AU DUC DE NEMOURS, HENRI DE SAVOIE
François de Sales intercède auprès dn dnc pour obtenir un secours au chanoine-poète Nouvellet.
Annecy, 18 février 1610.
Monseigneur,
Le bon monsieur Nouvelet, partie par vraye indigence, partie par une legfitime ambition, demande quelque bienfait a Son Altesse (0. J'appelle son ambition légitime, parce quand il pourroit avoir du secours d'ailleurs, je ne sçai sil le prendroit, au moins n'en auroit-il jamais tel contentement, tant il a a cœur l'honneur de dépendre de Son Altesse, a laquelle, comme Vostre Excellence sçait, il est esperduement affectionné. Or, il m'a rendu pour cela intercesseur vers Son Altesse ; et sachant bien que sans vostr' intercession, Monseigneur, la mienne sera vayne, il désire que, comme je demande le bienfait a Son Altesse, je supplie aussi Vostre Excellence de le luy impetrer par une favorable recommandation ; et pour marque de sa persévérance au zèle quil a a Vostre Grandeur, il vous offre une devise académique (»).
Je vous supplie donq, Monseigneur, de luy départir
( X ) Depuis 1600 et en 1604, François de Sales s'était intéressé ayec grande sollicitude à la cause du « bon monsieur Nouvelet, » à sa vieillesse et i sa pauvreté qu'il voulait soulager et consoler (cf. tome XII, pp. 47, 379, 380). En 1610, les nécessités du vénérable académicien avaient sans doute augmenté, sans que pour autant ses ressources se fussent accrues. Le duc avait fait jadis de belles promesses en faveur du chanoine-poète, mais, selon le mot du Saint (tome XII, p. 48), c'était « aliment de caméléon. » C'est pour obtenir une assistance moins illusoire que cette supplique a dû être écrite.
(s) La mode était alors aux compositions de ce genre, et de tout temps les poètes besogneux ont pu, sans déchoir, reconnaître ou provoquer les bienfaits de leurs protecteurs, par d'ingénieux écrits. La pièce de Nouvellet ne nous est pas tombée sous la main.
252 Lbttres de saint François de Sales
vostre faveur, et a moy Ihonneur d'estre par tout et tousjours advoué par Vostre Excellence,
Son très humble et très obéissant orateur et serviteur,
Franc», E. de Genève.
XVIII febvrier 1610, a Neci.
A Son Excellence.
Reya tar TAutographe conservé à PtrU, chez les Prêtres de U Mission.
DLXXVI
A LA BARONNE DE CHANTAL
Un canr pins que paternel, dégagé et fervent an milieu des tracas. — Les petites fleurs et les arbres eu Savoie, quand souffle la tempête. — Petite pluie abat grand vent. — La rosée de la Croix. — Rendez-vous pendant le Carême : l'aimable et saint domicile du Cosnr de Jésus Notre-Seigneur. — Ce qui « contenta fort m le Saint. — Il n'était point dur aux chrétiennes d*Annecy, et pourquoi. — Sermon tout de flammes.
Annecy, vers le 35 février 1610 (x).
Non, ma chère Fille, je n'ay nulles nouvelles de vous il y a trois moys bien entiers ; et si, je ne puis croire que vous ne m'en ayes envoyé. Plus elles arrestent, plus je les souhaitte bonnes. Je le confesse, mon cœur m'importune un peu pour ce regard, mays je luy pardonne ces petites ardeurs, car il est paternel et plus que paternel.
Croires-vous bien ce que je vous vay dire ? J'ay, il y a
^ vide supra, p.sii. quelque tems, le petit livre de la Présence de Dieu* ;
c'est un petit ouvrage, mais je n'ay encor sceu le lire
( I ) Les allusions au « petit livre de la Présence de Dieu, » au « Caresme prenant » indiquent une date postérieure à x6o8 ; d*autres particularités excluent 1609 et Tensemble du texte semble se rapporter à z6zo. Toutefois, l'interpolation de la fin (voir ci-après, note (s), p. 354), laisse planer quelque 4o«te sur Tintégrité delà lettre to«t entière. (Cf. ci->desstts,. note (i),. p« ivl
Aknàb i6io 2^)
entièrement, pour vous en dire ce que je pense pour vostro service. Il n'est pas croyable comme je suis tracassé deçà et delà par les affaires ; mais, ma chère Fille, vous vous troubleres si je n'adjouste que néanmoins, grâces a mon Dieu, mon pauvre et chetif cœur n'eut jamais plus de repos ni de volonté d'aymer sa divine Majesté, de laquelle je sens une spéciale assistance pour ce regard.
O ma chère Fille, que vous me fistes un jour grand playsir de me recommander la sainte humilité*! car •videtom.pr«ced. sçavés-vous, quand le vent s'enferme dedans nos vallées, ^' ^ entre nos montaignes, il ternit les petites fleurs et desracine les arbres ; et moy, qui suis logé un peu bien haut en cette charge d'Evesque, j'en reçois plus d'incommodités. O Seigneur, sauves-nous ; commandés a ces vens de vanité, et une grande tranquillité se fera*. •Matt.,viif, 85,16. Tenés-vous bien ferme, et serrés bien estroittement ce pied de la sacrée Croix de Nostre Seigneur; la pluye qui y tombe de toutes pars abat bien le vent, pour g^and qu'il soit. Quand j'y suis quelquefois, mon Dieu, que mon ame est a recoy, et que cette rosée, rosi ne et vermeille, luy donne de suavités I Mais je n'en suis pas esloigné d'un pas, que le vent recommence.
Je ne sçay ou vous seres ce Caresme selon le cors ; selon l'esprit, j'espère que vous seres dans la caverne de la tourterelle * et au costé percé de nostre cher Sau- • Cant., n, 14. veur. Je veux bien m'essayer d'y estre souvent avec vous ; Dieu, par sa souveraine bonté, nous en face la grâce. Hier je vous vis, ce me semble, que, voyant le costé de Nostre Seigneur ouvert, vous voulies prendre son cœur pour le mettre dans le vostre, comme un roy dans un petit royaume ; et, bien que le sien soit plus grand que le vostre, si est-ce qu'il le raccourciroit pour s'y accommoder. Que ce Seigneur est bon, ma chère Fille ! que son cœur est amiable ! Demeurons la, en ce saint domicile ; que ce cœur vive tous-jours dans nos cœurs, que ce sang bouillonne tous-jours dans les veines de nos âmes.
Que je suis content que nous avons retranché les aisles a Caresme prenant en cette ville et qu'on ne le connoist presque plus I Quelles congratulations en fis-je
«54 Lbttrbs db saint François db Sâmm
Dimanche (0 a mon cher peuple , qui estoit venu ea nombre extraordinaire pour ouyr le sermon sur le soir et qui avoit rompu toutes conversations pour venir a moy ! Cela me contenta fort, et que toutes nos dames avoyent communié le matin, et qu'elles n'osoyent entreprendre de faire des balz sans demander licence. Et je ne leur suis (sic) point dur, car il ne le failloit pas, puisqu'elles sont si bonnes, avec grande dévotion. (»)
Mon Dieu, ma très chère Fille, que je sens tendrement et ardemment le bien et le lien sacré de nostre sainte unité ! J'ay fait un sermon ce matin tout de flammes, car je l'ay bien conneu; il le vous faut dire a vous. Mon Dieu, que je vous souhaitte de bénédictions ! Mais vous ne sçauries pas croire comme je suis pressé a l'autel de vous recommander plus que jamais a Nostre Seigfneur.
Qu'ay je a vous dire davantage, sinon que nous vivions
d'une vie toute morte, et que nous mourions d'une mort
toute vive et vivifiante en la vie et en la mort de nostre
Roy, de nostre Seigneur et de nostre Sauveur, en qui
je suis
Vostre très affectionné serviteur.
( I ) Le dimanche de la Quinquagésime, ai février.
(3) Ici, les éditeurs précédents intercalaient trois phrases qui se tronyent textnellement et à lenr vraie place dans la lettre du 5 février x6io (voir cidessus, note (6), p. 347).
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