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AU DUC DE NEMOURS, HENRI DE SAVOIE

Recommandation en ûveur d'un gentilhomme, pour lui obtenir de succéder à son père dans la charge de juge-maje du Faucigny.

Annecy, 11 août 1609.

Monseigneur,

Ayant esté prié par le sieur de Crans, juge maje de Foucig^i (0, d'intercéder vers Vostre Excellence affin d'obtenir la survivance de sa charge en faveur de son filz, je fay très volontier cet office, parce qu'il regarde un gentilhomme bien nay, qui a bon esprit et bonne ame, qui a fort bien estudié et qui, en l'exercice de la lieutenance de son père, quil fait il y a quelque tems, tesmoig^e qu'ayant la charge en chef, il s'en acquiteroit dignement et se rendroit utile serviteur de Vostre Excellence ; a laquelle je fay donq très humble demande de ce bienfait pour ce viel père qui, se pra9parant a la sortie de ce monde, a cette juste ambition d'y laisser son filz au mesme service de son Prince, qu'il a eu Ihonneur d'y exercer (»).

La bonté de Vostre Excellence, qui daigne me tenir en sa grâce, m'a donné le cœur d'entreprendre cette intercession envers elle, pour laquelle j'en fay journellement

( I ) Noble et spectable Pierre de Crans, conseiller de Son Altesse et jogemaje de Faucigny, avait éponsé successivement : Renée de Crans (contrat dotal du 9 août 1573) ; Lucrèce, fille de François de TAlée, seigneur de la Tournette (contrat dotal du 31 décembre 1^98) ; Françoise, fiUe de noble Amé Pemet, bourgeois d*Annecy.

(9) La fils du « viel père, » objet d'une recommandation si élogieuse, était sans doute Nicolas de Crans, docteur en droit, frère cadet de Charles de Crans, seigneur de Bausse, enfants tous les deux, du premier lit. De fsit, Nicolas devint juge-maje de Faucigny; en 1616, et encore le 9 mars 1639, il exerçait cette charge. Il mourut quelques années après. (Archiv. départ, de la H*«-Savoie, B, 1039 et 539.)

i88 Lettres de saint François de Sales

a Tautel envers Dieu, affin quil la comble de bénédictions immortelles. C'est, Monseigneur,

Vostre très humble et très obéissant serviteur et orateur.

Franc», E. de Genève.

XI aoust 1609.

ReTQ sur TAutographa contenré i Ptris, Bibliothèque Nationale (Fonds français t 3650).

DXLIV

au père JACQUES-PHILIBERT DE BONIVARD DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS (0

(mdiutb nCÉDtTB)

Raisons et avantages d'offrir aux ministres de Genève une conférence publique. — Manière de la proposer. — En quel cas il serait à propos d'engager la controverse sur les Versions. — Comment présenter la doctrine catholique, et de la prudence requise en la formulant. — Derniers avis.

Annecy, 17 août 1609.

Mon Révérend Père,

Je ne doute nullement que Toffre d'une douce et amiable conférence avec ceux de Genève (*) ne soit très utile

( I ) Le P. Jacques-Philibert de Bonivard, issu d*une famille de Savoie, né i Grenoble en 1563, entra dans la Compagnie de Jésus le 17 juillet 1585, fut admis à la profession des quatre vœux le 14 juillet 1603 et mourut à Vesoul le 3 août 16 19. Il professa la philosophie et les belles-lettres avec un réel talent, mais le ministère de la prédication le passionnait davantage ; il 7 employa vingt années de sa vie, avec un succès qui déconcertait les ministres. Religieux mortifié, ami des riches et des pauvres, seeourable à tous, le P. de Bonivard laissa i sa mort un renom de sainteté. Il avait, dit-on, la grâce de voir son bon Ange ; en tout cas, il fut favorisé de Tamitié de saint François de Sales et de la confiance de sainte Jeanne-Françoise de Chantai. Eclairé de lumières surnaturelles sur le futur Institut de la Visitation, il en avait approuvé hautement le dessein (voir le tome précédent, p. 393). Les Religieuses Annonciades, venues d'Italie en Bourgogne au xvii* siècle, lui doivent leur établissement dans cette province. (Waprès les noits du R, P. van Meurs, S, J,) Voir à TAppendice I, la réponse du P. de Bonivard, i la présente lettre,

( 9 ) Voir ci-dessus, Lettre dxu.

Annbb 1609 189

en ce tems, auquel ilz sont venus en quelque sorte de désir d'en avoir une, au moins a ce que j'apprens par les continuelz advis que j'ay de divers propos qu'ilz tiennent. Hz sont, pour la plus part, en scrupule de leur religion, quoy que, quand on leur en parle directement, ilz fassent semblant d'estre bien asseurés, par rayson d' Estât. Si donques ilz acceptent Tofifre, il y a de l'apparence d'un grand fruit ; s'ilz le refusent , la gloire en demeurera pour l'Eglise, et le refus accroistra le soupçon que plusieurs ont de n'avoir pas la rayson de leur costé. Je loûeray pour cela grandement que l'offre se face, puisqu'il ne peut nuire et peut grandement prouffiter.

Une lettre a celuy que vous escrives(0, sera fort a propos ; mais il faut qu'elle soit présentée par quelqu'un qui aye asses d'asseurance pour le presser de faire responce, en cas qu'il voulust la supprimer et faire le fin ; a quoy quelque notable personne de la Franche Comté, qui fust des villes avec lesquelles ceux de Genève ont commerce, seroit fort sortable. Et si, il faut adjouster a l'inscription, le titre de Conseiller du Conseil des Vingtz et cinq Seigneurs (*) ; car il y a un autre Sarrasin qui

( I ) Le personnage proposé par le P. de Bonivard et agréé du Saint pour recevoir Toffre d'one conférence, était Jean Sarasin, né en 1^74 de Jean-Antoine Sarasin et de Marie Tmchet. On l'appela d'abord « le jenne » pour ne pas le confondre avec son oncle (voir note ( i ) de la page suivante), puis Jean Sarasin tout court, à la mort de ce dernier, et plus tard « Tainé » pour le distinguer de son fils. De bonne heure, il exerça des charges importantes. Membre du Magnifique Conseil des Deux Cents le 9 janvier z6oo, auditeur le a novembre suivant, secrétaire d'Etat le 7 janvier 1603, membre du Conseil des Vingt-Cinq le 4 janvier 1604, syndic le 6 janvier 160^, et réélu comme tel en janvier 1609, 1614, 1618, 1633; premier syndic en 1636 et 1630, il remplit entre temps l'office de lieutenant de justice (novembre 1613, 1633, 1637,1631), et mourut le 30 mars 1633. Avec une ténacité infatigable, Jean Sarasin dépensa en faveur de Genève les ressources d'un esprit fertile et très avisé. Ses talents, l'ardeur de son dévouement, les services rendus ont fait son nom glorieux dans l'histoire de la cité. De concert avec Jacques Lect, dont il devait éditer les Œuvres en 161^, il publia en 1606 Lé Citadin de Genève (t). Marié successivement à Marie Thèze (9 octobre 1600), et à Anne Bitto, veuve de Samuel Bastier (38 novembre 1609), il eut de la première Jean-Antoine et de la seconde Jean Sarasin, reçu médecin à Bâle en 1633. (D* après les notes de M. Ckatelan, sous-conservateur de la Bihl, publ, de Genève,)

(3) Le pouvoir législatif i. Genève au temps de saint François de Sales était

{i) le Citadin de Genève, ou responu au Cavalier de Savoye, St vendent à Paris, chez Pierre Le Brtt, 1606.

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n'en est pas (0, bien qu'il soit de grand crédit dans cette ville la.

Et puisque vous me sommés de vous dire franchement mon advis sur la lettre que vous luy escrives, je vous diray que je n'appreuve pas que vous luy proposies si distinctement le dessein de la façon de procéder que vous voules tenir, car il suffira bien de le faire quand ce viendra au joindre et au faire ; et il n'est pas expédient que maintenant vous vous engagfies en aucune sorte de controverse, d'autant qu'en traittant plus avant de la conférence, vous treuveres peut estre qu'il sera mieux de prendre un autre biais. Il seroit donq mieux pour ce coup de demeurer en cette générale proposition, que vous monstreres que leur religfion est manifestement contraire aux Saintes Escritures, sans venir a la particulière déclaration des

constitué par le Magnifique Conseil des Deux Cents. Celui-ci avait le droit de grâce et était seul qualifié pour prendre les décisions importantes.

Le Conseil des Vingt-Cinq Seigneurs^ appelé aussi Conseil estroit ou Petit Conseil, se composait des membres les plus notables du Conseil des Deux Cents et formait au sein de la République genevoise, un véritable gouvernement aristocratique. C'était lui qui désignait les candidats aux Conseils ou aux diverses charges publiques. Il exerçait aussi un vrai contrôle sur les questions i soumettre aux Deux Cents.

Le Conseil des Soixante comprenait le Conseil des Ving^-Cinq et l'adjonction de trente-cinq Seigneurs choisis parmi les plus influents des Deux Cents. Il s'assemblait quand le petit Conseil ne voulait pas prendre à lui seul la responsabilité d'une décision, laquelle n'était pas jugée devoir être portée au Conseil des Deux Cents.

Le pouvoir ^x/cM/t/ était confié aux mains de quatre syndics, élus pour un an et non immédiatement rééligibles. Tous les ans, dans les premiers jours de janvier, le peuple assemblé en Conseil général, choisissait quatre Seigneurs entre huit membres du Conseil des Vingt-Cinq. (Mêmes références que ci-dessus.)

( I ) Cet a autre Sarrasin, » oncle du précédent, était le septième des onze enfants de Philibert Sarasin et de Louise de Genin. Né le 15 avril 15^3, il fut envoyé dans sa jeunesse auprès de l'amiral de Coligny, auquel Théophile, son frère, avait servi de secrétaire. Il prit part aux guerres de religion, fut fait prisonnier et conduit à Grenoble. Revenu à Genève, grâce â une forte rançon, Jean Sarasin entra en 1^78 dans le Conseil des Deux Cents, puis des Soixante, assista en 1^94 aux conférences d'Hermance, et fut envoyé en 1598 â Thonon pour les préliminaires de la conférence demandée par le P. Chérubin. Il mourut le 8 novembre 1610(1). Malgré m son grand crédit, » il ne fit jamais partie du Conseil des Vingt-Cinq. (Idem.)

(1) De U biographie mieux connue de l'oncle et du neveu, il résulte que l'attribution de U Lettre cxvu (tome XI, p. 355) à Jean Sarasin (1574-1632), dit « le jeune, o est inexacte. Son véritable destinataire est celui-ci.

Année 1609 191

moyens que vous voules tenir pour ce faire ; car ainsy vous ne vous obliges a rien qu'a la fin de vostre intention, et laisses les moyens en liberté, pour les choisir par après a vostre gré. Et si, la proposition est beaucoup plus spécieuse pour estre imposée entre des ignorans, comme sont la plus part des Conseillers de cette ville-la. Et si, je ne laisseray pas encor de dire mon opinion sur les moyens que vous proposes, puisque je suis obligé a la naïfveté et franchise en Tamitié que nous avons ensemble et que je sçay que vostre esprit correspond au mien en cela. Cette générale controverse des Versions est grandement utile entre les gens doctes, et quand vous ne regarderies que les ministres, elle seroit sans doute extrêmement a propos. Mais s'il faut avoir soin d'esbransler le peuple, il faudra entreprendre quelque point auquel plusieurs puissent discerner de la rayson ou du tort ; car en celuy des Versions, pour peu que les ministres tiennent contenance (comme ilz feront, estans des plus asseurés menteurs et des plus opiniastres mattois du monde), le peuple, des-ja incliné a leur suite, demeurera plus engagé en leur parti. Et quand je dis le peuple, je veux dire les Seigneurs des deux Conseilz, qui ne sont que marchans et certains gens de peu.

Sur tout il m'est advis qu'il faut grandement estre attentifz a la façon de proposer la doctrine catholique, en sorte que, comme la rayson est de nostre costé, aussi l'apparence, le lustre et la speciosité ne nous défaillent point. Comme par exemple : sur ce que vous m'escrives, de convaincre l'insuffisance de l'Escriture seule pour le parfait gouvernement de l'Eglise, sur ce mot d' « insuffisance de l'Escriture, » ilz crieroyent tous blasphémant. J'aymerois donq mieux ad vouer que l'Escriture est très suffisante pour nous instruire de tout, et dire que l'insuffisance est en nous, qui, sans la Tradition et sans le magfistere de l'Eglise, ne sçaurions nous déterminer du sens qu'elle doit avoir, ni des conséquences qu'on en peut tirer pour la direction et gouvernement du peuple Chrestien ; car en cette sorte, la chose demeurant la mesme, l'explication est plus spécieuse et plausible a ceux aux oreilles

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desquelz on ne fait que crier que nous mesprisons les saintes Lettres (0.

Mais je m'espanche trop, mon cher Père, et prens a l'adventure trop de carrière. Si je croyois que vous ne conneussies pas mon cœur, je ne traitterois pas si librement ; mais je me confie en Nostre Seigfneur que vous sçaves que je ne fay rien ni dis rien avec vous que sur les gages de vostre sincère amitié, et qu'en vous proposant mes petites pensées, vous les adjusteres a la rayson avec autant de franchise que je les vous présente.

Je veux finir, en vous suppliant de continuer en ce bon dessein, lequel, de quel costé qu'on le tourne, ne peut que reuscir a la grande gloire de Dieu. Continués encor, je vous supplie, a m'aymer cordialement comme vous faites, et tandis, je prieray Nostre Seigneur qu'il vous fortifie et bénisse de plus en plus en sa grâce.

Je suis très sincèrement,

Vostre humble serviteur et confrère en Nostre Seigneur,

Franc», E. de Genève.

XVII aoust 1609, a Neci.

Hier je vous escri vis le billet ci-joint ; et despuis, ayant derechef considéré Tadvis du Père ProvinciaK*), je le treuve entièrement bon, car le retardement ne peut estre que prouffitable ; car tandis, l'ouverture se fera, a mon advis, plus grande et raysonnable par divers moyens que j'y employeray soigneusement. Dieu aydant. En ceci, la dilation ne peut nuire, mon Révérend Père ; et je sçai tout maintenant par un advis, que si la conférence se fait, il sera voirement bien requis que nous nous voyons, non pour autre chose, que parce que l'humeur de ce peuple la m'estant familière, je vous pourray dire plusieurs

( I ) Le docte et prudent controversiste avait déjà adopté cette sage tactique dans ses Controverses. (Cf. tome I*'' de notre Edition, Part. II, ch. m, art. i, ii.)

(3) Le P. Ludovic Michaelis, né à Avignon le ^janvier 1^64, entré dans la Compagnie de Jésus le 16 mars 1580, profès des quatre vosuz le 39 septembre 1^99, mourut à Avignon le 4 octobre 1633. Il avait été successivement professeur, recteur et provincial. (D'après les noies du R. P, van Meurs, S, J.)

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choses qui vous serviront en cette sainte et très prouffitable entreprise.

Je viens de recevoir [avis] que nous ferons mieux d'attendre, pour une certaine défiance en laquelle ilz sont, de Tarmee de Flandre (0. Ne doutés point que [je] ne veille a cela, et vous en reposes sur moy.

Au Révérend Père en N. S., Le P. Jacques Philibert de Bonnivard,

Théologien de la G>mpaignie de Jésus.

A Besançon.

Rêva sur le texte inséré dans le I**" Procès de Canonisation.

( I ) En yertn du traité de Lyon, art. i*% le dac de Savoie pouvait se servir, pour le passage éventuel de ses troupes en Flandre, du pont de Gresin, près de Vanchy, non loin de Genève. L'usage de ce droit était, on le conçoit, un sujet de perpétuelles alarmes pour les genevois.

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