DXXXVI
A LA BARONNE DE CHANTAL
Quelques-unes des « mille douces pensées » du saint Evêque pendant qu'il portait le Saint-Sacrement. — Le pectoral de l'ancienne Loi et Tostensoir eucharistique. — Effusions de piété. — Nouvelles et messages.
Annecy, 18 juin 1609.
Mon Dieu, que mon cœur est plein de choses pour vous dire, ma Fille très uniquement chère, car c'est aujourdhuy le jour de la grande feste de l'Eglise (0, en laquelle portant le Sauveur a la procession, il m'a, de sa grâce, donné mille douces pensées emmi lesquelles j'ay eu peyne de reprimer les larmes. O Dieu, je mettois en comparayson le grand Prestre de l'ancienne Loy avec moy, et considerois que ce grand Prestre portoit un riche pectoral sur sa poitrine, orné de douze pierres pretieuses, et en iceluy se voyoyent les noms des douze tribus des enfans d'Israël *. Mais je treuvois mon pec- • Exod., xxvm, 15toral bien plus riche, encor quil ne fut compose que d'une seule pierre, qui est la perle orientale que la Mère perle conceut en ses entrailles chastes, de la bénite rosée du ciel * ; car voyes vous, je tenois ce divin Sacrement ' lsai«, xlv, 8. bien serré sur ma poitrine, et m'estoit advis que les noms des enfans d'Israël estoit (sic) tous marqués en iceluy. Ouy, et le nom des filles spécialement, et le nom de Tune encor plus.
L'espervier et le passereau de saint Joseph me revenoyent en Tesprit; et me sembloit que j'estois chevalier de Tordre de Dieu, portant sur ma poitrine le mesme Filz qui vit éternellement en la sienne. Ah ! que j'eusse bien voulu que mon cœur se fut ouvert pour recevoir ce pretieux Sauveur, comme fit celuy du gentilhomme duquel *Y\àtTr.de VAm, je vous fis le conte* ; mais helas ! je n'avois pas le couteau ^' ^'*^"' \y}h
^ T j r- c 3^n (tom. V huj.
quil failloit pour le fendre, car il ne se fendit que par Edit., p. 48).
( I ) En 1609, la n grande feste » dont il est parlé ici, tombait le 18 juin. Le contenu de la lettre justifie cette même date.
l'amour. Si ay-je bien pourtant eu des grans désirs de cet amour, mais je dis pour nostre cœur indivisible.
Voyla ce que je vous puis dire(0 maintenant, a ce retour de vostre cher et brave neveu (*), qui a esté si courtoys que d'arrester volontier ces quattr'ou cinq jours avec nous. Il a, a mon advis, beaucoup de l'air de Monsieur l'Archevesque son oncle (3 ), non seulement au visage mais encor en l'esprit. Je n'ay pas reveu vos lettres pour faire celleci, car j'attens au départ de vostre filz (4), quil espère faire mardi prochain.
Bonsoir, ma très chère Fille, vives toute en Dieu et pour Dieu. Je suis en luy infiniment tout vostre. (5) La chère seur (^) fait tous-jours bien, et le reste aussi. Vive Jésus ! Amen.
Je salue bien humblement monsieur de Chantai et luy souhaite tout bonheur et félicité. Et ma petite fille (7), encor faut-il que je luy envoyé un petit bayser d'amourette, puis qu'elle se fie en moy ; que sil estoit mal fait, je le luy donnerois pas. Je luy escriray. Dieu aydant, quand son
( I ) La suite de cet alinéa est inédite.
(9) La scBur de M">* de Chantai, >fargnerite Frémyot, mariée en 1^87 à Jean-Jacques de Neufchèzes, baron d'Effrans ou des Francs, et décédée le 19 mai 1593, laissa plusieurs enfants, parmi lesquels Bénigne et Jacques. Le premier, connu sous le nom de baron des Francs, seigneur de Brain et de Bussy, mourut sans postérité en 1619, au siège d'Aleth, après de brillants services dans les armées de Louis XIII.
Jacques, né le 95 octobre 1591, avait été élevé avec son frère, dans la piété et Tamour de Tétude, par le savant Claude Robert. (Voir le tome précédent, note (9), p. 379.) Il embrassa Tétat ecclésiastique; son oncle TArchevèque de Bourges, le fit grand vicaire et chancelier de son Eglise, et en 1694, le 99 décepsbre, il le sacrait évéque de Chalon-sur-Sadne. M*'' de Neufchèzes se montra pendant trente-trois ans Tami des pauvres, le protecteur des Réguliers, fiit député aux Assemblées du clergé en 1635 et en 164^, et mourut le x"' mai 1658. Il avait été abbé de Varennes, de Saint-Etienne de Dijon, de Ferrières, etc. Sainte Jeanne de Chantai aima beaucoup TEvéque de Chalon ; fréquemment, dans ses lettres, elle encourage et loue son zèle, tout en reprenant avec une délicatesse de mère un certain goût d'opulence et de splendeur. Cette préférence d'affection fait croire que c'est de lui qu'il est fait mention ici.
(3) André Frémyot.
(4) Bernard de Sales.
(5) La fin de la lettre est inédite. Les premiers éditeurs avaient substitué aux passages inédits un fragment étranger.
(6) Probablement, M'"^ de Cornillon, sœur du Saint.
(7) Marie-Aimée.
Année 1609 171
futur rira voîr, et a ma chère nièce (') aussi. J'escris sans loysir et tout empressement, car en ces grans jours vous sçaves comme je suis. O ma Fille, mon cœur est plus vostre que mien; a jamais Nostre Seigneur y règne. Amen.
A Madame Madame la Baronne de Chantai, m. f. (ma fille.)
Revu sur TAutographe appartenant à M. le vicomte Le Rebours, à Paris. ( x) M"* de Bréchard (et ci-dessus, note (s ), p. 160).