‹ Œuvres de Saint François de SalesChapitre 65 sur 124 · A MADAME DE BOISY, SA MERE · texte numérisé non relu

A MADAME DE BOISY, SA MERE

M*"* de Boisy est priée par son fils do consulter le médecin Marc Offredo. — Pourquoi elle doit se dégager de certaines « petites pensées. » — Le « petit advis » que le Saint donne clairement à sa « chère Dame et bonne Mère. »

Annecy, 39 novembre 1609.

I » ) Madame ma Mère,

La nouvelle que mon jeune frère (») m'a donnée de vostre meilleure santé m'a fort consolé, et néanmoins je ne laisse pas d'appreuver l'advis de mon cosin Chaudens ( 3 ), que le sieur Marcofredo ( a ) soit consulté sur vostre santé, ou le faysant venir a Sales, ou, si vous le pouvés, allant vous mesme a Genève pour trois ou quattre jours ; mais en ce dernier cas, il faudroit faire le voyage bien tost pour praevenir les grandes froideures.

Si mon frère m'eut aussi bien sceu dire en quel estât estoit vostre esprit, ma consolation eût esté plus grande ; mais il ne m'a sceu dire, sinon que par fois vous esties asses joyeuse et par fois triste, et que vous n'avies pas

( I ) Voir le ûtc-simile placé en tète de ce Yolume.

( a ) Janus, ou Bernard : on ignore si le premier était en Sayoie à cette date, et d'autre part on peut douter que Bernard, à peine de retour à Sales (cf. ciaprès, la lettre du 11 décembre à la baronne de Chantai), ait pu donner des' nouvelles si détaillées sur M"** de Boisy.

( 3 ) Les membres des familles Choudens étant très nombreux, il est difficile de préciser le nom du cousin mentionné ici. Il semble pourtant que le Saint désigne Tun des deux frères, « egrege François » et « egrege Gaspard n de Choudens, fils d* Antoine de Choudens, notaire, mort avant 1558. Le premier, qui yiyalt encore en 1634, apparaît comme notaire à Gex le 36 juiUet i6is; le deuxième, également notaire, figure comme témoin dans un acte de donation du la décembre 1603 ^° faveur de Bernard de Sales, et mourut avant i6aa. (D'après Us notés de M. Vidart, de Divonne,)

( 4 ) Marc Offredo ou Offredi, de Crémone, avait émigré à Genève dont U devint bourgeois, et mourut en x6ao. Ce savant médecin avait épousé le 13 décembre x6oa, Louise Sarasin, fimeuse par son étonnante précocité ; toute enÊint, elle parlait, dit-on, les langues anciennes, y compris Thébreu. (Cf. Galiffe, Notices généalogiques sur les familles genevoises^ 1830-189% tome III* >

Année 1609 2t)

voulu que Ton vous fit des souliers, estimant que vous ne vivres pas asses pour les user. Or, en tout cela, il ny a pas grand mal ; mais je désire pourtant bien que, petit a petit, vous vous desfacies et desengagies de ces petites pensées, lesquelles sont entièrement inutiles et infructueuses, et outre cela, elles tiennent la place d'autres cogitations meilleures et aggreables a Nostre Seigneur. Il faut un petit plus mettre vostre esprit au large et a Fayse avec Nostre Seigneur, et ne le point charger de ces menues affections ou pensées, et vivre librement, laissant a la providence de Nostre Seigneur ce quil luy plaira faire de vous.

Mais, avec vostre permission, je vous parleray clairement. Il faut, ma chère Mère, ne plus vous amuser a certaines considérations qui ne servent a rien et sont de trop peu de valeur pour occuper Tesprit ; et, ayant mis doucement Tordre qui se peut mettre aux affaires, sil (sic) vont bien, en louer Dieu, sil (sic) ne vont pas si bien que vous desireriés, puisque vous ne pouves pas mieux faire de vostre costé, remettre le tout entre les bras de Dieu qui, en fin, conduit toutes choses selon quil voit expédient a nostre bien *. • cf. Rom., vm, a8.

Voyla mon petit advis, ma chère Dame et bonne Mère. Pour Famour de Dieu, soyes un peu fort courageuse ; dites cent fois le jour, mais dites le de cœur : Dieu nous aydera, et vous verres qu'il le fera. Commandes librement a vos enfans, car Dieu le veut.

Je vous envoyé deux lettres de Dijon, et vous souhaittant toutes les grâces que Nostre Seigneur donne a ses loyales serventes, je demeure,

Madame ma chère Mère,

Vostre filz très humble.

Franc», E. de Genève.

Veille saint André.

A Madame ma Mère,

Madame de Boysi.

Rem sur TAotographe conserré à Milan, Archives du prince Trivalzio.

2i6 Lettres de saint François de Sales

que vous avîes pris la peyne de m'escrire par le bon monsieur de Soulfour(0, qui passa a Chamberi tandis que j'estois sur mon voyage ; lettre, comme toutes les autres, pleyne des marques de ce gfrand et fort amour que vous me portés, et duquel je suis réciproquement amoureux de toute Testendue de mon cœur, et autant glorieux qu*homme du monde a qui vous le sceussies départir.

Si vos affaires retardent nostre pèlerinage a la Sainte Magdeleyne(*), il n'en sera que tant plus délicieux un'autre fois, quand vous les aures heureusement achevées comme je souhaite. Et tandis, je m'esclarciray aussi de mon costé d'un autre que j'ay treuvé a mon retour, fort inopinément, lequel (affin que je vous le die. Monsieur, a qui je voudrois estre tous-jours tout ouvert) consiste en un esclarcissement d'un ombrage que quelqu'insolent a fait par l'interposition de sa calomnie, entre l'esprit de Son Altesse et moy, comme si j'avois certaine intelligence sur ma misérable Greneve, pour y entrer et régner par autre moyen que celuy de sa gfrace. Le fondement du mesdisant a esté dix ou douze jours entiers que je fus a Gex ce mois de septembre passé, et ou allant, par une certaine imprudente hardiesse, je passay tout au travers • Cf. snpri, Epist. de Gcncve *, après avoir fait dire a la porte a celuy qui Du^DLx!^ *' ^' marchoit immédiatement devant moy, que j'estois Monsieur TEvesque, et escrire en la buUette : Franc, de Sales, Evesque de ce Diocœse (car il se faut un peu estendre a dire les particularités des saillies de ma vaillance).

par ces Prélats à Baume-les-Dames, le 14 novembre 1609. C'est dans Tabbaye de cette ville (voir le tome précédent, note (i), p. xxo) que se tinrent les conférences. Grâce à la conciliante habileté des deux arbitres, nne convention fut arrêtée à la satisfaction des deux parties : moyennant une somme d'argent payée au clergé, les comtes de Bourgogne furent reconnus propriétaires à perpétuité des salines. Dans cette délicate affaire, François de Sales avait voulu se faire assister de son frère Louis ; la sagesse avbée du gentilhomme savoyard fit impression sur les gens du roi d'Espagne. L*archiduc d'Autriche, Albert, et sa femme Isabelle-Claire-Eugénie, princesse de Flandre et comtesse de Bourgogne, témoignèrent leur gratitude à François de Sales en lui offrant de riches présents.

( 1 ) Nicolas de Soulfour (voir le tome précédent, note ( x ), p. aS^).

(a) Voir ci-dessus, pp. 184, 185.

Année 1609 217

Sur tout cela, donq, on a fait cet argument : Qu'a-il tant fait a Gex, et qui luy a donné cett'asseurance de passer en cette ville tant ennemie du nom quil porte et de sa qualité, et en laquelle ses praedecesseurs ne sont jamais entrés des la révolte, sans saufconduit, sans se desguiser, sans desadvoûer sa qualité ? Mais en vray (sic) vérité, ilz ont peu de connoissance de mon ame, s'ilz me jugent si plein de considération et d'appréhension que je ne puisse pas faire une petite témérité. Le tems, mon innocence, mais sur tout la providence de Dieu, accommodera tout cela : dequoy néanmoins j'ay escrit a Son Altesse tout ce quil m'en sembloit, ayant premièrement sceu qu'elle s'estoit laissé porter a quelque sorte de desfiance de moy ; de manière que j'en demeure en tout bon repos. Voyla mes nouvelles d'Estat.

Quant a celles de ce pais, nous nous res-jouissons grandement en l'espérance de voir un bon fruit du voyage de monsieur de Jacob ( 0 et attendons que Monsieur vienne pour passer en France, achever ce mariage que nous desirons tant et qu'on diffère tant(»). Nostre monsieur de Charmoysi, ce pendant, est tout joyeux en sa mayson des chams et tesmoigne d'aymer tant sa retraitte quil ne veut point qu'on traitte de l'en retirer ; néanmoins, si Monsieur vient, je feray, si je puis, selon vostre conseil. Je desirerois bien y pouvoir beaucoup, comm'aussi de sçavoir, le tems estant venu, que Paris ayt un chef auquel mon cœur ayt tant d'alliance et de correspondance d'amitié comm'il a avec vous.

J'envoye ces trois livres (3) aucunement corrigés de tant de fautes que l'imprimeur y a laissé glisser. Je les

( i) M. de Jacob (cf. tome XI, note ( i), p. 186, et note (a), p. 309] dès 1604 faisait des négociations anprès de la cour de Henri IV pour proposer an roi le mariage dn prince de Piémont, Victor- Amédée, avec Elisabeth de France. Le « bon fruit » de ce voyage se rapportait vraisemblablement à cette affaire; c'est pour la traiter, en efifet, qn*il était envoyé en France comme ambassadeur.

(s) Dans les relations diplomatiques de cette époque, il est question do deux mariages : celui de Victor-Amédée et d'Elisabeth de France, dont le duc de Nemours s'était occupé, et le propre mariage de ce prince avec Tinfiinte Marie -Catherine de Savoie, ou avec Anne de Lorraine. (CfL ci-dessus, note ( i ), p. X84.)

( 3 ) Trois exemplaires de la deuxième édition de V Introduction à la Vu dnot*.

2i8 Lettres de saint François de Sales

offre a madame vostre chère moytié(0 et un, par son entremise, a madamoyselle de Touteville(>), sinon que vous en voulussies prendre la peyne vous mesme, et un autre a madame la Marquise de Menelay(^). J'auroys honte de tout cela, si vostre faveur ne devoit couvrir la nudité qui y est, comm' encor ce que j'ose vous addresser tant de lettres qui sont en ce pacquet.

Nostre Seigneur vous conserve, Monsieur, et vous comble de tout bonheur ; c'est le continuel souhait de

Vostre très affectionné et très fidelle serviteur.

Franc*, E. de Genève.

4 décembre 1609, a Neci.

Monsieur, c'est a vous a qui j'escris ainsy librement de mes nouvelles.

A Monsieur Monsieur des Hayes,

Maistre d'hostel du Roy, Gouverneur et Baillif de Montargis.

Revu sur l'Autographe conservé au presbytère de Gex.

(i) Voir ci-deuus, note (s), p. 185.

(a) Margnerite d'Orléans, princesse d'Bstouville ou de Touteville, était la soeur de Catherine (voir tome XII, note (i), p. 131) et aussi son émule par les bonnes œuvres que lui inspira sa haute piété. Bile mourut à Paris, le 33 septembre 1615, dans sa quarante-neuvième année.

( 3 ) Voir ci-dessus, note ( 3 )i p. 185.

ÂNNéB 1609 319

Page 1