‹ Œuvres de Saint François de SalesChapitre 47 sur 124 · DXXXIV · texte numérisé non relu

DXXXIV

A MADEMOISELLE DE BRÉCHARD

L*art de cheminer sur la corde et « le baston de cootrepoidz • pour marcher assurément parmi les périls du monde. — On ne peat jamais atteindre le souverain degré de Tamour divin. — Pourquoi Dieu nous a donné notre cœur.

Annecy, [fin mai 1609(1).]

Ma chère Nièce,

• Vide Ep. oxxxii. Je VOUS escrivis l'autre jour *, mais mon cœur qui vous chérit tendrement, ne se peut assouvir de vous en rendre

( I ) Les premiers éditeurs de cette lettre avaient inséré, après la troisième phrase, quelques lignes d'un billet envoyé i M"* de Bréchard le i6 novembre 1608. (Voir ci-dessus, pp. 86, 87, le texte et les notes.)

Les présentes recommandations de François de Sales semblent inspirées par les vicissitudes douloureuses qui, en 1609 surtout, affligeaient la vie de la future Mère de Bréchard. Il n'est pas jusqu'à son vœu de chasteté, émis en 1608 pendant la Messe du Saint, qui ne soit mentionné ici, an moins sons forme

Année 1609 16$

au moins ce foible tesmoignage de vous escrire le plus souvent que je puis. Vives toute en Nostre Seigneur, ma chère Fille; que ce soit l'eau dans laquelle vostre cœur nage. Et comme ceux qui cheminent sur la corde tiennent tous-jours en leurs mains le baston de contrepoidz, pour balancer leurs cors justement en la variété des mouvemens qu*ilz ont a faire sur un si dangereux plancher, vous deves aussi fermement tenir la sainte Croix de Nostre Seigneur, affin de marcher asseurement parmi les perilz que la variété des rencontres et conversations pourront apporter a vos affections ; en sorte que tous vos mouvemens soyent balancés au contrepoidz de Tunique et très aymable volonté de Celuy auquel vous aves voué tout vostre cors et tout vostre cœur. (0 . .

Et allés, chère Nièce, je veux dire, chemines tous-jours courageusement de vertu en vertu *, jusqu'à ce que vous • P«. ixxxm, 8. ayes atteint le souverain degré de l'amour divin. Mais jamais vous ne l'atteindres, puisque cet amour sacré n'est nomplus fini que son object, qui est la souveraine Bonté.

A Dieu, très chère Nièce, aymés-moy tous-jours constamment, en qualité de l'homme du monde qui vous désire le plus de vrayes et solides consolations. Ouy, ma Fille, je vous souhaite l'abondance de l'amour divin, qui est et sera éternellement l'unique bien de nos cœurs, qui ne nous ont esté donnés que pour Celuy qui nous a donné tout le sien.

Je suys très sincèrement tout vostre, ma chère Nièce,

ma Fille.

Franc*, E. de Genève.

d'allusion. (Voir Les Vies de quatre des premières Mères^ etc. (Paris, 189a), pp. 164-168.)

Le rapport de tous ces faits avec la lettre semble justifier la destinataire et la date que nous lui attribuons.

(i) Cf. ci-dessus, note (i), p. 87, et voir note (i), p. 14.

i66 Lettres de saint François de Sales

DXXXV a la présidente brulart

L*Abbesse du Paits-d*Orbe désire venir en Savoie ; réserves qne fait le Saint i propos de ce projet de voyage. — Il se dispose à sacrer TEvéque de Belley. — Comment réparer • le manquement » de la méditation. — Pourquoi Dieu quelquefois empêche la méditation. — Les m vrayes continuelles oraysons » et • la plus dign* offrande. » — La sainte Communion en dehors de la sainte Messe. — Faisons le bien avant de mourir, mais toujours avec discrétion, — Le bon plaisir de Dien meilleur que le nôtre.

Annecy, 30 mai 1609.

Je respons briefvement mais exactement a vostre lettre que le curé de Sessel ( * ) m'a rendue. Je voy l'esprit de nostre chère seur (*), qui désire de venir faire un voyage et s'en promet un grand alegement. Encor faut-il un peu condescendre a cette pauvre fille, qui est vrayement bonne, quoy qu'infirme ; et pour cela je luy dirois volontier qu'elle vint, si je ne craignois l'inquiétude et la diversité de sentimens que messieurs vos parens en prendront. Il se peut néanmoins faire qu'ilz l'auront aggreable; et si vous connoisses que ce soit tout a la bonne foy et simplement qu'ilz l'auront aggreable, vous pourres fort librement luy donner courage de venir, et venir vous mesme, dans les mesmes conditions. Je vay ainsy réservé en ce dessein, parce que je doute que les congés qu'ilz accordent ne soyent pas donnés de bon cœur, et la dessus se disent mille choses.

Or, quand elle se résoudra de venir, il faut que ce soit sans bruit et tout simplement, comme pour venir a Saint Trivier et a Saint Claude, et vous aussi, et la bonne madamoyselle de Puligni(5) aussi, si ell'est de la trouppe,

( i) a cette époque, et depuis 1^72, le service de cette cure était à la charge des chanoines de l'église cathédrale de Saint-Pierre de Genève. Le Chapitre la faisait desservir par un vicaire, ordinairement appelé curé de Seyssel, d*où la difficulté de connaître son nom. (Voir ci-dessus, note (i), p. ^y)

(3) L*Abbesse du Puits-d*Orbe (cf. ci-dessus, p. 199).

( 3) « Madamoyselle de Puligni » est vraisemblablement la propre scsur de la présidente Brùlart, c'est-à-dire Madeleine Bourgeois, veuve de Palamède

Année 1609 167

affin d'éviter les curiosités de ceux qui voudront tout enquérir. Et si, il ne faut pas que ce soit si tost, par ce que nous avons un peu de soupçon de guerre (0, qui s'évacuera, et que Monsieur le Duc de Nemours doit passer icy pour quelques jours, pendant lesquelz je ne pourray pas l'abandonner (>). Si que, si vous prenes resolution, il faudra prendre le tems un peu bien avant, vers le moys d'aoust, sur la fin, ou sur le commencement de septembre ; car quant au moys de juUiet, je seray hors d'ici, et si, il me faudra aller consacrer un digne Evesque que nous avons a Beley, action laquelle, bien qu'elle soit courte, si est ce qu'elle me tient en suspens par ce que je ne sçai pas le tems précisément.

Au demeurant, croyes que j'auray bien de la consolation si je vous puis voir entre nos montaig^es, qui sont toutes en fort bon air, (3) et nous vous gouvernerons toutes avec du loysir. Dieu aydant. En un mot, prenes garde que vos congés soyent donnés franchement, et cela estant, ce me sera un grand contentement de vous voir un peu parmi nous, quoy que vous n'y seres nullement bien traittees... encor que nous voulussions; mais vous seres receues par certaine sorte de cœur (sic) qui ne sont pas vulgaires.

Quant a la méditation, les médecins ont rayson : tandis que vous estes infirme, il s'en faut sevrer. Et pour reparer ce manquement, il faut que vous faciès au double des oraysons jaculatoires, et que vous appliquies le tout a Dieu par un acquiescement entier a son bon playsir qui

Jaqaot, seigneur de Puligny. (Cf. le tome précédent, note (i), p. 87.) L'appellation de « M"* Jaquot » que lui donne ordinairement le Saint, ne contredit pas absolument notre conjecture.

( I ) Ce « soupçon de guerre » provenait sans doute des représailles de Genève contre Tentreprise malheureuse du sieur du Terrail. {Cf. Journal éTEsatt ColladoH^ Genève, x88).) On trouve un écho de cette alarme dans les Délibérations municipales d'Annecy ; en effet, on lit dans le Registre, i la date du 6 juin 1609 : « Pour le bruict de guerre qui court... la ville ordonne que Ton continuera la garde avec les rondes ordinaires, » etc.

( 9 ) Le duc de Nemours, étant tombé malade, ne vint qu'en septembre.

( 3 ) Cette fin de phrase a été supprimée par les premiers éditeurs et ceux qui ont suivi. Les ... laissés au milieu de la phrase suivante tiennent la place d'un mot biffé, illisible. Ce n'est pas le Saint qui l'a effacé.

i68 Lettres de saint François de Sales

vous sépare aucunement de luy, vous donnant cet empeschement la a la méditation ; mais cet (sic) pour vous unir plus solidement a luy par Texercice de la sainte et tranquille résignation. Que nous importe-il que nous soyons avec Dieu ou d'une façon ou d'autre ? En vérité, puisque nous ne cherchons que luy et que nous ne le treuvons pas moins en la mortification qu'en l'orayson, sur tout quand il nous touche de maladie, il nous doit estre aussi bon de l'un que de l'autre ; outre que les oraysons jaculatoires, les eslancemens de nostr' esprit sont des vraies continuelles oraysons, et la souffrance des maux est la plus dign 'offrande que nous puissions faire a Celuy qui nous a sauvés en souffrant. Faites vous lire quelque bon livre parfois, car encor cela supplée.

Quant a la Communion, continues tous-jours, et il est vray que je vous ay dit quil n*estoit nul besoin d'ouir

•Cf.8uprt,p. i6i. la Messe pour se communier les jours ouvriers*, ni mesme les jours de feste, quand on en a oiiy une devant ou qu'on en peut oùir un 'après, quoy qu'entre deux on face beaucoup d'autres choses : cela est vray.

Pour le légat, sur l'appréhension de vostre mort, vous le pourres bien faire, mais il faut que ce soit avec modération, en telle sorte que cela ne soit pas a trop grande charge aux vostres, car vous leur donneries sujet de refuser, ou de murmurer et se troubler. Je vous dis

•Giiat., uit., lo. comme saint Paul * : Faysons bien tandis que nous en avons le tems, mais tous-jours avec modération. Ne vous inquiètes point de ne pouvoir pas servir Dieu selon vostre goust, car en bien vous accommodant a vos incommodités vous le servires selon le sien, qui est bien meilleur que le vostre. Qu'a jamais soit il béni et glorifié. Vive Jésus ! et je suis en luy, d'un cœur très fidelle, tout entièrement vostre.

XXX may 1609.

Je salue bien humblement le bon P. Gentil.

Revu fur l'Autographe conserTé à la Visitation de Reims.

Année 1609 — • • 1 169

Page 1