A MADEMOISELLE CLÉMENT (O
Se résigner hnmblemeDt, si, malgré tons nos efforts, notre désir D*est pas accompli. — Les âmes qae Dieu aime « en tont et par tout. »
[Octobre 1608.]
Madamoyselle,
Vous deves vous resigfner entièrement entre les mains de nostre bon Dieu, lequel, quand vous aures fait vostre petit devoir a la sollicitation de ce dessein que vous aves, aura très aggreable tout ce que vous feres, encor que ce sera beaucoup moins. Bref, vous deves avoir courage a bien procurer que vous soyes Religieuse, puisque Dieu vous en donne tant de désir.
Mais si, après tous vos effortz, vous ne pouves pas reùscir, vous ne sçauries plaire davantage a Nostre Seigrneur que de luy sacrifier vostre volonté, et demeurer en tranquillité, humilité et dévotion, entièrement remise et sousmise a son divin vouloir et bon playsir, lequel vous reconnoistres asses quand, ayant fait vostre possible, vous ne pourres pas jouir de vos souhaitz. Car nostre bon Dieu esprouve quelquefois nostre courage et nostre amour en nous privant des choses qui nous semblent et qui sont très bonnes a Tame ; et s1l nous void ardans a la poursuitte, et néanmoins humbles, tranquilles et resignés au manquement et a la privation de la chose poursuivie, il nous donne des bénédictions plus grandes en la privation qu'il ne nous en donne en la possession de Testât désiré; car, en tout et par tout. Dieu ayme ceux qui, de bon cœur et simplement, en toutes occasions et en tous accidens, peuvent luy dire : Vostre volonté soit faite^. • Matt., vi, 10.
Franc», E. de Genève.
(i) La mention de M"« Clément dans la lettre précédente et celle da 14 décembre 1606, semblent indiquer qae la présente lettre lai a été anssi adressée, et yraisemblablement après le i*' octobre 1608.
^6 Lettres de saint François de Sales
CDLXXXIV
A LA BARONNE DE CHANTAL
La fête de It Dédictce ; les cœurs et les corps, temples mystiques dédiés à Dieu par les vœnx. — La dévotion du Rosaire à Anoecy. — La baronne de Chantai à Thôpital de Beaune.
Annecy, 8 octobre 1608.
Nous célébrons aujourd'huy, ma chère Fille, la Dédicace de nostre Eglise ; mais, entre les Offices, je vous viens escrire cette lettre pour retourner bien tost a Tautel ou je veux, avec des particulières affections, faire action de grâces a nostre doux Sauveur de la dédicace de nos cœurs et de nos cors que par sa miséricorde nous luy avons faitte par nos vœux. O que nous serons heureux,
• et I Cor., m, 16. ma bonne chère Fille, si nos temples * ne sont point violés !
• Rom., vm, II. Qu*a jamais le Saint Esprit y réside * et ne permette point
qu'aucune irrévérence y soit commise ; que ce soyent des •isai«,Lvi,7;Matt., maysons d'orayson * et de prière, ou les sacrifices de •Pss.xux, M.ttit, louange^ de mortification et d'amour soyent immolés*. ^^* '^' O ma Fille, que mon cœur est plein de bons souhaitz
pour le vostre ! Vous diray je bien ce sentiment ? Dimanche je fis un sermon du Rosaire, parce que je suis de cette Confrérie la il y a long tems (0, et presque toute cette vilette en est ; et d'autant que je voulois faire entendre a mon cher peuple pourquoy on appelloît le Chapelet Couronne, je fus contraint d'apporter le passage de saint
• Philip., uit, I. Paul*, auquel il appelle ses disciples, sa couronne :
Demeurés ainsy, mes très chers. O ma Fille très chère et très désirée, je vous laissay en l'hospital de Beaune (>),
( I ) En effet, « pendant les premières années de ses estndes... il se fit inscrire en la Confrairie du Rosaire... il fit le vœu de dire tous les jours de sa vie le Chapelet. » (Année Sainte^ ancien Ms.) Au dire de Charles-Auguste, c*est à Paris, devant Notre-Dame des Grés, qu'il s^obligea à cette pratique, et d'après sainte Jeanne de Chantai ^Prorr». remiss, Gebenn. (I), ad art. ^), il portait le chapelet à sa ceinture et employait une heure à le réciter, « car il meditoit en le disant. »
( s ) L'édifice, vrai bijou de l'architecture du xv® siècle, et l'œuvre qu'il abritait, doivent leur fondation à Guigoone de Salins et à Nicolas Rolin son époux, chancelier de Bourgogne. « Il faut être Sœur de l'hôpital de Beaune, » avait dit un jour François de Sales à sa fille spirituelle, pour éprouver son obéissance.
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pleine de désir d'aymer, d'honnorer, de servir, d'adorer la volonté de Dieu, résignant en toutes choses, grandes et petites, la vostre a la miséricorde de la sienne ; je vous laissay avec Nostre Seigneur réellement receu en vous mesme, et cela, entre les pauvres de Nostre Seigneur. Mon Dieu, ma chère et très singulièrement chère Fille, comme cela, vous estes et ma joye et ma couronne. Et demeurés donques ainsy, ma très chère : demeurés de cœur et d'esprit avec nostre Sauveur, demeurés résignée a sa volonté, demeurés entre ses pauvres par affection. Et puisque sa volonté est que vous soyés encor au service et a la conduitte de vostre famille, demeurés-y en paix, avec la fidélité que vous devés a ce saint vouloir. Je suis celuy que Nostre Seigneur veut estre tout vostre, et tout singulièrement vostre.
Le 8 octobre 1608, a Neci.
(Voir Mémoires de It Mère de Changy, I'* Ptrtie, chap. xxi.) En revenant du château de Monthelon, en 1608, le Saint t'arrêta à Beaone et visita THâtel- Dieu avec le président Frémyot, M'*' de Bourges et sa sœur, M°^ de Chantai. Ce fut là que les voyageurs se séparèrent. (Cf. Bavard, L'Hôttl-Dieu de Beamme, etc.; Beaune, 188 1.)
CDLXXXV
A MADAME DB LA FLÉCHÈRB
Les vendanges. — Comment l'Epoux divin des âmes nourrit leur espérance et repait leur amoor. — Les vendanges spirituelles. — Le côté du Sauveur percé sur la croix. — Les choses temporelles doivent servir « d'eschellon • aux spirituelles. — Comment il faut considérer ses fautes.
Annecy, 13 octobre 1608.
Madame,
On m'a dit que vous esties bien avant en vos vendanges : Dieu soit loué. Il faut que mon cœur vous die ce mot que je dis l'autre jour a une autre vendangeuse, qui est bien de vos plus chères cousines (0.
( I ) Probablement, M"^ de Charmoisy.
78 Lettres de saint François de Sales
• C«p. 1, 1, «. Es Cantiques des Cantiques *, TEspouse sacrée, parlant
a son divin Espoux, dit que ses mammelles sont meilleur es que le vin, odorantes en unguens pretieux. Mais quelles mammelles a cet Espoux ? Ce sont sa grâce et sa promesse ; car il a sa poitrine, amoureuse de nostre salut, pleine de grâces, qu'il distille d'heure a heure, ains de momens en momens, dedans nos espritz : et si nous voulons bien y penser, nous treuverons qu'il est ainsy.
• joan., VI, 69. Et de l'autre costé, il a la promesse de la vie éternelle *,
avec laquelle, comme avec un saint et amiable lait, il nourrit nostre espérance, comme avec sa grâce il repaist nostre amour. Cette liqueur pretieuse est bien plus délicieuse que le vin.
Or, comme on fait vendange en pressant les raysins, on vendange spirituellement en pressant la grâce de Dieu et ses promesses. Et pour presser la grâce de Dieu, il faut multiplier Torayson par le3 courtz, mais vifs eslancemens de nos cœurs ; et pour presser sa promesse, il faut multiplier les œuvres de charité, car ce seront elles a qui Dieu donnera l'efiFect de ses promesses, fay esté malade, et
• Mttt, xxr, 36. vous m'aves visité, dira-il ♦. Toutes choses ont leur
• Eccics., III, 1. sayson * : il faut presser le vin en l'une et en l'autre
sorte de vendange ; mais il faut presser sans s'empresser, avoir du soin sans inquiétude.
Encor pensant, ma chère Fille, que les mammelles de l'Espoux soyent son flanc percé sur la croix, o Dieu, combien cette croix est une sep tortisse, mais bien chargée ! Il n'y a qu'un seul raysin, mais qui en vaut plus que mille. Combien de grains y ont treuvé les âmes saintes, par la considération de tant de grâces et vertus que ce Sauveur du monde y a monstrees !
Faites belles et bonnes vendanges, ma chère Fille, et
que les unes vous servent d eschellon et de passage aux
autres. Saint François aymoit les aigneaux et moutons
•s.BonaY.,Legend. parce qu'ilz luy representoyent son cher Sauveur * ; et
s. FraDC, c. viu. . . j ^ n
je veux que nous aymions ces vendanges temporelles,
non seulement parce que ce sont choses appartenantes au
soin qui correspond a la demande que nous faysons tous
'Lucas, XI, ^ les jours de nostre pain quotidien ^^ mais aussi, et
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beaucoup plus, parce qu*elles nous eslevent aux vendanges spirituelles.
Tenés vostre cœur plein d'amour, mais d'un amour doux, paysible et rassis. Regardés vos fautes, comme celles des autres, avec compassion plustost qu'avec indignation, avec plus d'humilité que de sévérité.
A Dieu, Madame ; vives joyeuse, puisque vous vous estes toute dediee a la joye immortelle, qui est Dieu mesme, qui veuille a jamais vivre et régner au milieu de nos cœurs. Je suis en luy et par luy,
Vostre humble et très asseuré serviteur.
Franc», E. de Genève.
Le 12 octobre 1608.
CDLXXXVI