CHAPITRE PREMIER
IL GÉMIT DE SAVOIR LE SOUVERAIN PONTIFE PAR- TAGÉ ENTRE TANT d'OGGUPATIONS DIVERSES.
4 . Par où donc vais-je commencer?Ce sera, je le préfère ainsi, par vos occupations : car c'est principalement sur ce point que je m'afflige avec vous. Je dis que je m'en afflige avec vous^ si toutefois il est vrai que vous vous en affligiez vous-même. Dans le cas contraire^ j'aurais mieux fait de dire tout simplement, je m en afflige: car le moyen de s'affliger avec un autre, quand cet autre n'est point affligé t En conséquence, si vous en êtes affligé, je m'en afflige avec vous; que si vous ne vous en affligez point, je m'en afflige toujours, et alors plus que jamais, sachant qu'un membre devenu insensible est d'autant plus loin d'être guéri, et qu'un malade qui ne se sent plus, est dans un danger extrême.
Loin de moi, cependant, d'avoir sur votre compte de pareils soupçons. Je sais de quelles délices vous jouissiez, il n'y a pas encore si longtemps, dans votre chère retraite. Impossible qu'en si peu de jours vous en ayez perdu l'habitude ; impossible que vous cessiez si tôt de regretter un bien qu'on vient de vous ravir Une plaie toute fraîche n'est point sans douleur: la cicatrice n'a pu se former encore, ni émousser si vite la sensibilité. D'ailleurs, si vous voulez en convenir, vous ne cessez pas de trouver de justes sujets d'affliction dans la perte de ces moments précieux qu'on vous enlève chaque jour.
C'est bien malgré vous, je suppose, que vous
DE LA CONSIDÉRATION. — LIVRE PREMIER
TOUS voyez arraché aux tendres embrassements de Totre Rachel ; et autant de fois cela tous arrive, autant de fois, nécessairement, vous devez éprouver de nouvelles douleurs. Hais, quand cela ne vous arrive-t-il point? Que de fois vous voulez, et vous voulez en vain I que de fois vous formez un projet, et vous ne pouvez point le suivre 1 que de fois vous faites des efforts, sans être maître d'avancer ; vous prenez bien des peines, sans obtenir aucun résultat ; vous éprouvez les douleurs de l'enfantement, sans pouvoir enfanter ; vous essayez, et l'on vous interrompt; vous commencez l'ouvrage, et il faut le quitter ; vous ourdis-, sez la trame^ et l'on vous coupe tous les fils 1 Les enfants^ dit le Prophète, sont venus jmquau point de naître^ et la mère na pas la force de les mettre au monde ^,
Vous reconnaissez-vous à ce trait? Ah ! nul ne s'y reconnaît mieux que vous. Votre front ne sait plus rougir, et, à l'instar de la génisse d^Éphratm^ vous avez appris à aimer fouler le grain *, si, permettez moi de vous le dire, il en en est ainsi de vous. Hais non : une telle insensibilité ne peut convenir qu'à celui qui a été abandonné à son sens réprouvé. Je veux vous voir en paix, sans doute, mais par l'absence de tels soins, et non au milieu de ces soins mêmes. Autrement, je ne craindrais rien tant pour vous qu'une si dangereuse paix. Vous avez peut-être de la peine à croire qu'un tel mal* heur puisse jamais arriver. Hoi, je soutiens qu'il peut arriver, même à vous ; si, comme on le voit tous les jours, par un effet de l'habitude vous tombez dans l'insouciance.