‹ Œuvres de Saint BernardChapitre 90 sur 385 · LES USAGES RÉPRÉHENSIBLES SE TOURNENT FACILEMENT EN HABITUDE · texte numérisé non relu

LES USAGES RÉPRÉHENSIBLES SE TOURNENT FACILEMENT EN HABITUDE

2. Ne comptez pas trop sur les sentiments qui affectent maintenant votre cœur. Rien n'est si avant dans le cœur de l'homme, que la négligence et le temps ne finissent par l'effacer. Une plaie ancienne A négligée se couvre peu à peu d'un calus ; et par cela même qu'on ne la sent plus, elle devient incurable. Enfin, toute douleur vive et continue ne saurait durer longtemps : car, si rien ne peut la calmer, il faut nécessairement qu'elle se calme d'ellemême. Que dis-je? même avant longtemps, ou elle sera soulagée par un remède, ou sa continuité fera qu'on ne la sentira plus.

« IV Rois» XIX, 3. — « Osée, x, 11,

Que ne change point l'habitude? q\ïe n*eirdurcit point la continuité ? de quoi l'usage ne vient-il pas à bout ? Ne voit-on pas des hommes éminents en vertu, qui, rebutés d'abord par des choses qui leur semblaient amères, s'y sont malheureusement familiarisés, par l'usage même,au point d'y trouver de la douceur ? Entendez le Juste se lamenter sur cette infirmité de notre nature. Hélas/ ce que mon âme repoussait naguère avec horreur, est maintenant^ dans ma détresse^ma nourriture de chaque jour ^.

Un fardeau peut paraître d'abord insupportable ; si avec le temps vous vous y faites, vx)us le jugerez moins pesant ; peu après, vous le trouverez léger ; bientôt, vous ne le sentirez plus ; enfin, vous y prendrez même du plaisir. C'est ainsi que, par degrés, on tombe dans l'endurcissement du cœur, et de l'endurcissement dans la complète indifférence. De même aussi, comme je l'ai déjà dit, une douleur vive et continue finit bientôt, ou parce qu'elle guérit, ou parce qu'on y devient insensible.

3. Et voilà précisément pourquoi j'ai toujours craint, et je crains maintenant encore que, pour avoir trop différé le remède, vous n'alliez en désespéré vous jeter dans un malheur irréparable, faute d'avoir senti votre douleur ou d'avoir pu la supporter. Je crains, dis-je, qu'au milieu de vos occupations innombrables, désespérant d'en voir jamais la fin, vous ne laissiez s'endurcir votre âme, et qu'ainsi vous n'en veniez par degrés à vous priver en quelque façon vous-même du sentiment d'une juste, d'une utile douleur. Vous ferez bien plus prudemment de vous soustraire à ces oc* cupations, ne fûtrce que pour un temps, que de permettre qu'elles vous dominent, et que, peu à peu, elles vous mènent infailliblement là où vous ne voulez point aller. Où donc ? di« rez-vous peut-être : à l'endurcissement du cœur. Et n'allez pas me demander en quoi il consiste. Si vous n'avez pas frémi du danger, ce mal est déjà le vôtre. Il n'y a qu'un cœur endurci qui n'ait point horreur de lui-même, parce qu'il ne se sent plus. Que seri-il de m'interroger? Interrogez Pharaon. Jamais un homme au cœur endurci n'a pu obtenir de salut, à moins que Dieu, le prenant en pitié, ne lui ait enlevé ce cœur de pierre, comme parle le prophète, pour lui donner un cosur de chair '.

Qu'est-ce donc qu'un cœur endurci? C'est celui qui ne saurait être ni déchiré par le remords, ni attendri par la piétés ni touché par les prières ; qui ne cède point aux menaces, qui se

* Job, VI, 7. — • Ezécb., xxxvi, 26.

DE LA CONSIDÉRATION. — LIVRE PREMIER

roidit contre les corrections. C'est un cœur insensible aux bienfaits, infidèle aux conseils, rebelle aux jugements, inaccessible à la honte, indifférent au danger, inhumain avec les hommes, sacrilège envers Dieu, oubliant le passé, négligeant le présent, ne songeant point à Favenir ; un cœur qui, dans le passé, a tout oublié, hormis ses injures ; qui, dans le présent, ne sait tirer parti de rien ; qui, dans l'avenir, ne sait rien prévoir ni préparer, si ce n'est, peut-être, ses vengeances. Et, pour exprimer brièvement tous les maux renfermés dans ce mal horrible, c'est un cœur qui n'a ni aucune crainte de Dieu« ni aucun respect pour les hommes.

Voilà où peuvent vous entraîner ces funestes occupations,sitoutefoisvouscontinuez,comme fous l'avez fait d'abord, à vous 7 livrer tout entier, ne réservant rien de vous pour vousmême. Vous dépensez votre temps en pure perte ; et, s'il m'est permis d'être pour vous un autre Jéthro ', je vous dirai que, vous aussi, TOUS vous consumez follement dans des travaux stériles, qui ne sont propres qu'à tourmenter l'esprit, à épuiser le cœur et à faire perdre la grâce. A quoi comparer, en effet, le résultat de tant de soins, qu'à de fragiles toiles d'araignée ?

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