Isale. XL. 6. — * Job., xiil» 25; viil, 9;xiT, 2,

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Fainî et le protecteur de la religion, celni dont la yertu ayait écrasé la tête des grands et des superbes, celui qui était assis sur le trône de David et investi de sa puissance, pour affermir et fortifier l'Église qui lui avait été confiée et à laquelle il avait rendu la majesté, notre père et notre défenseur, dis-je, le pape Eugène, d'heureuse mémoire, dépouillé de cette enveloppe corporelle et pur des souillures de la chair, a passé au Christ le 8 des ides de juillet. Il est allé dans l'espace au-devant du Christ, et il sera ainsi toujours avec le Seigneur, prêt à suivre l'Agneau partoutoù l'Agneau ira. Contre l'attente générale, car il avait presque annihilé le sénat, contre l'usage habituel, ses obsèques ontétécélébrées avec un tel éclat, pendant deux jours, par le clergé et par le peuple, que vous auriez cru que celui dont on honorait ainsi la mort sur la terre, régnait déjà dans les cieux. Oh I combien était grand le deuil de tous I combien étaient touchantes surtout les lamentations des veuves etdesorphelinsl Vous auriez dit qu'un homme ainsi pleuré par le peuple devait être déjà avec Dieu. Assurément il a été arraché du filet des chasseurs; le filet s'est brisé, et il a été délivré. Il a été ravi jusqu'au troisième ciel, comme nous le croyons, nous qui avons connu sa conscience, et il ne nous a pas laissés orphelins, comme quelques-uns le prétendent. Car il priera pour nous Dieu le Père et son Fils unique avec le Saint-Esprit, le Dieu béni danslessièclesavec lequel il se trouve. Mais vous, du sein desquels il a été choisi pour s'asseoir au-dessus des princes et pour occuper le trône delà gloire, priez pour lui, et établissez des fondations perpétuelles pour que Dieu lui fasse miséricorde et augmente la couronne do sa gloire. Priez également pour notre frère d'heureuse mémoire, pour nous qui sommes demeurés dans cette vallée de misères, dans cette région de Terreur, dans le sein^de cette race perverse : nous vous en supplions, priez pour l'Église romaine, tombée, en un temps si court, de sa hauteur dans la profondeur de l'abîme ; priez pour qu'elle ne soit pas engloutie dans le sein de cette vaste mer dans laquelle sont des reptiles sans nombre. Nous vous le demandons en outre instamment, si notre petitesse a quelque crédit à vos yeux, accueillez avec bienveillance et exaucez les demandes que les porteurs des présentes vous adresseront pour la maison de Saint- Anastase, pour celle de Fosse-Neuve et pour celle de Case-Marie. Autrement sachez qu'il en résulterait un grand candale.

LETTRE CDLXXXF

(Écrite vers Tan 1154.)

DE BARTHÉLÉMY, d'ÉVÊQUE DEVENU MOINE, A SAMSON , ARCHEVÊQUE DE REIMS

n lai rend compte de son administration.

A son vénérable et toujours aimable seigneur Samson, archevêque de Reims, et à la sainte assemblée réunie sous sa présidence, le frère Barthélémy, pauvre moine de Foigny : la miséricorde et la vérité pour ceux qui les aiment.

i. La solennité de cette sainte assemblée commande le silence à ma modestie, mais le péril imminent de ma réputation me fait relever la tête et m'excite à parler publiquement. Je ne puis taire, en effet, ce que l'opinion du grand nombre a propagé, ce qu| est parvenu jusqu'aux oreilles du seigneur Pape. Le bruit court que j'ai diminué les revenus épiscopaux, et l'évêque de Laon accorde à ce bruit plus de créance qu'il n'en mérite. C'est donc à moi à avouer à cet égard ce qui est la vérité ; c'est à vous à voir ce qui est juste et aie soutenir.

2. Le siège de Laon était triste et affligé lorsque j'ai commencé à en prendre possession ; les séditions l'avaient ruiné, les incendies l'avaient consumé. La situation de la grande église était elle-même lamentable, et ses revenus minimes. Si j'ai tendu la main vers elle pour la relever. Dieu le sait, et les enfants de l'Église le savent aussi. Cependant, je ne lui ai rien attribué de ce qui appartient aux revenus de l'évêque, sinon les porcs, vulgairement appelés verrats, que les personnes de l'église payaient à la table épiscopale. Je les ai concédés à la prébende des chanoines, parce que je ne pouvais ni les exiger sans honte ni les posséder sans chagrin. En outre, j'ai trouvé dans notre diocèse cinq abbayes ruinées et au spirituel et au temporel. Là, le Seigneur Dieu multipliant sa miséricorde, les saints ont grandi en nombre et en mérite, et leurs pos» sessions se sont étendues. En outre, neuf monastères d'une règle nouvelle ont été fondés en divers point du même diocèse. Le nombre des membres de chacun d'eux excède presque le nombre des monastères ; leur règle est un modèle ; leur patrimoine est abondant et suffit amplement à tant de besoins

3. Si je niais que j'eusse tendu une main bienfaisante vers les anciennes églises pour les relever, vers les nouvelles pour les élever, je mentirais. J'ai certainement été utile à presque toutes, mais ni autant que je l'au-

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rais voulu ni autant que je Taurais dû. Le pape Calixte nous a recommandé le seigneur Norbert, dont la mémoire est bénie, et nous a chargé de lui trouver une maison et d'assister à ses vœux. Je lui ai donc donné une terre appartenant à l'évêque ; mais cette terre suffirait à peine à deux attelages de charrue : une partie en est située à Versini; l'autre, qui est auprès de Cuisy, était depuis de longues années inculte et stérile. Je ne me souviens pas d'avoir enlevé rien de plus de ce qui appartenait aux revenus épiscopaux. Cependant, avec votre approbation et de votre consentement, quelquesuns ont attribué aux églises les terres qu'ils tenaient de nous en bénéfice ; mais je n'ai donné absolument à personne le cens des terres ni le droit sur les vignes.

A. Du reste, ce que ce siège a gagné en honneur et en avantage, je ne veux pas que le jugement de l'homme le constate. Mais, si j'aî péché comme homme, je ne refuse pas d'être confondu devant les hommes. C'est pourquoi j'ai voulu vous exposer ma cause comme à des juges, la plaider devant vous comme devant des témoins : disant la vérité, je ne crains pas la calomnie. Cependant, qu'il me soit permis de tenter plus encore et de parler un peu le langage de l'homme. Notre siège n'a-t-il donc acquis aucun titre de gloire, après avoir enfanté tant d'églises et tant multiplié le nombre des réguliers? Pourquoi donc, comme je l'apprends, le seigneur de Laon prépare-t-il la guerre sans preuves? Pourquoi avance-t-il ce que peut-être il ne lui sera pas permis d'établir? Si j'ai assemblé les enfants de Dieu, si j'ai reçu le juste au nom du juste, que personne ne s'emporte contre moi : et qu'un autre prenne garde de dissiper ce qui est réuni. Que le Père tout-puissant vous conserve pour la gloire de son nom, et qu'il affermisse par vos mains la religion et la sainteté de son Église.

LETTRE CDXC.

DE TURSTIN, ARCHEVÊQUE d'yORK, A GUILLAUME, ARCHEVÊQUE DE CANTORBÉRY.

A son très-révérend mattre dans la charité chrétienne, par la grâce de Dieu archevêque de Caolorbéry et légat du Siège apostolique, Turstin, par la même grâce archevêque d'York, souhaite qu'il avance dans le Christ et ne défaille jamais.

1 . Le suprême honneur des dignitaires de l'Église, c'est, dans les événements d'une trèsgrande difficulté, de communiquer leuro in-

tentions souveraines aux enfants des diverses Églises et à leurs principaux membres. C'est pourquoi, illustre père et vénérable seigneur, nous avons résolu de faire connaître à Votre Paternité un fait insolite qui nous est dernièrement arrivé à York. Un grand nombre de personnes savent bien de quelle excellent3 renommée de vertu a toujours joui aux oreilles de tous le célèbre monastère de Sainte-Marie d'York. Dans l'espace de peu d'années, il a beaucoup accru ses possessions et il a eu la gloire de voir se développer le nombre et la piété de ses religieux. Cependant, comme il n'est pas douteux qu'avec les richesses les vertus sont moins fortes et moins affermies, quelques-uns des frères de ce monastère, ily a environ six mois, poussés, si je ne me trompe, par une inspiration divine, commencèrent à s'entretenir vivement de l'état et de la nature de leur vie, et à frémir dans les angoisses que leur causaient, comme plusieurs l'attestent, les remords de leur conscience. Us craignaient d'être un jour déçus dans leurs espérances, si de si grands vœux n'étaient pas dignement accomplis. Ces religieux d'York furent donc saisis d'une inexprimable terreur de ce qu'ils semblaient ne tenir en aucun point, même dans les plus minimes, les engagements de leur profession; et ils craignaient que leur course dans l'arène n'eût été et ne fût inutile, heureux si un supplice vengeur ne venait pas les punir de s'être rendus coupables d'une si grande désobéissance. Ils étaient, en effet, convaincus qu'il y avait de leur part crime ou plutôt folie à porter la règle de saint Benoît, non pour l'avancement deleursalut, mais pour leur condamnation à la mort. Déterminés par ces considérations, ces dits frères s'adressèrent à leur prieur, nommé Richard, s'attachèrent à lui faire connaître le trouble et les embarras de leur âme, et, mettant en avant la frayeur que leur causait leur transgression, ils imploraient son appui pour la réforme de leur vie : et, de crainte que des pensées de bien-être ou d'insuccès ne l'empêchassent de leur venir en aide, ils l'adjuraient par l'Esprit de Dieu et par le nom du Christ. Pour lui, la nouveauté de cette affaire l'épouvanta ; et, bien qu'il jouît au milieu des siens de l'aisance d'une condition très-douce, néanmoins en entendant parler d'une vie meilleure, il se mit à peser et à scruter avec attention les suites chanceuses d'un bonheur prêt à s'écouler. Cependant, ayant bientôt eu recours aux inspirations d'une vertu secrète qui était en lui, entre ces deux par-

tis il se prononça, .et en choisit un sur-lechamp. Il leur promit non seulement de les aider, mais encore de s'associer à leurs vœux. Que dirai-je de plus ? Peu de temps après, le nombre de ceux qui se proposaient de s'appliquer à réformer leur vie conformément à la règle de saint Benoit, ou plutôt conformément à la vérité de l'Evangile, s'était élevé à peu près à treize.

2. En conséquence, à la vigile des apôtres Pierre et Paul, notre bien-aimé frère le prieur Richard, sur lequel reposait presque tout le soin du monastère, ayant pris avec lui son sous-prieur Gervais, homme religieux et estimé entre tous, se décida à exposer simplement l'affaire, telle qu'on la discutait, à son seigneur abbé. Le seigneur abbé, homme de sens et d'esprit, honnête et bon, mais trop simple et illettré, s'effraya de la nouveauté et de l'étrangeté de ce bruit ; il dit qu'il n'avait pas le pouvoir de changer dans son petit endroit d'antiques usages et des coutumes qu'un grand nombre d'hommes avaient universellement acceptées presque par toute la terre. Hais alors le prieur, homme fort instruit, lui répondit : Nous ne voulons introduire, ô mon père, rien de nouveau ni d'insolite. Nous désirons, avec le secours de la grâce, prendre et observer de toutes nos forces la vraie et antique règle du bienheureux Benoit notre père, ou plutôt même le très-antique Évangile du Christ, qui est antérieur à tous les Ordres et à toutes les règles. Nous ne critiquons personne parmi les moines, nous n'attaquons pas leurs instituts Nous savons que partout on sert le même Dieu, on combat pour le même roi '; que, dans le monde et dans le cloître, c'est la même grâce divine qui triomphe. Job a peut-être été plus puissant sur son fumier, qu'Adam au paradis. Enfin, tout ce que le bienheureux Benoit a institué a été tellement ordonné par la prévoyance du Saint-Esprit, qu'on ne peut rien imaginer de plus utile, de plus saint, de plus heureux. Comme il savait et annonçait que la paresse est l'ennemie de l'âme, il a établi certaines heures pour la lecture et pour la prière, certaines heures pour le travail et les ouvrages des mains, afin que durant les unes on donnât à l'âme un exercice salutaire, que durant les autres on le donnât au corps, que durant toutes on échappât à l'ennui. 11 ajouta encore ces dispositions : Nous condamnons en tous lieux les bavardages, les paroles oiseuses, qui excitent le rire et ferment les portes de l'éternité, et nous ne per-

1 Règle de saint Benoit, chap. LXI.

mettons pas à notre disciple d'ouvrir la bouche pour de tels discours ^ Et ailleurs il dit encore : Les moines doivent en tout temps s'appliquer au silence, mais surtout durant les heures de la nuit *. 11 n'est aucun de ceux qui ont pu connaître nos coutumes qui ne sache avec quelle négligence cette prescription est observée. Car, tandis qu'après la collation les uns vont à l'église, les autres reviennent pour s'entretenir de fables et de puérilités inutiles, comme si le mal du jour ne suffisait pas et qu'il fallût encore y ajouter le mal de la nuit ».

3. Il ajouta d'autres choses sur la rareté des mots, sur la variété agréable et luxueuse des boissons, sur la précieuse finesse des vêtements : <t Ce n'est pas là, dit- il, ce qu'a voulu et ce que nous a enseigné notre père Benoit. 11 ne considère pas si les vêtements sont éclatants, mais s'ils sont chauds ; il ne recherche pas la saveur des ragoûts, mais il veut tromper le besoin par la sobriété. Le bienheureux Benoit ne reconnaît comme siens que ceux qui vivent dans les monastères conformément à la règle et sous la direction d'un abbé. Or, si vous le permettez, vénérable père, nous recourrons à la pureté, à la perfection et à la paix de l'Évangile ; et nous considérerons combien les enseignements du Christ éclatent peu dans nos mœurs et dans nos actes, pour ne pas dire qu'ils ne s'y montrent en rien. Nous désirons tout, nous nous emportons, nous nous querellons : nous prenons le bien d'autrui, nous revendiquons le nôtre devant les tribunaux, nous nous faisons les défenseurs des fraudes et des mensonges, nous suivons la chair et ses appétits, nous vivons pour nous, nous recherchons notre plaisir; nous craignons d'être vaincus par autrui, nous nous glorifions de le vaincre ; nous opprimons les autres, nous évitons l'oppression ; nous envions notre prochain, nous triomphons de nos succès, nous en plaisantons, nous nous engraissons des sueurs d'autrui, et le monde entier ne suffit pas à nos vices. Quoique l'Évangile paraisse mort en nous et nous semble impossible à suivre, considérons les moines de Savigny et de Clairvaux, qui sont dernièrement venus chez nous : comme l'Évangile brillait en eux I il semblait moins utile de le relire, s'il est permis de parler ainsi, que de les imiter : car la sainteté de leur conduite est telle qu'on croit y voir revivre l'Évangile. Seuls, ils ne réclament pas leurs propriétés; seuls ils ne possèdent rien dont ils cherchent à se prévaloir contre le prochain, seuls ils ne

1 Règle de saint Benoit^ cbap. vi.— * ld.,chap. ulu.

désirent pas le mal d'autruL Rs se contentent de leur modeste culture de la terre et des pro* duits de leurs troupeaux : mais encore ils ne désirent les posséder qu'autant que Dieu le permet : et lorsque Dieu veut les leur enlever, ils cessent de les désirer comme ne leur étant plus permis. C'est k eux, si je ne me trompe, qu'il convient de dire : Le monde est crucifié pour nous^ et nous le sommes pour k monde ' . C'est à eux qu'il convient de dire : Remettez-nous nos dettes comme nous remettons les leurs à nos débiteurs ■, eux qui n'ont aucun débiteur dont ils veuillent exiger quoi que ce soit. Heureuse race d'hommes, dont la vie, pour le vêtement, pour la nourriture, pour tout ce qui la compose, présente la saveur de l'Évangile. Dieu seul est leur patrimoine. On voit qu'ils accomplissent pleinement, autant que les forces humaines le permettent, l'amour de Dieu et du prochain ; s'attachant à Dieu seul, ils ont si complètement renoncé à tout bien temporel, à l'exception d'un pauvre et méprisable vêtement, qu'ils ne désirent rien que le prochain daigne envier pour lui-même. Qu'on ne considère donc pas,ô père, comme tout à fait impossible d'observer la règle du bienheureux Benoit, puisque Dieu nous a présenté de semblables modèles, qui nous précèdent dans l'exercice de ces saintes vertus, pour que nous les suivions. Mais si, à cause du voisinage tumultueux des foules, nous ne pouvons tout à fait imiter leur pureté, ramenons au moins à notre règle le caractère de notre vie et de notre profession : car à présent nous ne sommes pas des moines, mais des morts. i>

4. Le seigneur prieur Richard parla de la sorte au seigneur abbé Galfroy de la réforme de son monastère : paroles que le seigneur abbé reçut avec assez de déplaisir, parce qu'il est difûcilededétruire des usages invétérés. Cependant, comme il confessait qu'il était peu intelligent et illettré, il demanda qu'on lui exposât plus clairement par écrit comment de telles réformes pourraient se faire dans son monastère ; et Richard, accueillant avec joie cette demande, s'y conforma avec beaucoup de zèle. 11 écrivit donc qu'il ne fallait pas se permettre d'autres entretiens, d'autres vêtements, d'autre nourriture que ceux que la règle semblait autoriser : et il décrivit avec tant de soin la situation et l'ordre des monastères, que l'on pouvait croire que la règle serait h peine mieux observée dans un désert que dans la

* Galal., vj, 14. — • Malt., vi, 12.

ville. Instruit des affaires du monde, il régla si exactement les propriétés, qu'il semblait n'excéder en rien sur ce point la justice de l'Évangile. Il décida que les revenus des églises et des dîmes, pour l'investiture desquelles les' moines étaient d'ordinaire tout à fait répré* hensibles, seraient perçus légitimement, ca-j noniquement, et surveillés par les évéques, etqu'ils ne devraient être dépensés que pour les besoins des pauvres, des voyageurs et des hôtes: mais que les moines vivraient de la culture régulière du sol et des produits des troupeaux. Quand la rumeur de tous ces changements commença à se répandre parmi les autres religieux, une fureur subite s'empara de toute la foule et dégénéra en une telle haine, qu'ils ne lui réservèrent (lour traitement, à lui et à ses amis, que l'exil ou une' étroite prison.

5. Cependant, après plusieurs discussions amicales échangées de part et d'autre, le seigneur abbé répondant qu'il pouvait difficilement changer ce que ses prédécesseurs semblaient avoir observé, et voulant à cet égard recourir à de sages conseils, ajourna sa réponse après la Nativité de la Bienheureuse Vierge Marie.

6. Pendant ce temps les autres frères, craignant d'être astreints à une discipline plus rigoureuse que par le passé, commencèrent à peu près comme les Pharisiens à s'abandonner à leur haine contre le prieur et contre les autres; et, si la douceur de quelques-unsd'entre eux ne se fût interposée pour les faire patienter, leur attaque fût sortie des bornes d'une sourde persécution. Cependant le bruit de cette sédition intestine s'était répandu au dehors dans le public. Nous entendions bien les murmures du peuple, mais l'exacte vérité nous échappait, quand le prieur Richard, ayant avec lui le sousprieur et le secrétaire de sou monastère, vint nous exposer toute l'affaire, telle qu'elle était. Ils imploraient la clémence du bienheureux Pierre et la nôtre, disant que je ne refuserais pas de leur prêter mon bienveillant concours, pour les aidera observer les vœux quMls avaient formés: ils déclaraient qu'il y avait déjà une nécessité urgente, surtout parce que les frères complotaient d'exclure sur-le-champ de leur communion celui l'entre eux qui viendrait à élever quelques murmures relativement à sa profession. Et même des compagnons du prieur, quelques-uns déjà reculaient, soit par crainte, soit par sympathie, soit par vanité ; et l'on ne faisait avec eux la paix que s'ils avouaient

leur tort d'avoir murmuré sur Tobservation de leur profession.

7. Moi Turstin, par la grâce de Dieu archevêque dTork, apprenant donc que des serviteurs du Christ ne voulaient rien préférer à leur amour pour lui, conformément au précepte de saint Benoit, je craignis d'affaiblir en eux la grâce du Christ, si je ne prenais soin de satisfaire à leur juste demande, avec toute la piété d*un évoque, dont les fonctions se bornent à pourvoir à la paix religieuse des moines et à compatir aux besoins des opprimés. Ayant donc pris le conseil de personnes pieuses, je convoquai en un lieu plus favorable le seigneur abbé Galfroi, et le prieur Richard avec son sous-prieur, afin de pouvoir, avec l'aide de ces personnes, concilier pacifiquement la demande des frères et la réponse de Tabbé. Ceux-ci demandaient avec d'abondantes larmes la même chose que la première fois, c'est-àdire à suivre le Christ dans sa pauvreté volontaire, à porter sa croix dans leur corps, et à observer pleinement et sans obstacle la paix évangélique et la règle du bienheureux père Benoit. Ils imploraient pour cela la permission de leur seigneur abbé et sa paternelle assistance. Hais le seigneur abbé avouait tristement que leur entreprise était grandement nécessaire, et qu'il n'arrêterait pas leur désir, parce qu'il était saint; mais il n'osait pas leur promettre à l'insu de son chapitre l'assistance qu'ils sollicitaient.

8. L'abbé s'en retourna donc à la maison avec ses moines ; en attendant, l'accord s'est fait, et un jour est fixé pour que je me rende au chapitre, et qu'en présence de personnes religieuses, je traite l'affaire avec l'abbé. Cependant, les autres frères s'abandonnaient avec d'autant plus de fureur à leur haine contre le prieur et ses adhérents, que ceux-ci exprimaient plus ouvertement le désir de tenir leurs engagements. Sur ces entrefaites, on appelle des frères de Harmoutiers et des moines de Cluny, qui demeurentdans notre voisinage, pour que, en leur présence et avec leur approbation, on dépouille les réformateurs de toutes leurs dignités et de leurs fonctions dans le monastère, comme des déserteurs et des violateurs de l'Ordre en général. Car la direction suprême du monastère, après l'abbé, avait été remise en leurs mains. Voilà donc ce qui se passa jusqu'à mon arrivée. Moi, au jour indiqué, je me préparai dès le grand matin à me rendre au chapitre des moines, et je franchis le seuil du couvent avec quelques hommes sages et religieux, dont voici les noms: Hugues, doyen ;

Guillaume, prieur des clercs réguliers de Cisbarn ; Guillaume, trésorier; Hugues, archidiacre; Serlon, chanoine; Aufred, mon chapelain et chanoine ; Robert, prêtre de l'hôpital. Nos chevaux restèrent à la porte d'entrée avec quelques hommes.

9. Quand nous franchissions la porte du chapitre, comme je l'ai dit, le seigneur abbé vint au-devant de nous, sur la porte même, avec ses moines, qui remplissaient entièrement le chapitre, et nous défendit d'avancer, si je ne renvoyais une partie des clercs qui étaient avec moi. Je pus à peine répondre que je ne devais examiner une telle affaire qu'avec mes clercs, hommes justes et sages, qui étaient leurs amis ; tout à coup le chapitre retentit d'un si horrible vacarme qu'on aurait plutôt dit Je tumulte et le frémissement de gens ivres durant une orgie, que l'attitude de moines, dont Thumilité avait entièrement disparu. Plusieurs se lèvent, et, accourant les bras tendus comme pour combattre, s'écrient qu'ils sortiront si j'entre. Alors moi : « Dieu me soit témoin, disje,queje venais à vous comme un père, et que je ne pensais vous apporter rien de mal : je ne désire voir entre vous que la paix et la fraternité chrétiennes. Mais, comme vous cherchez à m'enlever ce qui appartient à mon autorité et à ma fonction épiscopale, moi aussi je vous retire ce qui vous est nécessaire. Qu'ainsi votre église cesse d'exister » . Alors l'un d'eux, du nom de Simon : a Nous aimons mieux, dit-il, que notre égUse soit fermée pendant cent ans o. Et tous, l'approuvant, de crier d'une voix frénétique : « Empoignez, empoignez I » Et, saisissant le prieur et ses compagnons, ils commençaient déjà à les entraîner, voulant, comme ils en avaient entre eux formé le dessein, ou les enfermer dans une prison, ou les envoyer en exil. Maisceux-ci, n'ayant pas d'autre espoir de s'échapper, nie serraient étroitement dans leurs bras en demandant ma protection et celle du bienheureux Pierre. Et nous pûmes à peine nous retirer ainsi dans Téglise, eux venant hurler jusque-là et criant : « Empoignez les rebelles! saisissez les traîtres! »Nous nous assîmes en conséquence dans l'église, et l'abbé retourna avec le reste de ses moines dans son chapitre.

iO. Cependant, les hommes de l'abbaye se tenaient et montaient la garde comme en embuscade, après avoir ferm< les portes et les entrées. Pour nous, à dire vrai, craignant la fureur des moines nous eûmes soin d'assujettir la porte de l'église par laquelle on se rend dans

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le cloître. Cependant le bruit se répand, le peuple accourt; mais au dehors rien de mal n'a été dit ni fait. Comme donc aucun accord ne pouvait se rétablir entre les moines, nous retournons à la maison, emmenant ayec nous les prêtres ci-dessus désignés, au nombre de douze, et un sous-diacre: plusieurs d'entre eux étaient fort lettrés, et tous demandaient à observer pleinement la ri gle, leur profession et en même temps l'Évangile. C'est pourquoi ils s'établissent dans la maison du bienheureux Pierre et la nôtre, sans pouvoir être détournés de leur dessein par la menace d'aucune violence. Mais les frères de l'abbaye ne s'en déchaînent pas moins à leur tour, et l'abbé s'en alla je ne sais dans quelle intention.

41. C'est pourquoi nous supplions Votre Paternité au nom du Christ de couvrir de votre autorité le parti de ceux qui désirent passer à une règle plus rigoureuse, à une vie plus austère. Si leur abbé vient vous voir, veuillez, avec votre sagesse et l'autorité que Dieu vous a donnée, le ramener à des sentiments de paix et l'avertir de ne pas mettre obstacle à la sainte résolution de ses fils. Que si pressentant vos sentiments il se tient à l'écart, nous vous prions de lui adresser par le présent messager une lettre d'encouragement, pour qu'il ne s'obstine pas à combattre, mais plutôt qu'il aide et qu'il favorise ceux qui veulent obéir dans la • vérité à l'Évangile du Christ et à la Règle du bienheureux Benoit. L'abbé et ses moines doivent au moins dans cette affaire imiter les Égyptiens et les Babyloniens, qui permirent aux enfants d'Israël de se rendre heureusement dans la Terre^ promise. Jacob aussi, à cause de l'obstination de Laban, voulut s'échapper secrètement ; mais celui-ci, après une cruelle persécution, lui permit de retourner auprès de son père. 11 ne faut pas voir une désertion, mais un acte de prévoyance dans la conduite de ceux qui, abandonnant le lieu où ils avaient plus de liberté pour le mal, désirent servir Dieu plus en sûreté. Enfin le Christ même doit les remplir d'effroi , lui qui reproche aux Pharisiens de ne pas entrer euxmêmes et de ne pas laisser entrer les autres. 11 est en effet su de tous que la Règle du bienheureux Benoît a, dans presque tout le monde des moines, pour ainsi parler, perdu entièrement son caractère et ses effets, tellement que personne ne peut assez s'étonner de ce que des gens osent promettre avec tant de solennité devant Dieu et ses Saints ce qu'ils négligent tous les jours, ou, pour être plus vrai, ce qu'ils

sont forcés de ne pas observer. Assurément^ c'est sur eux que tombe ce que dit le prophète : Ce peuple rn honore des lèvres^ mais son cœur est loin de moi * ; comme dit l'Apôtre : Ils confessent par leurs paroles qu'ils connaissent Dieu^ mais ils le démentent par leurs actes '.

i2. Mais peut-être, de ce que beaucoup agissent ainsi, la généralité de cette conduite en explique l'audace. Ces moines téméraires, je le déclare avec douleur, se trompent, et se trompent gravement : car la multitude des pécheurs ne fait pas l'impunité des forfaits. (1 ne faut donc pas empêcher, mais protéger ceux qui désirent observer la règle dé leur profession, et l'on ne saurait les blâmer de vouloir à cause de cela changer de maison. On ne choisit pas, en effet. Dieu pour sa demeure, mais sa demeure pour Dieu, et le bienheureux Benoît déclare nettement qu'en tout lieu on sert un seul Seigneur Dieu, et que partout on combat pour un seul Roi *. Dans les Conférences des Pères, l'ermite Joseph explique suffisamment que celui-là qui garde mieux la foi de sa profession, se rend aux lieux où il peut accomplir plus exactement les préceptes du Seigneur. Et quelqu'un a dit : a Celui qui nous soutient dans les contrariétés et dans la tribulation nous aide à rechercher les saintes occasions *. Mais, si je ne me trompe, il faut considérer comme des pharisiens et des hérétiques ceux qui ne craignent pas pour eux-mêmes et qui ne permettent pas aux autres de craindre cette parole de la Vérité : Si votre justice nest pas plus abondante que celle des Scribes ou des Pharisiens^ vous n'entrerez pas dans le royaume des deux. Si un ange du ciel apporte un autre évangile que celui qui a été annoncé, qu'il soit anathème. Or, c'est annoncer un autre évangile que celui du Christ, que de former obstacle à ceux qui désirent observer la paix des anges et la règle de leur profession. Quels que soient ceux qui tentent une telle œuvre, il faut les repousser énergiquement, puisque la Vérité dit ; Si votre ceil droit vous scandalise^ arrachez-le et jetez-le loin de vous •. Rien dans le corps n'est plus sensible aux blessures, et n'est gardé avec plus de précaution que l'œil; et cependant, quand il est un obstacle, il doit être arraché spirituellement. C'est être, en effet, prudent comme le serpent, que de soustraire sa tête, c'est-à-dire son esprit, à tout artifice qui blesse l'âme.

* Isaïc, XXIX, 13. — » Til., i, Ifi. — s Rég., chap LXI.-* « Cassien, Confért^ 17. — • Mail , y, 20, 29.

13. Cependant, pour ne point scandaliser les faibks, qni goûtent moins la vérité, nousprions Votre Sainteté et tous ceux qui voudront entendre notre prière de s'appliquer à rétablir la paix entre l'abbé d'York et les frères souvent nommés. En dernier lieu, nous devons nous souvenir qu'un semblable essaim de moines des Molesmes a surtoiit institué et fondé cette règle de vie si parfaite de Clteaux, que presque toute l'Église admire. Le seigneur Hugues, archevêque de Lyon, de vénérable mémoire, a loué avec une effusion toute chrétienne leur esprit de pureté, et il a fidèlement adopté la réforme de leur sainte Règle ramenée à son admirable intégrité. Enfin, quand Id plainte des envieux jmrviendrait à la connaissance du Siège apostolique, on peut présenter une décrétale rendue sous la présidence du seigneur Pape Urbain U, pour ordonner que, si l'abbé seul retournait au gouvernement de son abbaye, d'où il était sorti avec ses religieux, aucun de ceux-ci, qui auraient voulu persévérer dans la pleine observance de la Règle, ne serait empêché ou molesté en quoi que ce fût. Or il est plus clair que le jour que la vérité de l'Évangile tout entier éclate dans leur très-excellente conduite. Nous vous avons fait un long, pour ne pas dire fastidieux récit : mais la situation des autres moines, qui peut-être ne vous plaira pas, nous a semblé devoir vous être clairement exposée, de crainte que l'interprétation de leurs adversaires n'exposât les faits autrement qu'ils sont arrivés.Que Votre Sainteté soit heureuse en Jésus-Christ.

LETTRE CDXCL

ms FASTRED, TROISIÈME ADBÉ DE CLAIRVAUX, A UN

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