‹ Œuvres de Saint François de SalesChapitre 77 sur 124 · A MADAME DB CORNILLON, SA SCBUR · texte numérisé non relu

A MADAME DB CORNILLON, SA SCBUR

eurense fin de M*"* de Boisy. — Une promesse mutuelle. — Les regrets dans les séparations. — Paix joyeuse de la mère du Saint.

Sales, 4 mars 1610.

Ma très chère Seur, ma Fille, Consolons nous le plus que nous pourrons en ce trèspas de nostre bonne mère, car les gfraces que Dieu a

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exercées en son endroit pour la disposer a une heureuse lin, sont des marques fort certaines que son ame est doucement receuê entre les bras de sa divine miséricorde ; si que elle est bienheureuse d'estre desprise et demeslee des travaux de ce monde (0. Et nous aussi, chère Seur, serons bienheureux a nostre tour si, comme elle, nous vivons le reste de nos jours en la crainte et amour de Nostre Seigneur, ainsy que nous le nous sommes promis l'un aTautre, l'autre jour a Neci *. Sa divine Majesté nous 'Cf. lupra, p. 147. attire en cette sorte au désir du Ciel, y retirant petit a petit tout ce qui nous estoit plus cher icy bas.

Soyés donq bien consolée, ma chère Fille, et si vostre cœur ne peut s'empescher d'avoir du ressentiment en cette séparation, faites au moins qu'il soit tellement modéré par l'acquiescement que nous devons au bon playsir de nostre Sauveur, que sa Bonté n'en soit point offensée, ni le fruit qu'il a mis en vostre ventre, malmené.

Encor faut-il que je vous die ce mot pour vostre contentement : c'est que cette pauvre bonne mère, avant que de partir de Neci, revit tout Testât de sa conscience, renouvella toutes les bonnes resolutions qu'elle avoit faites de servir Dieu et vint si contente de moy que rien plus; car Dieu ne voulut pas qu'elle fust en estât de melancholie quand il la prendroit a soy.

Or sus, ma chère Seur, ma Fille, aymés moy tousjours bien, car je suis plus vostre que jamais. Et pleust a Dieu que vous peussies venir faire la sainte Semaine, avec nous I je m'en sentirois fort consolé. Bon jour, ma Fille ; je suis

Vostre frère et serviteur très affectionné. Franc», E. de Genève.

Le 4 mars 1610.

( i) Mi^ de Boisy moarat le i"" mars. (Voir ci-après, la Lettre dlxxxi.)

256 Lettres de saint François de Sales

DLXXVIII

au duc de SAVOIE, CHARLES-EMMANUEL I«' Lettre dlntrodaction auprès de Charles-Emmanuel, en faveur d*nn ami.

Annecy, 6 mars 1610.

Monseigneur,

Je supplie très humblement Vostre Altesse de prester vostre oreille favorable au sieur de Blonnay (0, présent porteur, qui ne désire luy parler que des choses qui luy sont aggreables, puisqu'elle prend tous-jours playsir a Tadvancement de la gloire de Dieu, de l'exaltation de la foy et du salut des âmes.

Ce mesme Dieu tout puissant face de plus en plus abonder Vostre Altesse en bénédictions et consolations célestes, qui sont les continuelz et ardans désirs que fait pour elle,

Monseigneur,

Son très humble, très obéissant, très fidelle orateur et serviteur.

Franc», E. de Genève.

VI mars 16 10, a Neci.

A Son Altesse.

Revu sur TAutographe appartenant i M. le comte J. de Fleurieu, au château de Sassaogy (Saôoe-et-Loire).

( I ] Probablement Claude de Blonay (voir tome XII, note ( i ), p. 134).

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DLXXIX

A M. ANTOINE DES HAYBS

Une donlonrense satisfaction. — M"** de Boisy assistée par son fils; rapide éloge de la défoote. — Pourquoi le Saint n*a pas de particulières nouvelles i commaniqoer.

Annecy, vers le 10 niars(t) 1610.

Je ne sçaurois laisser partir le bon monsieur Bovard(*) sans luy donner quelque marque de la continuelle souvenance que j'ay de vostre douce bienveuillance, en laquelle, certes, mon esprit s'esjouit grandement et plus que je ne sçaurois dire.

Je pensois estre [ce] Caresme a Salins, au comté de Bourgoigne, puisque ceux de cette ville-lâ m'en ayant fort conjuré, m'avoyent obtenu de Son Altesse. Mais a mesme presque que je voulois partir, ilz m'envoyèrent deux des leurs, qui m'annoncèrent que Monsieur leur Archevesque leur avoit absolument refusé permission de me donner leur chaire*. Je ne sçai pas le pourquoy selon •Videsupra.p.a^j. les hommes, mais je croy que Dieu en a ainsy disposé pour une douloureuse satisfaction que j'ay eu ces jours passés^ de donner l'extrême bénédiction et de fermer les yeux a ma bonne mère mourante*. Car, puisqu'ainsy il • Vide supra, EpUt. playsoit a Dieu de la retirer, ce m'est du contentement Epist. dlzzzi. ' de l'avoir servie et assistée en ces derniers travaux, et mesme dautant que c'estoit une des plus douces et

(i) M"^ de Boisy mourut le i*'' mars; le Saint parle de cet événement comme d'une chose récente, ce qui permet de dater avec assez de précision cette lettre dont TAutographe est sans date.

( a ) Saint François de Sales a connu plusieurs Bouvard : Antoine {et tome I*!', note ( a), p. xxxvi), secrétaire et conseiller du duc de Nemours au Conseil de Genevois, né i La Roche et mort le ai juillet 1636; — Amédée, prêtre, A qui le Saint fit ses premières confidences au sujet de sa vocation ; — Michel, qui fut avocat « au magnifique Conseil de Genevois; » il sera destinataire en 1619. ^^ premier serait-il « le bon monsieur Bouvard • qui aUait A Paris?

Lamis IV 17

258 Lettres de saint François de Sales

innocentes âmes quil estoit possible de treuver, et a laquelle la providence de Dieu a esté fort propice en trespas, l'ayant fort heureusement disposée a cela.

Voyes vous, Monsieur, je m'allège a vous dire cecy, car c'est g^rand cas comme c'est un* heureuse et souefve rencontre a un cœur aucunement blessé, de pouvoir se communiquer, quoy que par lettres seulement, a un cœur si doux, si gfratieux, si cher, si pretieux et tant amy comme le vostre m'est par vostre bonté, en laquelle je vous conjure tous-jours de me continuer fermement, avec asseurance que je suis sans fin ni reserve, Monsieur,

Vostre humble et très asseuré serviteur, Franc», E. de Genève.

Nous attendons tous-jours que Monsieur (0 vienne, et n'en avons néanmoins point de particulières nouvelles. Il est vray que je ne les sçaurois apprendre de mon bréviaire duquel seul je me mesle, et de prier Nostre Seigneur pour vous. J'excepte M. de Charmoysi, que je voy fort souvent.

(a) A Monsieur Monsieur des Haye,

Maistre d'hostel de S. M., Baillif et Gouverneur de Montargis.

Reya sur TAotographe conservé i la Viiitatioa do Mans.

(i) Le dac de Nemoars.

( 9 ) L'adresse est de la main d'aa secrétaire.

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DLXXX

A MONSEIGNEUR PIERRE FENOUILLET ÉVÊQUE DE MONTPELLIER

François de Sales apprend à son ami la mort de M*"* de Boisy.

Annecy, mars i6to (i).

Monseigneur,

Je n'ay garde de vous vouloir beaucoup entretenir maintenant, qu'au milieu de cette gprandeet noble ville (*), chacun est autour de vous pour puyser les eaux des consolations spirituelles de la vive source que Dieu a mise en vous. Ce n'est justement que pour vous bayser humblement les mains et vous supplier de me conserver Ihonneur de vostre bienveuillance, que cette lettre se présente a vous en mon nom.

Que si vousluy permettes de vous dire quelque chose de plus, ce sera que je viens d'apprendre pourquoy Nostre Seigneur n'a pas voulu permettre que j'allasse a Salins ; car ça esté, comme je pense, affin que j'assistasse a la mort de ma très bonne mère, qu'il appella a soy le premier de ce moys, l'ayant, par sa miséricorde, premièrement disposée a bien et heureusement faire ce passage.

Voyes vous. Monseigneur, j'allège, ce me semble, de beaucoup mon cœur, en le vous communiquant comm' a un ami auquel je porte tant d'amour, d'honneur, de respect, de révérence, et en la bienveuillance duquel j'ay

( I ) L^Antographe n*est pas daté, mais Tobjet et les termes mêmes de la lettre indiquent la date avec certitude.

(3) Serait-ce Paris? M*** Fenouillet était â Montpellier le 4 mai 1609, i Paris le 30 août 1610; malgré de norobrenses rechercheS| nons n*avons pu savoir sMl y prêchait le Carême cette même année*

36o Lbttrbs db saint François db Salbs

tant de confiance ; bref, auquel je suis d'un' affection absolue,

Très humble, très obéissant et très affectionné frère et serviteur,

Franc», E. de Genève.

(0 A Monseigneur Monseigneur le R"*» Evesque de Montpelier.

ReTa snr TAutographe contenré A la Visitation d'Annecy. ( I ) L'adresse n'est pas de la main da Saint.

DLXXXI a la baronne db chantal

Les sentiments da Saint i la mort de sa mère. — François de Sales raconte i M™* de Chantal comment M"** de Boisy a fini ses jours et combien U plenra snr « cette bonne mère. • — Invitation i venir en Savoie ponr le dimanche des Rameanx. — Dispositions i prendre pour le séjonr de la Baronne. — Mort de la petite Charlotte. — îl faut pleurer un pen sur nos trépassés. — L'Abbesse dn Pnits->d'Orbe, M"* de Saint-Jean, le P. de Monchy, M"* Favre, le monastère de Sainte-Catherine. — Le « train des saints devanciers et des simples. » — Prendre ponr méthode de ne point se préparer è l'oraison, le Saint déclare le trouver « nn peu dur. •

Annecy, ii mars 1610.

Mais, o Dieu, ma très chère Fille, ne faut il pas en tout et par tout adorer cette suprême Providence, delaquelle les conseilz sont saintz, bons et très aymables ? Et voyla qu'il luy a pieu retirer de ce misérable monde nostre très bonne et très chère mère, pour l'avoir, comme j'espère fort asseurement, au près de soy et en sa main droitte. Confessons, ma Fille bien aymee, confessons que • Ps. cxxxv. Dieu est bon et que sa miséricorde est a V éternité*.

Toutes ses volontés sont justes et tous ses decretz aBqui- •Cf.Ps.cxviii, M7. tables*, son bon playsir est tous-jours saint et ses ordonner, ibid., t. 39- nances très aymables *.

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Et pour moy, je confesse, ma Fille, que j'ay eu un grand ressentiment de cette séparation (car c'est la confession que je doy faire de ma foiblesse, après que j'ay fait celle de la bonté divine) ; mais néanmoins, ma Fille, ça esté un ressentiment tranquille, quoy que vif, car j'ay dit comme David * : Je me tais, o Seigneur, et n'ouvre • Ps. xxxvm, 10. point ma bouche, parce que c'est vous [qui] raves fait. Sans doute, si ce n'eut esté cela, j'eusse crié hola ! sous ce coup ; mais il ne m'est pas advis que j'osasse crier ni tesmoigner du mescontentement sous les coups de cette main paternelle, qu'en vérité, grâces a sa Bonté, j'ay appris d'aymer tendrement des ma jeunesse.

Mais vous voudries peut estre sçavoir comme cette bonne femme a fini ses jours. En voyci une petite histoire, car c'est a vous a qui je parle ; a vous, dis-je, a qui j'ay donné la place de cette mère en mon mémorial de la Messe, sans vous oster celle que vous avies, car je n'ay sceu le faire, tant vous tenes ferme ce que vous tenes en mon cœur ; et par ainsy, vous y estes la première et la dernière. Cette mère, donq, vint îcy cet hiver, et, en un mois qu'eir y demeura, elle fit la revéue générale de son ame et renouvela ses désirs de bien faire avec certes beaucoup d'affection ; et s'en alla la plus contente du monde d'avec moy, duquel, comm'elle disoit, ell'avoit retiré plus de consolation que jamais elle n'avoit fait. Elle continua en cette bonne jo^e jusques au jour des Cendres (O, qu'ell' alla a la parroisse de Thorens, ou elle se confessa et communia avec très grande dévotion, ouj^ troys Messes et Vespres ; et le soir, estant au lit et ne pouvant dormir, se fit lire a sa fille de chambre I*) trois chapitres de [1'] Introduction pour s'entretenir en des bonnes pensées, et fit marquer la Protestation *, pour la • Introd. à u vu faire au matin suivant. Mais Dieu, se contentant de sa ''•'*•» bonne volonté, disposa d'autre sorte ; car, le matin estant venu, cette bonne femme se levant et pignant (sic) elle tumbe soudainement d'un catharre, comme toute morte.

( I ) Le mercredi des Cendres tombait le 34 février.

(,a) Nicole Rolland (yoir le tome précédent, note (;), p* 339),

262 Lbttrbs db saint François de Sales

Mon pauvre frère vostre filz (0, qui dormoit encor, estant adverti accourt en chemise, et la fait relever et promener et ayder par des essences, eaux impériales et autres choses qu'on juge propres en ces accidens, en sorte qu'elle se reveille et commence a parler, mais presqu'inintelligiblement, dautant que le gosier et la langue estoyent saysis.

On me vient appeller icy, et j'y vay soudain avec le médecin et apoticaire, qui la trouvent letargique et paralitique de la moytié du cors ; mais léthargique en telle sorte, que néanmoins ell'estoit fort aysee a reveiller, et en ces momens de réveil elle tesmoignoit le jugement entier, soit par ces (sic) paroles, qu'elle s'eflforçoit de dire, soit par le mouvement de sa main saine, c'est a dire delaquelle l'usage luy estoit demeuré. Car elle parloit fort a propos de Dieu et de son ame, et prenoit la croix elle mesme a tastons (dautant que soudain elle devint aveugle) et la baysoit. Jamais ne prenoit rien qu'elle n^eut fait le saint signe dessus, et receut ainsy le saint Huyle. A mon arrivée, toute aveugle et tout'endormie qu'ell'estoit, elle me caressa fort et dit : « Cet (sic) mon filz et mon père cettuyci ; » et me baisa en m'acolant de son bras, et me baysa la main avant toutes choses. Elle continua en mesm'estat presque deux jours et demi, après lesquelz on ne la peut plus guère bonnement resveiller, et le premier de mars, elle rendit l'ame a Nostre Seigneur, doucement, paysiblementetavec une contenance et beauté plus grande que peut estre elle n'avoit jamais eu, demeurant une des belles mortes que j'aye jamais veu.

Au demeurant, encor vous faut-il dire que j'eu le courage de luy donner la dernière bénédiction, luy fermer les yeux et la bouche et luy donner le dernier bayser de paix a l'instant de son trespas. Apres quoy, le cœur m'enfla fort et pleuray sur cette bonne mère plus que je n'avois fait des que je suis d^Eglise ; mais ce fut sans amertume spirituelle, grâces a Dieu. Voyla tout ce qui se passa.

Au demeurant, je ne me puis taire du grand bon naturel

( I } Bernard de Sales»

Annbb 1610 263

de vostre filz, qui m'a si extrêmement obligé au soin et travail quil a pris pour cette mère, mais je dis avec tant de cœur, que sil eût esté quelque estranger, je serois forcé de le tenir et jurer mon frère. Je ne sçai si je me trompe, mais je le treuve extrêmement bien changé en mieux, soit pour le monde, soit principalement pour Tame.

Or sus, ma chère Fille, si faut il se résoudre sur cela, et louer tous-jours Dieu, quand il luy plairoit nous visiter ^ encor plus fortement. Si donq vous le treuves a propos, vous pourrés venir pour estr'icy le jour des Rameaux ( » ). Je dis icy, car il ni auroit point de proportion que vous fissies les bons jours aux chams. Vostre petite chambre vous attendroit, nostre petite table, et nostre simple et petit traittement vous sera fait et offert de bon cœur, je veux dire de mon cœur qui est grandement vostre. Les festes passées, vous ordonneries ainsy quil vous plairoit, pour conduire nostre petite (») chez elle.

Voyla, si cela se peut aysement. Je le désire, mais je dis, sil se peut aysement ; dequoy vous m'advertirés par le retour de ce garçon, et encor de ceux que vous amenerés, si vous amenés quelque compaig^ie extraordinaire, car quant a nostre bon Baron (3), je croy quil ne viendra pas nous voir sur ce nouveau dueil, parmi lequel nous ne pourrons nous res-jouir que dévotement, et totalement en Nostre Seigfneur. (4) Je pense quil ne seroit pas a propos quil vinst maintenant : il faut que je die ainsy avec vous. J'attendray ce que vous me marquerés.

Mon frère vous escrit pour le sujet du reste de la dote de ma seur (5). Si cela se peut, je ny voy nul inconvénient, car enfin vous auries vostre argent icy, outre

( i) M">« de Chantai partit de Dijon le 39 mars et arriva en effet i Annecy le dimanche des Rameaax, 4 avril, avec ses deux fiUes et M"* de Bréchard. Le président Frémyot accepta le sacrifice de la séparation en vrai chrétien.' Voir i TAppendice I, sa lettre admirable au Saint.

(s) Marie-Aimée.

{}) Sans doute le baron d'Bffrans, Jacques de Netifchèzes, neveu de M">* dé Chantai, qu*il accompagna i Annecy avec le baron de Thorens. (Voir note ( s ), p. 170.)

( 4 ) La phrase suivante est ajoutée en marge de l'Autographe.

( ^ ) Il s'agit probablement de la seconde moitié de la dot de Marie-Aimée, la première moitié ayant été payée le 8 janvier 1609.

264 Lbttrbs db saint François db Salbs

tout celuy qui dépend de moy, qui est autant vostre que nul autre, et cette dote seroit payée, quil faut aussi bien payer une foys. Mais je laisse cela a vostre providence. J'ay voulu sçavoir sil seroit a propos que vous prissies la une femme pour estr'aupres de ma seur ; mais mon frère m'a dit que vous ne vous missies nullement en peyne, quil accommodera si bien tout ce quil faudra pour ma seur, que vous aurés tout sujet de contentement de luy, de manière quil n'est point besoin de cela. Pour vray, j'espère que ce filz la sera grandement béni pour le service quil a rendu a ses père et mère en leur trespas. Maintenant je vay courant sur les chefz de vostre lettre. Nostre pauvre petite Charlotte est bienheureuse d'estre

*cr.Sap.,iT,ii,i4. sortie de la terre avant qu'elle l'eut bonnement touchée*. Helas ! il la failloit néanmoins bien un peu pleurer, car n'avons nous pas un cœur humain et un naturel sensible ? Pourquoy non pleurer un peu sur nos trespassés, puisque l'Esprit de Dieu non seulement le nous permet,

*EccU.,zzn,io,ii, mais nous y semont*. Je l'ay regrettée, la pauvre petite

zxxvni,! . fille (i), mais d'un regret moins sensible, dautant que

le grand sentiment de la séparation de ma mère osta presque toute prise au sentiment de ce second desplaysir, duquel la nouvelle m'arriva tandis que nous avions encor le cors de ma mère en la mayson. Dieu soit encor loué en cet endroit. Dieu nous donne, Dieu nous oste,

• Job, I, il. son saint nom soit béni*.

Helas ! nostre pauvre M"* du Puis d'Orbe auroit un gfrand besoin d'estre assistée de près, car elle [est] si bonne et si cordiale que rien plus, mais si mélancolique, si douillette et si délicate de courage que rien plus. Vous voyes ; je luy avoys tant tesmoigné la nécessité de s'assujettir elle mesme a la stabilité en son Monastère, et néanmoins, contre le souhait des siens, elle médite tous les

( I ) Voir le tome précédent, note ( 4), p. 140. Cette enCtnt de neuf ans était, an dire de la Mère de Bréchard (Ms. cité plus haat, note ( i ), p. saS), « le pins admirable esprit qn'on sçanroit imaginer pour son aage, et d'nn sy bon naturel qu'elle estoit aymee de tout le monde. » Au milieu des accès de la fièvre qui l'emporta en quarante-huit heures, « elle ne dit plus autre chose sinon d'apeller Nostre Seigneur de tous les noms qu'elle saToit, comme : Mon Sauveur, mon Dieu, mon Jésus, hé Seigneur. >»

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jours des sorties pour ceci et pour cela. Ce n'estoit pas sortir d'aller avec vous a Bourbilly ; non, ma Fille, ce n'est pas sortir quand on sort pour mieux s'arrester et rentrer. Mais ces autres sorties sont hors de rayson ; aussi on les desseigne et delibere-on sans moy. Dieu sçait, ma Fille, si j'ayme tendrement cett'ame et si je suis plein de désir de son bien, et que jamais je ne la veux ni puis abandonner, je dis quoy qu'elle fit ; mais je n'ose pas la presser de loin, car cet (sic) un esprit qui ne peut estre conduit qu'avec amour et confiance; confiance, dis-je, tous-jours nourrie de nouvelles et continuelles démonstrations d'affection, ce qui ne se peut faire de loin. Mais bien, quand vous seres icy, nous aviserons.

Je regrette l'accident de M™' de Saint Jean (0, qui devoit arriver ou plus tost, ou plus tard, ou jamais. Si ell'a bien jette son espérance en Nostre Seigfneur, il la tirera de ce mauvais passage pour la faire marcher tant plus vistement vers luy. J'escriray au P. de Monchi quil souffre beaucoup, car nous ne sommes point deshonnorâbles a l'Eglise, quand nous imitons Nostre Seigneur, qui a tant souffert d'ignominies pour nostre salut (»). Ou il y va du proufit spirituel, il ne faut pas craindre les opprobres.

Ouy, ma Fille, nostre bon Dieu nous aydera, et pour la bonne commère aussi (5), bien quil faille tascher d'avoir tout ce qu'on pourra. Quand vous seres icy, nous prendrons les resolutions convenables pour commencer nostre dessein, et verrons ce que diront nos filles de deçà.

(i) L'abbaje de Saiat-Jean-le-Grand, d'Aatxin, dépendait de TOrdre de Saint-Benoit. On attribue sa fondation i Syagrins, évéqne d'Autun, et i la reine Branehaut. La mère de saint Odilon, abbé de Clnny, passa dans ce cloître nne partie de sa vie. Les pins grandes famUles de France fournirent des abbesses i Saint-Jean. Bn 1610, Anne de la Magdelaine de Ragny gouvernait les Religieuses; elle était fille de François de la Magdelaine, marquis de Ragny, bailli d'Anxois, etc., et de Catherine de Marcilly. M"* de Saint -Jean mourut le i*'' avril 1657, igée d'environ quatre-vingts ans. En 161 1, eUe s'occupait d'établir la réforme dans sa Maison. « L'accident » dont parle le Saint doit se rapporter à cette généreuse tentative. (Galiia CkristUna,)

( a ) Le bon Père avait-il eu quelque chose i souffrir du baron de Chantai ? (Cl ci-dessns, pp. 3% 36.)

(3) M>>« de Bréchard.-

a66 Lettres de saint François de Sales

Nostre Favre a fait merveilles et est maintenant toute a Dieu.

Ne dites mot de Sainte Catherine, car c'est le secret qui doit tout faire reuscir(0. Je n'ay nulles nouvelles de Paris, non pas mesme si M. de Berulle est en vie.

Quant a ces préceptes de Torayson que vous aves receuz de la bonne Mère Prieure <*), je ne vous en diray rien pour le présent ; seulement je vous prie d'apprendre le plus que vous pourres les fondemens de tout cela, car, a parler clair avec vous, quoyque deux ou trois fois Testé passé m'estant mis en la présence de Dieu sans praeparation et sans dessein, jemetreuvassô extrêmement bien auprès de sa Majesté, avec une seule très simple et continuelle affection d'un amour presque imperceptible mais très doux, si est ce que je n'osay jamais démarcher du grand chemin pour réduire cela en un ordinaire. Je ne sçai, j'ayme le train des saintz devanciers et des simples. Je ne dis pas que quand on a fait sa préparation, et qu'en l'orayson on est attiré a cette sorte d'orayson, il ny faille aller ; mais prendre pour méthode de ne se point praeparer, cela m'est un peu dur, comm'encor de sortir tout a fait de devant Dieu sans action de grâce, sans offrande, sans prière expresse. Tout cela peut estre utilement fait, mais que cela soit une règle, je confesse que j'ay un peu de répugnance. Néanmoins (je parle simplement devant Nostre Seigneur, et a vous a qui je ne puis parler que purement et candidement) je ne pense pas tant sçavoir que je ne sois très ayse, je dis extrêmement très ayse, de me démettre de mon sentiment et suivre celuy de ceux qui en doivent par toute rayson plus sçavoir que moy ; je ne dis pas seulement de cette bonne Mère, mais je dis d'une beaucoup moindre. Apprenesdonq bien tout son sentiment en cela et tous ses fondemens, mais tout bellement pourtant et sans empressement, et en sorte qu'elle ne cuyde pas que vous la veuillies examiner.

( I ) Le secret recommandé sur Sainte-Catherine visait très probablement le projet qui se préparait silencieusement de réformer cette abbaye.

(a) La Mère Louise de Jésus, prieure du Carmel de Dijon (voir ci-dessus, note ( I ), p. 41)*

Année 1610 267

J'honnore cett'ame la de tout mon cœur, et tout son Monastère.

A Dieu, ma chère Fille, jusques a se revoir bien tost, moyennant Jésus, qui vive et règne a jamais en nos espris. Amen.

XI mars 1610.

Revu sur l'Autographe conservé i la Visitation de Turin.

DLXXXII

A MADAME DE DÉRÉeCO

Tout &it espérer que Tâme de M"** de Boisy a été reçue a en la main dextre

de son Dieu. »

Annecy, 16 mars 1610.

Madame ma très chère Cousine,

J'aurois tort d'avoir tant attendu a vous rendre les actions de gfraces que je vous dois, pour la souvenance que vous aves a moy tesmoignee par le petit poulet que mon frère m'apporta, si je n'a vois esté distrait par le trespas de ma pauvre bonne mère, qui m'obligea d'estre a Sales quelque tems, pour rendre cette dernière assistance a cette chère personne *. Mon excuse est fascheuse, • Vide Ep. pneced. je m'asseure, a vostre cœur qui, de sa grâce, aymoit fort cette amie defuncte, laquelle, de son costé, vous honnoroit d'une affection toute dediee a vostre service. Mais, ma chère Cousine, vous seres toute consolée quand vous sçaures qu'elle nous a laissé toutes sortes d'argumens d'espérer que son ame est receue en la main dextre de son Dieu, qui est en fin l'unique bonheur auquel nous aspirions en toute [occurrence] de cette basse et misérable vie mortelle.

( I ) Cliarlotte-EmmaQueUe de Chabod» qui était devenue cousine du Saint en épousant, le 2} juin 1608, Bernard de Chevroo-Villette, seigneur de Dérée. (Cf. ci-dessus, note (s), p. 49.) Veuve avant i6so, eUe vivait encore en 16^0.

368 Lettres de saint François de Sales

Or, il faut bien, ma chère Cousine, que vous m'aymies un peu plus maintenant, pour reparer le manquement que j'auray en terre de Tamour que cette mère me portoit. Faites-le, je vous supplie, chère Cousine, et soyés bien dévote, tandis que je m'attens de vous revoir bien tost icy, selon l'asseurance que vous en donnastes a mon frère, et tous-jours et par tout je seray. Madame ma Cousine,

Vostre humble et plus affectionné cousin et serviteur,

Franc», E. de Genève.

Oserois-je bien demander par vostre entremise, ma chère Cousine, le pardon requis a la faute que je fay de ne point escrire a monsieur le Baron mon cousin (0? Certes, c'est que je suis fort pressé d'escrire. Mais je ne finiray jamais d'estre son serviteur bien humble.

( I ) Le mtri de U destinataire.

DLXXXm

A LA BARONNE DE CHANTAL

(praombiit)

Soahaits de bienveone. — Les postulantes de Dijon. Engagement avec un imprimeur.

Annecy, vers le 23 mars 1610(1).

de nostre bonne mère (*). Je voyque nous sommes a la veille de vostre arrivée : qu'heureuse puisse-elle estre ! C'est pourquoy je n'adjouste rien.

( I ) L*objet de la lettre, les versets du Cantique cités par le Saint permettent A la fois dHndiquer avec certitude la destinataire, et la date avec une très grande probabilité.

(9) Sans doute M">* de Boisy, récemment décédée (cf. ci-dessus^ Lettre

BLXZZl).

Annéb 1610 369

Si ces bonnes dames vefves (O vous parlent, dites leur qu'ayant esté icy, vous les advertires de tout, bien particulièrement ; car il ne les faut esmouvoir qu'extrêmement bien a propos, et après un peu d'ageancement de nostre dessein, pour lequel je viens de bien prier nostre chère Dame et son saint Joseph.

Pour le premier livre que je produiray, je suis tant engagé vers Rigaud (*), que je ne sçai si je le pourray donner a Dijon ; car j'ay des-ja fort lié ma liberté par ma promesse.

Or bien, venis, chère Fille, vends es montaignes * ; • Cant, n, 10, 13 ; Dieu vous y face voir l'Espoux sacré qui tressaille es ^^'' *' ^^* mons et outrepasse les collines^ qui regarde par les fenestres et a travers la treille *, les âmes qu'il ayme. • Cant., n, 8, 9. Ah, que cela fut bien chanté hier en nostre église et dans mon cœur !

Dieu soit a jamais nostre tout. Je suis en luy uniquement

( I ) Il s'agit des amies de la Baronne qni avaient le désir de se joindre à elle. (Cf. pp. 15, 45, aaé, aay.) ( a ) Pierre Rigaad, imprimenr et libraire de Lyon, dont U sera parlé pins loin.

DLXXXIV

A MADAME DE LA PLBCHÉRE ( >

Ne pas donner créance aux vains présages. ~ Satan abnse des âmes crédnles ; comment se garder de ses pièges. — Avis variés pour les oavres de sanc* tification. ~ Moyen de soulager le prochain et de louer la Vierge Marie.

Annecy, 37 mars 1610.

Ma très chère Fille, Voyci comme je respons. Il n'y eut nulle ofifence en

( I ) La destinataire habitait la ville ou les environs d* Annecy, soutenait des procès, avait besoin de conseils variés et précis : tous ces traits désignent M"* de la Fléchère avec beaucoup de vraisemblance. (Cf. les lettres du az avril et du 19 septembre 1610.)

270 Lettres de saikt François de Sales

tout ce qui se passa touchant les présages du péril de monsieur vostre filz(0; bien qu'il ne faille pas attendrir son esprit a donner créance a ces préoccupations, mais aller doucement remettant tout ce qui nous touche entre les mains de la divine Providence. Et mesme, quand quelque violent présage nous arrive, tel qu'estoit celuy duquel vous m'escrives, il faut renoncer aux appréhensions qui nous en reviennent, tant qu'il nous est possible, de peur que nostre ennemy, nous treuvant faciles a croire telz ressentimens, n'abuse de nostre facilité. Mais la vérité est que jamais il n'abusera de chose quelconque en vostre endroit, tandis que, comme vous faites, vous tiendres vostre cœur naifvement et humblement ouvert a vostre guide.

Il faut bien tous-jours faire pour toutes occurrences comme vous faites pour le procès perdu ; c'est a dire, il faut tous-jours bien s'accommoder a doucement supporter ces rencontres.

Faites comme le Père François («)vous a dit touchant le jeusne, et faites hardiment un peu bonne collation. Pour Torayson, vous faites bien de vous laisser aller a la mentale, quand Nostre Seigneur vous y semond Ihors que vous dites les vocales.

Dites donq ce reste de Caresme, cinq Pater noster et cinq Ave les genoux nudz et les mains nues, par obéissance et pour vous conformer a Celuy qui va nud sur la croix pour nous, c'est a dire duquel nous allons remémorer la mort.

Il est mieux de choisir quelque pauvre prestre et luy faire dire une Messe le samedy, que de donner tous les jours un liard : ainsy vous soulageres le prochain et louéres la Vierge Marie par une plus excellente action. Que s'il ne se treuve point de prestre qui ayt besoin de cette assistance, je pense que Sainte Claire (3) en pourra

( I ) Charles de la Fléché re que nous retrouverons plus tard.

(s) Serait-ce le P. François de Chambéry ? (Voir tome XI, note ( i), p. 179.) Parmi les nombreux Religieux de ce nom qui vivaient i cette époque en Savoie, on peut encore citer le P. François de Rumilly qui fit profession le 4 octobre 1609, le P. François de Côme, etc.

( 3 ) Sans doute les Clarisses d'Annecy (voir le tome précédent, note ( s ), p> 74).

Année 1610 271

estre aydee. Il est vray qu'en cas qu'il y eust d'autres pauvres en nécessité, il le leur faudroit appliquer, parce qu'alhors le soulagement du prochain est commandé en ce que l'on peut bonnement.

Bon soir, ma très chère Fille, demeurés toute en Nostre Seigneur. Je suis en luy tout vostre.

Franc», E. de Genève.

Le 27 mars 1610.

DLXXXV

A UNE DAME INCONNUE (0 Parmi les délais imposés à nos désirs, il £aat garder la sainte patience.

Annecy, 39 mars 1610.

Madame,

Je suis extrêmement desplaysant du retardement que je voy pour l'arrivée du depesche que ce porteur et vous attendes, et s'il estoit en mon pouvoir, vous auries une prompte satisfaction pour ce regard. Or, espérant que la chose ne peut pas aller beaucoup plus au long, je vous exhorte de vous consoler et conserver la sainte patience, en vivant tous-jours en la crainte de Nostre Seigneur, que je prie vous donner les grâces de son Saint Esprit, et suis

Vostre humble serviteur en Nostre Seigneur,

Franc*, E. de Genève.

29 mars 1610.

( I ) La brièveté et la menue importance de ce billet atténuent le regret de n^aToir pu découvrir la destinataire.

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