‹ Œuvres de Saint BernardChapitre 91 sur 385 · POUR ENTENDRE DES PLAIDOIRIES ET JUGER DES PROCÈS · texte numérisé non relu

POUR ENTENDRE DES PLAIDOIRIES ET JUGER DES PROCÈS

4. Je VOUS le demande, qu'est-ce, après tout, que d'être occupé du matin jusqu'au soir à plaider ou à entendre plaider ? Et plût à Dieu qu'à chaque jour suffit son mal 1 Les nuits mêmes ne sont pas libres. A peine daigne-t-on accorder aux besoins impérieux de la nature un peu de relâche pour ce pauvre corps, et aussitôt on se lève pour retourner aux plaidoiries. Le jour transmet au jour des procès, la nuit lègue à la nuit des embarras interminables *: c'est au point qu'il n'est plus possible de respirer un moment pour le bien, d'avoir des heures réglées pour le repos, d'olitenir, même à la dérobée, de rares instants de loisir.

Je suis bien sûr que vous déplorez comme moi cet état de choses; mais vainement en gémissez-vous, si vous ne cherchez pas aussi à y remédier. En attendant, je vous exhorte à le déplorer toujours de même, et à n'y devenir

^ Exode, xviiii 18. — * AUasion au psaume xviii, 2.

jamais insensible, quelle que puisse être sa durée et sa continuité. Je les ai frappés, et ils ne l'ont point senti ^, dit le Seigneur. Ne res- ' semblez point à ceux-là. Appliquez-vous plutôt à reproduire en vous les sentiments et le lan- ' gage du Juste, qui s'écriait : Quelle est, hélas/ ma force pour supporter de pareils maux ? et jusquoù puis-je aller sans perdre patience? Ma force, après tout, nest pas la force de la pierre^ et ma chair n'est pas d'airain*,

II y a bien de la vertu dans la patience ; mais Je ne voudrais pas que vous en eussiez contre de tels maux : il vaut mieux quelquefois n'être point patient. Gardez-vous d'approuver jamais la patience de ceux à qui saint Paul disait: Étant sages comme vous êtes , vous consentez à supporter des insensés •. Si je ne me trompe, c'était là une pure ironie ; ce n'était pas un éloge, mais une raillerie mordante sur la bé* nignité de certains fidèles, lesquels, se livrant sans résistance à de faux apôtres qui déjà les avaient séduits, se laissaient entraîner par eux, avec une patience imperturbable, à toutes leurs doctrines étrangères et impies. D'où vient qu'il ajoute aussitôt : Vous permettez^ en effet, qu'on vous réduise en servitude *.

Ce n'est pas une patience louable, que de tolérer qu'on vous rende esclave, quand vous pourriez jouir de votre liberté. Je ne veux pas que vous vous cachiez à vous-même cet état d'esclavage, auquel véritablement vous êtes de jour en jour réduit à votre insu. C'est le sort d'un cœur dépourvu d'énergie , de ne pas ressentir ses propres tribulations malgré leur continuité. Quelqu'un a dit : La tribulation ouvre l'oreille de l'intelligence *. Cela est vrai, mais seulement quand elle n'est pas trop forte: car, si elle est excessive, au lieu d'ouvrir l'intelligence, elle fait mépriser les maux. Enfin, lorsque l'impie est arrivé au fond de l'abîme du mal, il n'a plus pour tout que du mépris •.

Sortez donc de votre sommeil; et que ce joug d'un odieux esclavage, qui menace de si près votre tête, ou plutôt qui déjà l'accablé de son poids, vous inspire non-seulement de la crainte, mais une véritable horreur. Pensezvous n'être point esclave, par la raison que vous servez non un seul maître, mais tout le monde? Je ne connais point de servitude plus ignoble ni plus dure que celle des Juifs : car ils la traînent partout après eux, et partout ils rencontrent leurs maîtres. Hais vous-même, je vous le demande, dans quel lieu, à quel

* Jérém., v, 3. — « Job, vi. 11, 12.—' Il Cor., xi, 19.— * n Cor., XI, 20.— » Isale.xzvni, 19. — • Prov.» xviir, 3.

DE LA CONSIDÉRATION. — LIVRE PREMIER

heure éies-voiis libre, cles-vous tranquille, êtes- vous maître de vos volontés? Partout le bruit ; partout l'embarras des affaires ; partout ce joug de servitude qui pèse incessamment sur vous.

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