‹ Œuvres de Saint BernardChapitre 84 sur 385 · ABBÉ DE SON ORDRE · texte numérisé non relu

ABBÉ DE SON ORDRE

Fastred, indigne serviteur et t^bé dos moines de ClairvauXy à N., abbé : le salut en Jésus-Christy et qu*il ait da\antage l'esprit de la pauvreté évangélique.

4 . Sur le rapport 4e quelqu'un qui a autant de compassion pour le salut de votre âme que vous avez de sollicitude pour les besoins de votre corps, nous avons appris que, oubliant et votre Règle et votre devoir de donner l'exemple à vos moines, vous faites dresser une table dans la maison des hôtes, où, à défaut d'hôtes, vous satisfaites vos propres désirs ; et que, dans votre vêlement et dans votre coucher, vous imitez beaucoup plus le riclic et les festins que le pauvre Lazare^ ne vous sou-

S. Rern. — ToM. n.

venant plus du châtiment dont Dieu menace les hommes attachés aux plaisirs de cette vie. Certes, mon fils et mon frère, il sert peu de ^porter cet habit pourêtre englouti dans l'enfer. Partout ailleurs s'ouvre une voie plus libre et plus large où vous pouvez marcher. Mais puisque cependant Dieu vous a appelé à celle-ci, attachez- vous-y, pour n'en point perdre le mérite. Jamais, dans l'intérieur d'un cloître ou d'un monastère, pareil costume n'a été do mise; les vêtements que vous avez l'habitude de porter ne sont pas de la qualité ({ue nos statuts nous prescrivent. L'étymologie du nom de moine, c'est solitude et tristesse : comment donc des vêtements somptueux, (|ui sentent la pompe du monde, pourraient-ils convenir à un solitaire? et comment les signes de l'allégresse et de la joie s'accorderaient-ils avec la tristesse? Un moine doit se contenter, mon fils, de ce qui excédait encore les besoins de l'apôtre saint Paul, à savoir de manger pour soutenir la nature et entretenir la vie, et de se vêtir assez pour couvrir le corps. Qui demande davantage doit être considéré ï>ar nous comme le pharisien hypocrite(|ui recherche les honneurs dans le vêtement, plutôt que comme un disciple et un imitateur de la pauvreté évangéli(|ue.

2. Non, telle n'est point la vie que nous a enseignée à vous et à moi notre père et prédécesseur Bernard, d'heureureuse mémoire; telle n'est point la règle que suivent les abbés et les pleines de notre Ordre sacré, qui nous ont nourris, même le jour de Pâques, de pain fait d'avoine, d'herbes cuites sans huile ni graisse, de fèves et de pois : austérité qui s'observe à peu près la même dans toutes les maisons de l'Ordre. Et vous, comme si vous n'apparteniez pas à cet Ordre, vous vous procurez des mets délicats et somptueux, pour satisfaire votre gourmandise. Est-ce vous, abbé, vous règle et exemple de vos religieux, qui osez manger des viandes recherchées, des poissons frais accommodés de diverses façons, du pain cuit par des femmes en dehors du monastère ? Je né le dis pas sans rougir, et pourtant je dois le dire : il y a dans la voie de Dieu beaucoup de moinps plus parfaits que leur abbé, matelots supérieurs à leur capitaine, soldats meilleurs que leur général; dans votre monastère on en irouveun grand nombrequi, durant ces heures de la nuit <)ue vous passez en festins somptueux et superflus, vaiiuent à la prière et j)rennent des disciplines pour expier leurs fautes et en obtenir la rémission. Que vous êtes loin, mon père et mon frère, de la perfection de l'un de

nos compagnons ()tiî mourut Tannée même de son noviciat et que la rigueur de l'abstinence accompagna jusqu'à la fin 1 Saisi, en effet, d'un profond dégoût, il eut le désir de manger un œuf à la coque; mais, craignant de perdre le mérite d'avoir réprimé sa volonté et son appétit, il ne voulut pas le faire connaître, sinon aiu dernier instant de sa vie, au moment où déjà il rendait l'âme, et quand son abbé lui eut auparavant promis de ne pas le forcer à satisfaire son désir.

3. Vous donc qui en religion êtes abbé, vous qui avez été établi pour servir d'exemple à ce novice, quel est votre mérite comparé au sien? Si le Christ, avant de prêcher, jeûne; si Élie jeûne pour être enlevé sur le char de feu ; si les Ninivites rachètent leur ruine par le jeûne ; si Esther par le jeûne sauve son peuple et apaise la colère d'Assuérus; si saint Jean -Baptiste passe toute sa vie dans le jeûne pour aplanir la voie à l'Évangile, et si cette voie a été suivie par les saints, quelle est celle que vous prétendez vous ouvrir à vous-même pour- le ciel, vous qui marchez dans un chemin si différent? La gourmandise a perdu l'innocence de nos premiers parents. Dans l'ivresse, Noë a découvert sa nudité, et Loth a commis un inceste. C'est après avoir mangé que le peuple s'est levé et a adoré le veau d'or. Amnon a été tué au milieu d'un repas, et là aussi Holopherne s'est oublié. C'est en mangeant que Balthazar a vu les caractères présages de sa mort. Enfin, c'est dans un festin qu'on a apporté la tête de cet homme prodigieux et tellement supérieur à la nature, que parmi les enfants de la femme aucun ne s'est élevé plus haut que lui.

4. Quand donc tant d'hommes ont péri malheureusement, que peut-il vous arriver de bien ? Vous donnez pour excuse les douleurs d'estomac et de tête que la nourriture ordinaire vous cause. Vous faites complètement fausse route, si vous croyez qu'un moine puisse suivre les traitements d'un séculier. Nous venons chercher au monastère les incommodités, et non les agréments et les plaisirs du corps. Si la faiblesse donnait des forces à saint Paul, pourquoi vous efforcez-vous de paralyser chez vous le moyen et la cause de si grands biens î Croyez-moi, mon père, bien souvent j'ai vu saint Bernard éprouver des scrupules à manger, pour réchauffer son estomac, des potages de farine assaisonnés d'huile et de miel. Et comme je lui reprochais cette austérité, il me répondit : a Mon fils, si vous connaissiez les obligations d'un moine, vous arroseriez de

larmes toutes les bouchées que vous manges?.' Car nous entrons dans le monastère pour pleurer nos péchés et ceux du peuple ; et, en mangeant le pain que le peuple a préparé par son travail, nous consommons en quelque sorte ses péchés, afin de pouvoir les pleurer comme nôtres ». Il ajoutait encore : « Il ne suffit pas à un moine de prétexter la maladie. Car les saints pères, nos ancêtres, cherchaient des vallées humides et profondes pour construire leurs monastères, afin que les moines souvent malades vécussent sans sécurité, et eussent toujours la mort devant les yeux » . Si donc les saints recherchent les moyens de souffrir, pourquoi vous préoccupez-vous, au contraire, de vivre à votre aise? et s'ils nous ont recommandé ce moyen comme une source de tant de biens, en vertu de quelle dispense, sous prétexte de faiblesse^ prenez-vous et prodiguezvous les richesses du monastère pour les commodités de votre corps? Votre âme, mon frère, est plus malade que votre corps. Si en effet elle était dans la grâce de Dieu, le corps ne serait pas si faible ni si ami des délices de la terre» Réformez donc ces habits précieux, et renoncez à ces mets exquis. Car, quoique je ne vous aie pas tâté le pouls, je connais le remède qui doit vous guérir ; et si cet avertissement fraternel donné par un compagnon ne suffit pas, je devrai nécessairement, comme votre supérieur, recourir à un autre traitement.

LETTRE CDXCII \

DE l'ÉVËQVE de WORVS A SAINT BERNARD.

A B., révérend abbé de Clairvaux, B., par la grâce de Dieu évêque de TÉglise de Worms : ses sentiments dévoués et ses prières.

Plusieurs fois déjà nous nous sommes adressé à votre bonté sans avoir de réponse, et nous ignorons si cela provient de la négligence des messagers ou de la multitude de vos occupations. Mais comme nous revenons encore à la charge, levez-vous au moins à cause de mon importunité et comblez mon désir en cessant tout retard. Qu'il y ait entre vous et Tabbé

1 Les trois lettres qui, dans l'édition latine de M. Migne, portent les noméroJ CDxai,CDXCui et cdxciv, ne sont ni écrites par saint Bernard ni adressées à saint Bernard, et elles nous ont paru peu servir à réclaircissement de sa correspondance ; nous avons cru devoir les remplacer par trois lettres inédites, adressées à saint Bernard et découvertes par M. le baron Kervyn dt LettenhOTew

iiS

d'Eberbach un arrangement pour l'organisation du spirituel, tandis que moi je fournirai le temporel pour la réception des religieux de Totre Ordre. Si je n'en suis pas digne devant celui auprès duquel les oiseaux du ciel bâtissent leur nid, il en est digne celui dont nous tenons la place , quoique indigne, celui dont vos religieux suivent et baisent les traces.

LETTRE CDXCm

DE LiVÉQUE DE WORMS A SAINT BERNARD.

A B.^ abbé de Glairvaux^ digne de Dieu^ B., humble minisire de TEglise de Worms : Tesprit de piété.

Nous voyons avec surprise et nous supportons avec peine que nous ayons tant de fois fait appel à Votre Paternité sans avoir encore obtenu de réponse; et nous attribuons juste* ment à nos pécbés que vous, qui ouvrez spontanément aux autres les portes de votre cœur, vous nous les fermiez à nous qui ne cessons d'y frapper. Vous savez bien que nous avons demandé depuis longtemps et que nous attendons en vain de Votre Paternité un abbé pour cette nouvelle plantation que nous avons entrepris d'édifier à la gloire de la divine Majesté ; mais nous avons été tout à fait trompé dans notre espérance et dans nos désirs. Nous avons pourtant un abbé et un couvent. Hais, pour ainsi parler, notre sœur est toute petite et n'a pas de sein pour les nourrir, et nous désirons par un don de votre largesse suppléer à ce qui lui manque. Nous vous prions donc et nous vous supplions instamment de vouloir bien sans plus de résistance nous envoyer £., le bien-aimé fils de notre église.

LETTRE CDXCIV.

d'un inconnu.

Je voudrais aujourd'hui faire sur moi-même

l'essai de ce que vos écrits disent de vous et de ce que la renommée partout en publie. Nous avons lu dans vos écrits que vous vous reconnaissez avec l'Apôtre débiteur envers les cœurs simples: si envers les simpIes,donc envers moi. Que dirai-je de votre réputation? il est certain que personne dans la nécessité ne demande en vain un conseil à Votre Paternité. C'est pourquoi moi aussi maintenant, bien qu'inconnu de vous, père aimable, dans mes angoisses, je tourne mes regards vers vous, et, au milieu des tribulations qui sont venues m'accabler, je demande conseil et consolation à Votre Sainteté. Car, sans parler pour le moment de beaucoup d'autres choses qui troublent ma faiblesse, le poids du gouvernement qui m'est imposé, en tout point supérieur à mes forces, m'accablf surtout en ce que je ne puis satisfaire ni à ma règle ni à ma profession. Car, pour employer les paroles de l'Évangile, je suis un homme dans la dépendance, ayant sous moi non seulement des moines, mais, ce qui est plus grave, aussi des soldats ; et je dis à l'un ; Va, et le soldat est plus prompt à marcher au combat que le moine, ô douleur! à se conformer à l'observance de la règle. Sur ce, si Dieu le permet et que je sois encore en vie^ j'ai résolu d'aller au prochain Carême trouver Votre Sainteté, afin de recevoir sur ces choses les réponses de votre prudence face à face et de vive voix, espérant par le conseil de votre sagesse calmer l'ardeur de mes désirs. Hais comme je crains d'être trompé dans mon attente, si j'arrive à l'improviste et que par hasard je ne vous trouve pas à la maison, je vous prie de me faire savoir par le porteur des présentes si vous aurez quelque part dans notre pays quelque affaire qui me permette de vous y rencontrer; sinon, quand et où je pourrai vous trouver. Portez-vous bien et obteneznous la même grâce par vos saintes prières.

f IN DES LETTRES*

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