LETTRE CCCXXVI
(Écrite Ters Tan 1139.)
DS l'aBBÈ GUILLAUME A GEOFPROI, ËVÉQUE DE CHABTllES, KT A BERNARD, ABBÉ DE CLAIRVAUX *.
Jl les exhorte à défeodc« la cause de Dieu et ceila de I'É<* giisc contre les erreurs de Pierre Abeilard, dont il rapporte quelques propositions.
A ses révérends seigneurs el pères dans le Clirist, à à GeolTroi, évoque de Charlrcs, el à Bernard, abbé de Clairvaux : une bonne vie cl dlj^ureux jours.
1. Je suis confondu devant vous, Dieu le sait, mes seigneurs et pèresi lorsque je me vois
t Cette lettre est mise oomme pr^&ee eo tête de U diaco»* sUm que ce même Guillanme, abbé de Saint-Thierry, soutint à Reims contre Pierre Abeilard, et qui a été éditée dans le tome IV de la Bibliothèque de Cileaux. Rile a été écrite avant teoies les leUret 4e saint Bernard, relatives à Abeilard, et^ par co«M|iieii|, a¥4ot l'evpéf IHO^
forcé, moi qui ne suis rien parmi les hommes, de vous adresser la parole dans une affaira d'un intérêt grave et général, tandis que vous gardez le silence, vous et les autres, dont le devoir était de parler. Car la foi, qui est notre espérance commune, est trop profondément et trop dangereusement altérée, sans que per-* sonne s'y oppose, ni la défende ; cette foi, que le Christ a consacrée pour nous de son sang, pour laquelle les apôtres et les martyrs ont combattu jusqu'à la mort, que les saints docteurs ont défendue par leurs pénibles travaux et par leurs sueurs abondantes, et qu'Us ont transmise intègre et pure jusqu'à ces jours de corruption. Je me consume moi*méme; l'angoisse de mon cœur et la douleur de moa esprit me forcent à parler pour cette vérité» pour laquelle Je voudrais même, si cela était nécessaire et opportun, donner ma vie« U Qo s^agit pas de points sans importance, mais d^ la foi on la sainte Trinité, de la personne du Médiateur, de TEsprit-Saint, de la grâce da Dieu, du mystère de la rédemption générale, Pierre Abeilard, en etYet, recommence à en-» seigner et à écrire ses nouveautés. Ses livret passent les mers et franchissent les Alpes ; sel nouvelles opinions sur la foi, ses nouveaux dogmes se répandent dans les provinces et dans les royaumes ; ils sont précbés avec éclat et sontenus en toute liberté, au point qu'on dit qu'ils ont de l'autorité à la Cour de Rome* Je vous le déclare, vous gardes un silence aussi dangereux pour vous que pour l'Église de Dieu* Nous regardons comme rien, qu'on corrompe là foi pour laquelle nous avons re» nonce h nous-mêmes ; sous prétexte de ne paf offenser Dieu, nous ne craignons pas de l'oft ienser. Je vous en avertis, il est encore dans l'enfantement de ce mal, et, si on ne le pré** vient, il s*élancera comme un basilic, pour lequel on aura de la peine à trouver un char» meur. Écoutez pourquoi je parle ainsi*
2. Deniièrement, il m'est tombé par hasard sous les yeux un écrit de cet homme, qui avait pour titre: Théologie de Pierre Abeilard ; ce lilic, je l'avoue, me donna la curiosité db le lire. C'étaient deux traités contenant à peu près la même chose, sinon qu'il y avait un peu plus dans l'un, un peu moins dans l'autre. Dès que je trouvais quelque passage qui m'indignait profondément, je le marquais, et j'écrivais au-dessous ce qui m'avait irrité. Je vous ai envoyé ces notes avec les livres cu]k-m'«mef , vous jugerez, si j'ai ou raison de m'en émiu* voir. Comme j'ai été profondémeattnublé par
ces nouveautés singulières dans les termes de la foi, par ces inventions de sens inconnus jusqu'ici, et que je n'avais personne auprès de qui je pusse me réfugier, je vous ai choisis entre tous, et je me suis adressé à vous, pour vous apiK3ler à la défense de Dieu et de toute l'Église latine, car cet homme vous craint et vous redoute. Si vous fermez les yeux, qui craindra iil? Et s'il parle aujourd'hui comme il le fait, que ne dira t-il pas lorsqu'il ne redoutera plus personne ? Comme presque tous les maîtres de la science ecclésiastique ^ sont morts, cet ennemi domestique de l'Eglise l'attaque comme une république abandonnée, et il s'arroge sur elle une autorité singulière. 11 traite la divine Ecriture comme il avait coutume de traiter la dialectique, il y introduit ses inventions propres, ses nouveautés périodiques; il est le censeur et non le disciple de la foi, son réformateur et non son imitateur.
3. Voici donc les propositions que j'ai tirées de ses opuscules, et cru devoir vous présenter: I* il définit la foi, l'appréciation des choses qu'on ne voit pas ; 2® il dit qu'en Dieu, les noms de Père, de Fils et de SaintrEsprit sont impropres, el qu'ils ne sont qu'une description de la plénitude du souverain Bien ; 3® que le Père est la puissance pleine, le Fils une certaine puissance, tandis que i'Esprit-Saint n'en est pas une ; 4® que le Saint-Esprit n'est pas de la substance du Père et du Fils, comme le Fils est de la substance du Père ; 5® que le Saint* Esprit est l'âme du monde ; 6"" que par le libre arbitre, sans l'aide de la grâce, nous pouvons vouloir et faire le bien ; T* que le Christ n'a pas pris un corps, et n'a pas souffert pour nous délivrer du joug du diable ; 8^ que le Christ, Dieu et homme, n'est pas une troisième personne dans la Trinité; 9^ que, dans le sacrement de l'autel, la forme de la substance primitive reste dans l'air; lO"" que les suggestions du diable se font dans les hommes par des voies naturelles ; il"* que nous recevons d'Adam non pas la faute, mais la peine du péché originel ; iV qu'il n'y a de péché, que dans le consentement au péché et dans le mépris de Dieu ; 13° qu'on ne commet aucun péché par concupiscence, par délectation et par ignorance, qu'il n'y a pas là le péché, mais la nature.
4. Voilà le petit nombre de propositions de cet opuscule que j'ai réunies, et cru devoir vous présenter, tout d'abord pour vous exciter, et pour nous servir d'excuse, afin que nous ne
> ADselme de Laoo, oiiillauiuc de Châluns, etc.
paraissioos pas nous être émus en vain. Cependant, je vais entreprendre avec l'aide de Celui entre les mains duquel nous sommes, nous et nos paroles, de développer un peu plus ces propositions avec d'autres qui eu dépendent ; je m'inquiéterai peu de vous déplaire par mes expressions, si je ne vous déplais pas dans ma foi ; si je puis de quelque façon vous faire comprendre que j'ai eu raison de m'émouvoir, peut-être serez -vous émus vous aussi, et lorsqu'il s'agit de la tête vous ne craindrez pas celui qui l'attaque, qu'il soit le pied, la main, ou l'œil. Moi aussi, j'ai aimé cet homme, et je voudrais l'aimer encore, Dieu m'en est témoin; mais, dans une telle affaire, personne ne me sera jamais parent, ni ami. Il ne faut pas attaquer ce mal par des avertissements ou par des avis secrets, puisqu'il s'est rendu aussi public, et que lui-même l'a répandu. Il y a encore, à ce que j'apprends, quelques petits opuscules de lui qui ont pour titres : Oui et non ; Connais-toi toi-même ; et d'autres dont je crains que les dogmes ne soient aussi extravagants que les noms, mais on dit qu'ils fuient la lumière, et qu'on les cherche sans pouvoir les trouver. Venons maintenant à la question etc.