AUX ÉCHEVINS DE SALINS
Les prédications qu'il avait promises à Salins étant empêchées, le Saint les veut « contreschanger en autant d'oraysons » pour la ville.
Annecy, 5 février 16 10.
Messieurs,
Ayant appris par messieurs les coeschevins de vostre ville qui ont pris la peyne de venir icy (»), ce que vous leur aves confié pour me dire, il ne me reste que de vous prier de croire que je conserveray chèrement en mon ame l'affection avec laquelle je vous avoys dédié les prédications que vous aviés désirées de moy pour ce Caresme (î), lesquelles je veux contreschanger en autant d'oraysons que je feray pour le bonheur de vostre ville.
( I ) Voir ci-detsus, note ( i ), p. 309.
(9) Les députés chargés de cette mission désagréable furent MM. Guy on Cécile et M. Romanet. {D'après urne note annexée à V Autographe de cette lettre.)
(3) L'Archevêque de Besançon avait absolument refusé aux Salinois de donner leur chaire à TEvêque de Genève ; François de Sales ne sut jamais bien pourquoi. Or, voici quels furent les motifs de ce refus. L'opposition était d^abord venue des chanoines de Saint-Anatoile. Ils protestaient contre le droit que s'attribuait le magistrat de la ville de choisir le prédicateur. Il ne lui appartient pas, disaient-ils, « d'enjamber si en avant, estant choses merement spirituelles et au delà de sa portée et puissance. » (Délib. du Chapitre de Saint-Anatoile, 33 octobre 1609, Archiv. départ, du Jura, Série G.) Le dififérend fut porté devant TArchevêque, et ce dernier le trancha en faveur du Chapitre.
Il est permis de le penser : Ferdinand de Rye, fidèle et dévoué sujet de la monarchie espagnole, voyait dans François de Sales un prélat français de coeur, très sympathique à Henri IV. La politique commandait donc la réserve. Cette considération dut singulièrement alléger son regret de priver les Salinois de la parole et des exemples d'un Saint. (Voir ci-dessus, note(i)» 9. S09, et les Lettres dlxxii» dlxxix, dlxxx.)
246 Lettres de saint François de Sales
Dieu donques soit a jamais vostre protecteur, et je suis en luy de tout mon cœur, Messieurs,
Vostre très affectionné serviteur.
Franc', E. de Genève.
3 febvrier 1610, a Neci.
A Messieurs les Capitaines
et Eschevins de la ville de Salins.
Revu flnr TAutographe consenré à la Visitation de Dole.
DLXXII a la baronne de chantal
Pourquoi TEvÂque de Genève n*alla pat à Salins en 1610. — Une âme dont il espérait faire quelque chose de bon. — Les souhaits, le cosur et la plume d'un Saint.
Annecy, 5 février 1610.
Cette lettre sera courte, très chère Fille, car je n'ay nul loysir. Elle vous dira donq seulement qu'avanthier j'ay sceu que je n'irois pas a Salins ce Caresme, parce que Monsieur TArchevesque de Besançon (0 a résolu a
(i) Ferdinand de Rye de Longwy, né vers 1^56, cinquième et dernier fils de Gérard de Rye et de Louise de Longwy, étudia à Dole, puis à Rome. Nommé prieur de Saint-Marcel (1580), d'Ârbois, d'Acey, etc., il était archevêque de Césarée in pariihuË et haut-doyen du Chapitre de Besançon quand, par un choix personnel de Sixte V, il fut promu en 1586 au siège de cette église, dont il prit possession en 1589. Cette même année, son frère Joachim renonça en sa faveur i Tabbaye de Saint-Claude. Ferdinand de Rye gouverna son diocèse pendant près de cinquante ans ; il y résida, protégea les Ordres religieux, aida les uns à s'établir, les autres à se réformer, créa et développa les institutions chrétiennes, soutint et releva son peuple parmi les calamités de la guerre, et de concert avec le Parlement, gouverna la Franche-Comté avec autant de fermeté que de sagesse. Enfin, pour que rien ne manquât à une si belle vie, elle s'acheva dans un acte superbe d'héroïsme. Quand la petite ville de Dole, au mois de mai 1636 était pressée de trente mille soldats, le magnanime vieillard s'enferma dans la ville assiégée. Enthousiasmés par le patriotisme du grand Archevêque, les Dolois firent reculer l'armée de Condé (i^ août). Ferdinand de Rye, déjà malade, ne survécut que quelques jours au triomphe; il mourut le so août, au village de Fraisans. (Cf. Loye, Histoire de tEglise de Besançon, Besançon, 1903; D. P. Benoit, Hist, de Fabbayede Saint-Claude, 1899, tome II, chap. xxxm.)
Année 1610 247
ceux de cette ville-la, qu'il ne vouloit pas que j'y allasse * ; ♦ Videsapra, p.a45. et il est leur Prélat. Le pourquoy de cela, je ne le sçay pas bien ( 0 ; mais, a le dire entre nous, il ne sera pas grandement pris en bonne part de tous. Quant a moy, j'en suis bien ayse, quoy que je fusse résolu d'y aller de bon cœur.
Mon frère (*) vous envoyera son laquay dans peu de jours, en attendant d'y aller luy mesme, après qu'il aura demeslé quelques affaires de deçà. Madamoy selle Favre s'est enfin résolue, avec le bon congé de son père, d'estre toute a Nostre Seigneur et de demeurer ma fille plus que jamais, et je croy que nous en ferons quelque chose de bon (3).
J'escoute de toute part ce que Dieu demande de moy ; priés le, ma chère Fille, qu'il en dise ce bon mot, que je suis sien *. Ouy certes, je le suis de tout mon cœur, quoy • Cf. Ps. cxvm, 94. que misérable et chetif. Je ne manque point a la promesse faite de l'orayson ; car il faut que de tems en tems je vous en rende conte (4).
La pauvre chère seur (5) est toute grosse, et vrayement fort bonne, ainsy que j'ay veu par la reveuë annuelle qu'elle a faite ces jours passés avec grande dévotion. (6) Je vay mettre la main au livre de V Amour de Dieu, et m'essayeray d'en escrire autant sur mon cœur comme je feray sur le papier.
(i) Voir ci-dessus, note (3), p. 34>}.
(3) Sans donte Bernard.
( 3 ) Ces paroles avertissent fort discrètement qn*avant d'être à Notre-Seigneur, d'antres sentiments s'étaient disputé le cœnr de la jeune fille, ingénument amoureuse de liberté et piquée du désir de plaire. C'est au sortir d'un bal à Chambéry, où les dames s'étaient promis de la voir briller, qu'elle se résolut de quitter le monde et de n'aimer que Jésus-Christ. Cet attrait se précisa sous la tranquille et souple direction du Saint, « le Pasteur charitable >» de « cette blanche brebis, » et Ton verra plus tard que son espoir d'en faire « quelque chose de bon » ne fut pas déçu. On sait en effet qu'elle fut la première et la plus glorieuse recrue de l'Institut de la Visitation.
Le récit de cette conversion est conté avec un vif agrément par la Mère de Chaugy, dans Les Vies de IV des premières Mères. (Voir à l'Appendice I, le fragment d'une lettre de Jacqueline Favre au Saint.)
(4) Cf. le tome précédent, pp. 76, 318.
(5) M"« de Cornillon.
( 6) La phrase suivante et les trois dernières lignes de cette lettre avaient été interpolées par les premiers éditeurs dans la Lettre dlxxvi ; voir ci-après, note (a), p. 154.
248 Lettres de saint François de Sales
Bon jour, mon unique, ma très chère, mon incomparable chère Fille. Soyés toute a Dieu. J'espère tous les jours plus en lu}' que nous ferons prou en nostre dessein de vie. Mon Dieu, j'escris a perte d'haleyne.
Le 5 février 16 10.
DLXXIII