DXVII
A MADAME DE LA FLÉCHÈRE
Analyse d*une tentation de découragement. — Comment doit s'exercer Tapostolat des femmes chrétiennes hors de leur maison. — Conduite à tenir lorsque nous sommes préoccupés de savoir si nous avons bien fait. — L'amourpropre et Tamour de Dieu. — Les heures de sommeil et la santé. — Pourquoi le monde est quelquefois plus propice que le cloître à Tacquisition des vertus.
Annecy, [mars 1609.]
J'ay receu vos deux lettres, ma chère Fille, et voy bien clairement que tout le mal que vous aves eu n*a esté qu'un vray embarrassement d'esprit provenu de deux désirs qui n'ont pas esté satisfaitz en vous : l'un estoit le désir de servir a Dieu en l'occasion qui se presentoit ; l'autre, le désir de connoistre si vous avies fidellement fait vostre devoir. Et en l'un et en l'autre vous aves eu de l'empressement qui vous a troublée et inquiétée, et puis embarrassée. Or, sans doute vous aves bien fait vostre devoir. Vostre esprit, panchant tous-jours un peu a l'indignation, vous a fait treuver peu ce que vous aves fait, et le mesme esprit, désirant grandement de satisfaire a son obligation et ne se pouvant certainement persuader de l'avoir fait, est tombé en tristesse et descouragement ou desgoust.
136 Lettres de saint François de Sales
Or sus, ma chère Fille, il se faut donq bien res-jouir en oubliant tout cela et s'humiliant bien fort devant Nostre Seigneur, et vous resouvenant que vostre sexe et vostre vocation ne vous permet d'empescher le mal hors de chez vous que par l'inspiration et proposition du bien, et des remonstrances simples, humbles et charitables a Tendroit des defaillans, et par advertissement aux Supérieurs quand cela se peut ( ' ) ; ce que je dis pour une autre fois. A quoy j'adjouste, pour un advis gênerai, que quand nous ne sçavons pas discerner si nous avons bien rendu nostre devoir en quelque occurrence et sommes en doute d'avoir oflFencé Dieu, il faut alhors s'humilier, requérir Dieu qu'il nous excuse et demander plus de lumière pour une autre fois, et oublier tout a fait ce qui s'est passé et se remettre au train ordinaire ; car une curieuse et empressée recherche pour sçavoir si nous avons bien fait, provient indubitablement de l'amour propre qui nous fait désirer de sçavoir si nous sommes braves, la ou l'amour pur de Dieu nous dit : Truand ou couard que j'ay esté, humilie toy, appuyé toy en la miséricorde de Dieu, demande tous-jours pardon et, sur une nouvelle protestation de fidélité, passe outre a la poursuite de ton avancement.
J'appreuve que, si ce n'est quelquefois que Ton a besoin de repos, on ne dorme pas du tout son saoul ; mais pour faire que cela ne nuyse point, en lieu de dormir, il faut un peu faire plus d'exercice pour dissiper les humeurs que le manquement du sommeil a laissé indigestes. Et en cette sorte, vous pourres retrancher une heure sur vostre sommeil du costé du matin, et non pas le soir, et je m'asseure que vous vous en porteres mieux. Pour le reste des austérités, ne vous en donnes point d'extraordinaire, car vostre complexion et vocation requiert que vous ne • Cf. supra, pp. 57, le facics pas * ; ni je n'appreuve pas une grande retraitte pour le présent, car il est mieux, pour l'acquisition des vertus, de les exercer emmi les contradictions ; et ne faut
(i) M«»« de la Fléchère, comme nous l'apprennent plasienrs épisodes de sa vie, était très pénétrée du devoir de la correction fraternelle, et sans doute elle mettait à le remplir une rigueur que le Saint voulait tempérer.
Année 1609 137
point en cela se descourager, ains user de préparation
fréquente pour s'y bien comporter*. *^f. supra, pp. 54,
Dieu soit tous-jours nostre unique amour et prétention, ma chère Fille, et je suis en luy tout vostre.
Franc», E. de Genève.