‹ Œuvres de Saint François de SalesChapitre 78 sur 124 · AU CARDINAL ANTOINE-MARIE G ALLO (O · texte numérisé non relu

AU CARDINAL ANTOINE-MARIE G ALLO (O

(ofiDin)

Le Saint s^ezcnie de ne pooToir obliger le protégé d*on CardinaL

Annecy, 30 mars 1610.

lUustrissimo et Reverendîssîmo

Signer Padron colendissimo,

Vorreî poter con efficacia servir il Reverendo Bresa, già che cosî da V. S. Ill"* et R"* mi viene commandato ; ma la causa sua non è statadecisa dal mio Vicario(>), anzi dal Senato secolare, il quale, secondo Tusanza di queste bande, cognosce de possessorio. Et de Taltro canto, quantumque le provisioni délia Santa Sede devano esser da tutti riverite, tuttavia, già che Sua Santità non intende pregiudicare ail' alternativa de' Vescovi ( 3 ),

Illustrissime, Révérendissime et très honoré Seigneur,

Je voudrais pouvoir obliger efficacement le Révérend Bresa, puisque Votre Seigneurie Illustrissime et Révérendissime me le commande ; or, sa cause n*a pas été jugée par mon Vicaire( >), mais par le Sénat séculier, lequel, selon Tusage de ces pays, connaît du possessoire. D'autre part, quoique les provisions du Saint-Siège doivent être respectées de tous. Sa Sainteté n'entend pas, cependant, porter préjudice à l'alternative des Evêques ( 3 ), à moins qu'elle

( I ) Antoine-Marie Gallo, né Ters x^^^, nommé d*abord é^éqoe de Péroase le 5 novembre 1586, reçut la pourpre de Sixte V, avec le titre de Sainte- Agnès in Agone, Membre de plusieurs Congrégations, protecteur et bienfiiteur de la sainte Maison de Lorette, il devint en 1^91, évèque d'Osimo sa patrie, et administra cette église pendant plus de vingt ans. Sous Qément VIII, Gallo laissa le titre de Sainte-Agnès pour celui de Sainte- Praxède, occupa successivement sous Paul V les sièges de Preneste et de Porto, et mourut en 1690.

( a ) Jean Favre (voir le tome précédent, note ( i ), p. 965).

( 3 ) En vertu du droit de Valiemaiive, TEvèque confère i certains mois les bénéfices devenus vacants ; la collation de ceux-ci à d'autres mois est réservée au Souverain Pontife. Ce droit est fixé par la neuvième Règle de la Chancellerie. S'il n'a pas été proprement abrogé, il a cependant cessé i peu près partout d'être en vigueur, depuis que des concordats ou accords sont intervenus entre le Saint-Siège et les différents pays.

Akhée i6io 373

se espressamente non lo dichiara, quelli che impetrano li beneficii han torto di pretendere, con provision! Apostoliche, levare il jus delli Ordinarii. Ma in effetto, la cosa non sta in man mia di privare il competitore del Bresa del canonicato del quale egli è possessore (0; et cosi credo che V. S. 111"' et R"*' mi scusarà facilmente.

Et glie bascio humilissimamente le mani, augurandole dal Signor ogni vera prosperità. Di V. S. 111"" et R"', Divotissimo servitore,

Franc*, Vcscovo di Gène va.

In Annessi, alli xxx Marzo 16 10.

Air Ill«~> et R»» Sig' Padron colendissimo, Monsig' il Cardinale Gallo.

Revu sur l'Autographe consenré à Rome, Chancellerie des Evéques et Réguliers.

ne le déclare expressément ; ceux-là donc qui demandent les bénéfices, ont tort de prétendre enlever, par des provisions Apostoliques le droit des Ordinaires. Et de fait, il ne m'appartient pas de priver le compétiteur de M. Bresa du canonicat dont il est possesseur ( O ; aussi, je crois que Votre Seigneurie Illustrissime et Révérendissime n'aura pas de p>eine à m'excuser.

Je vous baise très humblement les mains, en vous souhaitant du Seigneur toute vraie prospérité. De Votre Seigneurie Illustrissime et Révérendissime,

Le très dévoué serviteur,

François, Evêque de Genève.

Annecy, le 30 mars 1610.

A rillustrissitne^ Révérendissime et très honoré Seigneur^ Monseigneur le Cardinal Gallo.

( I ) Pierre Bresa, prêtre du diocèse de Genève, prétendait avoir été pourvu par le Saint-Siège, dès Tannée 1606, d'un bénéfice de résidence dans Téglise de Saint-Jacques de Sallanches et demandait par une supplique datée du a octobre 1609, quMl lui tût maintenu. (Archiv. des Evéques et Réguliers, Posi^ioniy 1613, G.) Mais en 1606, Gervais Burgal avait été, i la mort de Nicolas Locquet, pourvu par son Ordinaire d*un canonicat à Sallanches et de la cure de Passy. En 1609, Paul V donne à Tofficial de Genève commission de mettre Révérend Burgal en possession de ces deux bénéfices, s*il le juge capable. Aussi, le 31 avril 1611, Jean Favre, vicaire général et officiai, autorisa le compétiteur de Pierre Bresa à posséder simultanément le canonicat et la cure, à condition de résider dans celle-ci. (R. £.)

Lbtt«es IV 18

a74 Lettres de saint François de Sales

DLXXXVn

AU PÂRB ALEXANDRE CEVA, DE l'oRDRE DES CAMALDULES ( ' )

Détresse d*an gentilhomme generois.

La CoBgrégation des convertis. — Charité de François de Sales.

Annecy, 31 mars 1610.

Molto Reverendo Padre in Christo

osservandissimo,

Questo gentilhuomo Genevrino, Alessandro di Montecrescenti, havendo perso quanto haveva per essersi

Très Révérend et très honoré Père dans le Christ, Ce gentilhomme genevois, Alexandre de Montcroissant, a perdu tout ce qu*il possédait, pour s'être converti à la sainte foi

( X ) Ascanio Cera, de Tillnstre famille de ce nom, naquit à Garessio le 13 janyier 1538, de Jean, marqnis Ce^a, et de Catherine Scarampi. Après une jeunesse intacte et laborieuse, il alla à Rome (1560), se mit sous la direction de saint Philippe de Néri et pendant dix ans remplit Toffice de secrétaire auprès dn cardinal CriTelli. Il quitta cet emploi pour entrer ches les Camaldules, à CamaldoU (Toscane), en 1^70. Reçu norice le i*' noyembre, ayec le nom d*Alexandre, il passa par toutes les charges, y compris celle de Majeur ou de Général. En 1^96, il ramène à Tobsenrance le monastère de Pozzo di Strada, près de Turin. La peste qui raragea cette yille en 1^99 et 1600 lui donna l'occasion de déployer sa charité. Charles-Emmanuel le prit pour confesseur, et quand ce prince eut fait vosu d'éleyer un Ermitage, c'està-dire un monastère de Camaldules, le fervent Religieux, qui ayait instamment sollicité cette fondation, fut désigné pour l'administrer, par un Bref pontifical du 14 mai 1601.

VBrtmo fut bâti sur une colline entre Turin et Pecetto, dès i6ox, et la première pierre de Téglise posée le s juillet i6oa. Alexandre Ceva mourut i Turin en odeur de sainteté, le 6 novembre 16 is, après quarante-deux années de vie monastique. Jusqu'à ses derniers jours, il avait observé avec une admirable continuité les vertus qui conduisent à la perfection. Il fut Tami du bienheureux Ancina, de saint François de Sales et la lumière de son Institut. Dès 1617, et jusqu'en 16S3, on fit des enquêtes pour instruire le Procès de sa Béatification. Quant à VEremo, il est devenu, depuis 1874, la maison de campagne des séminaristes du diocèse de Turin, et on y conserve avec respect les restes du vénérable Fondateur, recueillis en septembre 1876 dans un nouveau cercueil. (Voir Chinso, Istoria del Ven, Ahstandro Ceva, fondatore dell* Eremo di Torino ; Torino, 1877.)

Annbb 1610 ^75

convertito alla santa fede catholica, è stato qui un pezzo in refugfio ( » ) ; ma non trovando modo dî stabilire în queste misère valli alcun modo di vivere, con quel poco aiuto che io gli ho potuto dare, ecco che se ne va in Roma, ove credo che sarà ricapitato dalla sacra Congregatîone de' converti ti (*), poichè egli è di costumi et manière molto honorate, et assai anco qualificato nelle buone lettere et scientie matematiche.

Ma perché havendo ad ajutare molti altri convertSti non gli ho potuto dare se non dieci ducatoni alla sua

catholique ( 0. Il est demeuré assez longtemps ici, où il s'était réfugié. Mais ne trouvant aucun moyen d'assurer son existence en ces pauvres vallées, voici qu'il s'en va à Rome avec le peu de secours que j'ai pu lui donner. Je crois qu'il y sera accueilli par la sacrée G>ngrégation des convertis ( ^ ), car ses mœurs et ses manières sont très honorables, et même il s'est rendu assez remarquable dans les belles-lettres et les sciences mathématiques. Mais ayant encore à secourir plusieurs autres convertis, je n'ai

( X ) L*histoire de ce distingué gentilhomme, lettré et savant, pique la cariotité, mais U faot se résigner à l'ignorer, car les éradits les mieox informés ont fait en Tain, pour la connaître, de très minutieuses recherches. Les Procès de Canonisation nous apprennent toutefois qu'il fut converti par François de Sales et abjura entre ses mains, qn*il fit un séjour de quelques mois à Annecy, défrayé par le Saint, et que celui-ci, en l'adressant à Rome, « au Séminaire des convertys, m lui donna plusieurs ducatons et les burettes d'argent de sa chapelle.

La seigneurie de Montcroissant (Jura) fut donnée par Claude-Gabriel Mouchet de Battefort, seigneur d*Ârinthod, à ses enfants naturels, qui prirent le nom de Montcroissant. Le converti genevois appartiendrait-il à cette famille }

( 3 ) Cette couvre, qui avait pour objet de venir en aide aux protestants convertis, devait sa fondation au bienheureux Ancina et au P. Chérubin de Maurienne. Elle commença en 1600, soutenue par les aumônes et la protection de plusieurs prélats et seigneurs romains, des cardinaux Borromée, Aldobrandino et de Charles-Emmanuel, duc de Savoie.

La Congrégation s'intéressait à toutes les nécessités spirituelles, et temporelles des convertis et elle y pourvoyait avec une ingénieuse sollicitude, grâce à une organisation très avisée. L'œuvre avait des rapports avec la Sainte-Maison de Thonon; le bienheureux Juvénal en était Tâme et le principal soutien ; aussi, après sa mort, elle commença à péricliter et finit par être dissoute. (Cf. Bacci, Vita del B, Giovanni GiotenaU Ancina (a* éd., Roma, 1890), lib. III, cap. I.)

2^6 Lettres de saint François de Sales

partenza, V. F' molto R*** farebbe cosa gratissima al Sîgnore Iddio se glie procurasse qualche sorte di ajuto, per via di limosina, da Sua Altezza Serenissima ( O, chè cosî potrebbe fare il restante del suo viaggio. Onde, di questo supplico V. P"* molto R*', la quale non potrebbe fare maggfior carità appresso Nostro Signor Giesù Christo, il quale io prego di darglie ogni santa consolatione et prosperità.

Di V. P' molto K^\

Affettionatissimo servitore in Christo,

Franc®, Vcscovo di Geneva.

In Annessi, alli 31 dîMarzo 16 10.

Al Ven. Padre D. Alessandro Ceva, Fondatorc del sacro Eremo di Torino.

Reyu atir une copie déclarée anthentiqne, conservée à li Vititition d'Annecy.

pu lui donner à son départ que dix ducatons. Aussi, Votre Révérende Paternité ferait-elle chose très agréable à Dieu notre Seigneur, si elle obtenait pour lui de Son Altesse Sérénissime, quelque sorte d'assistance à titre d'aumône ( » ). Par ce moyen, il pourrait achever son voyage. Je supplie donc Votre Paternité de lui faire cette charité ; il n'en saurait être une plus grande aux yeux de Notre-Seigneur Jésus-Christ, que je prie de vous accorder toute sainte consolation et prospérité.

Je suis, de Votre très Révérende Paternité,

Le très affectionné serviteur dans le Christ,

François, Evéque de Genève.

Annecy, le 31 mars 1610.

Au Vénéré Père D. Alexandre Ceva,

Fondateur du sacré Ermitage de Turin.

(i) Les relations d*amitlé que le destinataire entretenait avec les Oratoriens de Rome et Testime dont il jouissait auprès du duc, en qualité de confesseur, avaient dû persuader le Saint de lui recommander son protégé.

Annbb 1610 277

DLXXXVIII

A LA PRÉSIDENTE BRULART

Par plnsieuri voies on va au Ciel, si Ton a pour goide la crainte de Dieu. — Contre Tamour-propre, il faut faire bon guet. — C'est tenter Dieu de confier rame d*une jeune fille à un jeune homme de mauvais nature], avec Tespoir qu*il s^amendera. — Consultation particulière sur les divertissements pour M"* Brûlart. — Comment porter à la vertu une enfant vigoureuse et dp naturel un peu ardent. — Un magistrat chrétien au xvii« siècle. — Un bien grand voyage pour des femmes. — Le plus grand appui pour s'avancer dans la piété. — Les aumônes fructifient comme le froment jeté en terre.

Sales, vers le ao avril 1610 (x).

Ce m'a esté un extrême contentement d'apprendre un peu plus amplement que de coustume de vos nouvelles, ma très chère Seur, ma Fille, bien que je n'aye pas encor tant eu de loysir pour parler avec madame de Chantai que j'aye peu m'enquerir si particulièrement, comme je desirois, de toutes vos affaires, desquelles je pense que vous aures communiqué avec elle comme avec une parfaitte amie. Or, pour le moins m'a-elle dit que vous chemines fidellement en la crainte de Nostre Seigneur, qui est le grand mot de ma consolation, puisque mon ame désire tant de bien a la vostre très chère.

Au reste, pour respondre briefvement a la vostre, N. fit très bien d'entrer aux Carmelines (^), car il y avoit apparence que Dieu en seroit glorifié. Mais puisqu'elle en sort par ordre des Supérieures, elle doit estimer que Dieu, se contentant de son essay, veut qu'elle le serve ailleurs ; si bien qu'elle fera mal, si, après les premiers

( X ) La date est donnée sous toutes réserves ; le texte avertit que M"^ de Chantai revenait de Dijon, mais eUe était dans cette ville en mars x6xo et aussi durant l'automne de 16x1. La lettre, d'après les allusions qn'elle renferme, a été écrite au retour de l'un de ces deux voyages, et probablement après le premier ; toutefois, cette probabilité n'exclut pas la date de fin décembre x6ix-janvier x6xa.

(a) Serait-ce Marie-Marguerite Milletot, qui entra à la Visitation le 14 août 1610, après avoir fait un essai au Carmel? Elle était fille de Bénigne MiUetot, conseiller au Parlement de Dijon, ami et correspondant de François de Sales. Cette conjecture ne tiendrait plus, si la date de la présente lettre était reculée à la fin de 161 x«

378 Lettres de saint François de Sales

ressentimens de sa sortie, elle n'appaise son esprit et ne prend ferme resolution de vivre toute en Dieu, en quelqu'autre condition ; car par plusieurs voyes on va au Ciel. Pourveu qu'on ayt la crainte de Dieu pour gfuide, il importe peu quelle Ton tienne, bien qu'en elles mesmes, les unes soyent plus désirables que les autres a ceux qui ont la liberté de choysir.

Mais quant a vous, ma chère Fille, dequoy vous mettes vous en peyne pour ce regard ? Vous aves fait charité de procurer une si sainte retraitte a cette pauvre fille ; s'il ne plait pas a Dieu qu'elle y persévère, vous n'en pouves mais. Il faut acquiescer a cette Providence souveraine, laquelle n'est pas obligée de suivre nos eslections et persuasions, mais son infinie sagesse. Si N. est sage et humble, Dieu luy treuvera bien une place en laquelle elle pourra bien servir sa divine Majesté, ou par consolations ou par tribulations. Cependant, les bonnes Mères Carmelines font bien d'observer exactement leurs Constitutions et rejetter les espritz qui ne sont pa3 propres pour leur manière de vivre.

Ma chère Fille, ce petit esbranslement de cœur que vous aves en cette occasion, vous doit servir d'advertissement que l'amour propre est grand et gros dedans vostre cœur, et qu'il faut faire bon guet, de peur qu'il ne s'en rende le maistre. Ah ! Dieu, par sa bonté, ne le veuille jamais permettre, ains face régner sans fin en nous, sur nous et contre nous et pour nous son très saint amour céleste.

Touchant le mariage de cette chère fille que j'ayme bien fort (0, je ne puis bonnement vous donner conseil, ne sachant de quelle nature est ce chevalier qui la recherche. Car, ce que monsieur vostre mary dit est véritable, qu'il pourroit, a l'adventure, changer toutes ces mauvaises humeurs que vous me marqués ; mais cela

( I ) « Cette chère fille » que le Saint aimait « bien fort » est sans doate Françoise, fille de la destinataire ; elle n'avait alors qoe douze ans (cf. plus hant, note (9), p. 134). Elle épousa, par contrat du 14 août 1613 (ArchiT. départ, de la Côte-d'Or, E. 1666), Claude de Saulx-Ta^anes, lieutenant-général des armées du roi et fils atné de Guillaume, le célèbre mémorialiste français. Veuve en 1638, eUe mourut yers 1663.

AXHÈB 1610 379

s^entend sMl est de bon naturel et que ce ne soit que la jeunesse ou la mauvaise compaignie qui le gaste. Mais, si c^est un esprit de nature mal qualifié, comme il ne s'en void que trop, certes, c'est tenter Dieu de hazarder une fille en ses mains, sous l'incertaine et douteuse présomption d'amendement, et sur tout si la fille est jeune et qui ayt besoin de conduitte elle mesme ; auquel cas, ne pouvant rien contribuer a l'amendement du jeune homme, ains estant plustost a craindre que l'un ne serve de sujet de perte a l'autre, qu'y a-il en tout cela qu'un évident danger ? Or, monsieur vostre mary est grrandement sage, et m'asseure qu'il fera toute bonne considération, a quoy vous le servirés ; et moy je prieray, selon vostre désir, qu'il playse a Dieu de bien addresser cette chère fille, affin qu'elle vive et viellisse en sa crainte.

De mener au bal cette fille fort souvent ou rarement, puisque c'est avec vous qu'elle ira, il importe peu; vostre prudence doit juger de cela a l'œil et selon les occurrences. Mais la voulant dédier au mariage, et elle ayant cette inclination, il n'y a pas du mal de l'y conduire tant souvent que ce soit asses, et non pas trop. Si je ne me trompe, cette fille est vive, vigoureuse et de naturel un peu ardent : or, maintenant que son entendement commence a se desployer, il faut y fourrer doucement et suavement les prémices et premières semences de la vraye gloire et vertu, non pas en la tançant de paroles aigres, niais en ne cessant point de l'advertir avec des paroles sages et amiables a tous propos, et les luy faisant redire, et luy procurant des bonnes amitiés de filles bien nées et sages.

Madame de [Chantai] m'a dit que, pour vostre extérieur et la bienséance de vostre mayson, vous marchies fort sagement ; et tant elle que mon frère de Thorens m'ont dit une (âiose qui m'a rempli d'ayse : c'est que monsieur vostre mary acqueroit de plus en plus grande bonne réputation d'estre bon justicier, ferme, équitable, laborieux au devoir de sa charge, et qui en tout vivoit et se comportoit en grand homme de bien et bon Chrestien.

aSo Lettrbs db saint François de Sales

Je vous prometz, ma chère Fille, que j'ay tressailli de joye a ce récit, car voyla une grande et belle bénédiction. Entr'autres choses, ilz m'ont dit que tous-jours il commençoit sa journée par l'assistance de la sainte Messe, et qu'es occasions il tesmoigne un zèle solide et digne de sa qualité, a la sainte religion catholique. Dieu • Cf. Pi. XV, 8. soit tous-jours a sa dextre, affin qu'il ne change jamais * que de mieux en mieux. Vous estes donq bien heureuse, ma chère Fille, d'avoir chez vous les bénédictions temporelles et spirituelles.

Le voyage de Lorette est un grand voyage pour des femmes : je vous conseille de le faire souvent en esprit, joignant par intention vos prières a cette grande multitude de personnes dévotes qui y vont honnorer la Mère de Dieu, comme au lieu ou premièrement Thonneur incomparable de cette maternité luy arriva. Mais puisque vous n'aves point de vœu qui vous oblige d'y aller en présence corporelle, je ne vous conseille pas de l'entreprendre ; ouy bien d'estre de plus en plus zelee a la dévotion de cette sainte Dame, de laquelle Tintercession est si forte et favorable aux âmes, que pour moy, je l'estime le plus gp-and appuy que nous puissions avoir envers Dieu pour nostre advancement en la vraye pieté ; et puis parler de cela, pour en sçavoir plusieurs particularités remarquables. Qu'ajamaisle nom de cette très sainte Vierge soit béni et exalté I Amen.

Pour vos aumosnes, ma chère Fille, faites-les tousjours un peu bien largement et a bonne mesure, néanmoins avec la discrétion qu'autrefois je vous ay dit ou •Videtom.pwced. escrit * ; car si ce que vous jettes dans le sein de la ^' *^'' terre vous est rendu avec usure par sa fertilité, sçachés

que ce que vous jetteres dans le sein de Dieu vous sera infiniment plus fructueux, ou d'une façon ou d'une autre ; c'est a dire. Dieu vous en recompensera en ce monde, ou en vous donnant plus de richesses, ou plus de santé, ou plus de contentement.

Anmée 1610 a8i

DLXXXIX

A MADAME BOURGEOIS, ABBBSSE DU PUITS-D'ORBB

Une heureuse rencontre. — A quelles conditions li faiblesse n*est pas un grand mal. — Ce que Notre-Seigneur ne requiert pas de nous. — Comment se mettre « sur le solide. • — Le moyen de n'avoir rien à craindre. — Combien de bons médecins maladifs et d*habiles peintres bien laids. — Un « pauvre chetif père • et la seule chose qui pouvait le contrister. — Plutôt mourir que de démordre. — Les Supérieures et Tobservance.

Sales, ao avril i6io(x).

Or sus, ma chère Seur, ma Fille, je m'en vay vous escrire tant que je pourray sur le sujet de vostre lettre, qui m'a esté rendue par la seur que vous aymés tant et qui vous chérit réciproquement de tout son cœur ( *).

Il est vray, nous l'avons en fin cette chère seur, mais ce n'est pas moy pourtant qui vous Tay ostee ; c'est Dieu qui nous l'a donnée, ainsy que, Dieu aydant, la suite le tesmoignera. Je ne doute nullement que cette petite conversation que vous eustes ensemble a Bourbilly* ne vous fust bien douce, car c'est une heureuse 'Vide supra, p.s65. rencontre que de deux espritz qui ne s'ayment que pour mieux aymer Dieu ; mais il ne se pouvoit pas faire que cette sensible présence durast long tems, puisque nostre commun Maistre vous demandoit l'une la, l'autre icy, pour son service. Nous ne laissons pourtant pas d'estre tous-jours jointz et unis, nous entretenans les uns aux autres par la commune prétention et entreprise que nous avons.

Je suis bien ayse dequoy vous manques peu aux exer-t cices que je vous ay marqués, car cela monstre que les fautes que vous y faites ne proviennent pas d'infidélité, mais de foiblesse; et la foiblesse n'est pas un grand mal,

(z) Cette lettre, donnée jusqu*ici avec la date de 161 x, est certainement de 1610; le texte et les allusions des premières lignes ne laissent aucun doute i cet égard.

(3) La baronne de ChantaU

38a Lbttrbs db saint François db Salbs

pourveu qu'un fidèle courage la redresse petit a petit, ainsy que je vous conjure de faire, ma chère Fille, pour la vostre, sans vous affliger nullement de ce que vous n'aves ni sentiment ni goust ordinairement en tous vos exercices, car Nostre Seigneur ne requiert pas cela de nous : aussi ne depend-il pas de nous de Tavoir ou de ne ravoir pas. C'est pourquoy il nous faut mettre sur le solide, et considérer si nostre volonté est bien affranchie de toutes mauvaises affections, comme seroit dureté de cœur envers le prochain, impatience, mespris d'autruy, amitiés trop ardentes envers les créatures et semblables choses. Que si nous n'avons point de reserve d'estre tout a Dieu, si nous avons le courage de plustost mourir que de Toffenser, et moyennant que telles soyent les resolutions de nos cœurs et que nous les sentions tousjours plus fortes en nous, il n'y a rien a craindre, ni a prendre de la peyne pour n'en sentir pas les goustz et les sentimens. Or, voyci une bonne preuve de la fortification de ces chères resolutions, que par la grâce de Dieu vous aves persévéré a conserver ce que je vous dis en confession ( » ), ainsy que vous m'asseures ; car cela vaut mieux que cent mille goustz spirituelz. Faites donq tousjours ainsy.

Je diray la Messe que vous me demandes, bien que jamais je n'en die point qui ne soit très expressément vostre ; mais je n'ay peu me remettre en mémoire le sujet que vous dites que je sçai ; aussi n'en est-il pas besoin.

Si madame Thenissey (*) persévère a ne vouloir pas se ranger, vous n'aures point de part a sa coulpe ; cependant je me res-jouis dequoy le reste de nos articles s'observent. Et pour la particulière qui ne veut pas s'accommoder a la Communauté, il faut user de support et de bénignité envers elle, et Dieu la réduira au train • Cf. supra, p. 147. des autrcs *.

Hé bien, ma chère Fille, la multitude des difficultés vous fit peur et vous eustes des pensées de tout quitter ;

( i ) Lors d*one visite que fit le Saint an Pnits-d'Orbe en 1609. (9) Voir le tome précédent, note {}), p. 14.

AmiéB 1610 285

cependant vous aves veu que tout est fait. Il en sera de mesme en tout le reste : la persévérance vaincra tout.

Pour les pensions, elles sont bien entre vos mains, puis que nul autre ne s'en veut charger; mais vous pourres bien faire tenir conte d'icelles a une des filles*. • Cf. supra, p. 147. Vous m'aves bien fait rire quand vous m'aves escrit que vous eussies remis lesdites pensions a chacune desdites Religfieuses la sienne, si vous n'eussies eu peur que je ne me faschasse a vous. Da, ma chère Fille, quand m'aves vous veu fascher a vous ? Je suis pourtant bien ayse que Ton craigne un peu de desplaire au pauvre chetif père ; car vrayement vous ne me desplaires jamais, ma chère Fille, que quand vous desplaires a Nostre Seigneur et que vous vous esloigneres de son pur et saint amour.

Il faut vrayement aller au Chapitre, malgré toute la répugnance que vous y aves * ; et, après la lecture de la • Cf. ibid. Règle, il faut dire quelque chose, quand ce ne seroit que : « Dieu nous face la grâce de bien observer ce qui a esté leu. »

En la Feste Dieu, je ne voy nul inconvénient que Ton face le tour du cloistre; car cela ne tire point a conséquence, a cause de la grandeur de la solemnité.

Helas ! ma Fille, si personne ne servoit aux âmes que ceux qui n'ont point de difficultés es exercices et qui sont parfaitz, vous n'auriés point de père en moy; et il ne faut pas laisser de soulager les autres, encor que l'on soit soy mesme en perplexités. Combien y a-il de bons médecins qui ne sont gueres sains ? et combien se faitil de belles peintures par des peintres bien lai dz? Quand donq vos filles viennent a vous, dites leur tout bellement en charité ce que Dieu vous inspirera, et ne les renvoyés point vuides d'auprès de vous.

Vous faites bien de faire venir ainsy des Pères Minimes ( 0 de tems en tems, car cela eslargira le cœur aux

filles et soulagera leurs âmes *. Je suis marry avec vous 147

( I ) Les Religieux Minimes ayaient d'abord été établis à Dijon sar la paroisse Saint-Michel, par le maire et les échevins, en vertn d'une délibération du 14 mars 1599. Henri IV leur délivra, au mois de janvier 1609, des lettres patentes, confirmées par d'autres lettres du a décembre 1614 et vérifiées an

Cf. supra, pp. 146,

384 Lettres de saint François de Sales

du desgoust qu'elles ont de vostre chapelain ordinaire ; mais Tentremise des Minimes peut suppléer a tout cela, puisque, comme vous dites, il est certes màlaysé de treuver des prestres bien conditionnés et que celuy-ci est asses capable. En fin, ma très chère Seur, ma Fille très chère, il faut reprendre nostre premier courage et plustost mourir que de démordre.

Tenés-vous le plus que vous pourrés auprès de vos filles, car vos absences ne leur peuvent donner que des sujetz de murmurer ; et rien ne leur peut tant adoucir leur sujettion que la vostre, rien ne les peut tant retenir dans l'enclos de l'observance que de vous y voir avec elles : et c'est en cela qu'il faut se crucifier pour Celuy qui a esté crucifié pour nous. Que vous seres heureuse si vous aymes bien vostre petit troupeau ! car après l'amour de Dieu, celuy-la tient le premier rang.

Je vous escriray tous-jours quand je pourray et tant que je pourray, et, sans varier, je persevereray a jamais en TafiFection que je vous ay une fois de si bon cœur dediee. Demeurés ferme en cette créance, car elle est. Dieu aydant,infallible. Non, ni la mort, ni les choses présentes, ni celles qui sont a venir, ne me sépareront jamais de cette dilection que je vous porte en * Rom., VIII, 38,39. Jésus Nostre Seigneur * y auquel soit honneur et »ibid., uit, «7. gloire*.

Je suis

Vostre très affectionné, très asseuré et très fidelle,

Franc* de Sales.

A Sales, le 20 avril

Mais voyés-vous, ma très chère Fille, ce que je vous dis, je vous le recommande bien estroittement, car la seur m'a dit que vous voulés que je parle ainsy.

Ma chère Seur, asseurés toutes vos bonnes et bienaymees Seurs et filles que je les honnore et chéris très

Parlement le x"' juin z6x6. Le couvent fat fondé par les aumônes d*Anne de Bueil, femme du duc de Bellegarde, gouverneur de Bourgogne, par noble Bénigne de Fraxans et Marie des Barres sa femme, et par MicheUe des Barres, veuve de Pierre Boursault. (Cf. Fyot, Hist. de VEgliie abbatiale de Saint Bttienne de Dijon, Dijon, 1696^ Partie II, chap. xxui.)

Ankéb 1610 385

intimement, et spécialement Madame vostre très chère seur(0, marry de ne leur pouvoir escrire maintenant. Et pour vous humilier encor un peu, salués de ma part monsieur Lafon («) et ces bonnes filles qui servent Dieu en la personne de ses servantes (3) ; car tout cela m'est cher.

(i) Françoise, prieure du Puits-d*Orbe.

(3} Sans doute un serviteur de Tabbaye.

(5) « Ces bonnes fiUes i» étaient assurément des domestiques à gages, préposées aux offices de la Maison.

DXC

A MADAME DE LA FLÉCHÈRB

« Il est dangereux de marcher au chemin des procès. » — Par quelles pratiques les âmes chrétiennes témoignent-elles de la fidélité à Notre-Seigneur.

Annecy, 21 avril 1610(1).

Il y a long tems, ma très chère Fille, que j'ay la lettre ci jointe pour vous, mays je n'ay treuvé les commodités de l'envoyer. Celle qui vous Tenvoye me la donna avec des grans signes de sincère affection en vostre endroit (»). Je ne desirerois pas que vous fissies aucun vœu, ains seulement quelques dévotions particulières destinées a cette particulière intention (3).

Tenes vous bien debout et gardés de broncher, car il est dangereux de marcher au chemin des procès (4).

( I ) La copie conseryée à Turin n'est pas datée ; nous reproduisons la date que donne Migne, d'après TAutographe.

(3) La lettre jointe à celle du Saint, pourrait bien être de la baronne de Chantai, arrivée à Annecy le 4 avril. (Cf. ci-dessus, note ( i ), p. «63.)

{}) Cette intention particulière ne serait-elle pas la fondation de la Visitation >

(4) Cf. ci-dessus, Lettre dlxxxiv. p. 370. Si dangereux que f&t le « chemin des procès, • on verra par les allusions des lettres ultérieures, que la destinataire n'en sortit pas durant la présente année, et que les années suivantes, des tracas du même genre obsédèrent encore la noble châtelaine de Rumilly.

a86 Lbttrbs db saint François de èkiM

Renouvelles tous les matins la bonn^ntention que vous aves en cette poursuite et pries spécialement pour cela. O Dieu, ma chère Fille, qu'elFest heureuse cette chère nièce ( ' ) qui s'en est allée de ce monde avant que d'y avoir •Cf. Sap., IV, M. souillé ses affections* ! Je prie le Saint Esprit quil donne sa sainte consolation au père. Je salue la chère seur, la conversation de laquelle vous recréera (*). • Pf. cxviii, 109. Tenes bien vostre ame en vos mains'^ ; voyla que

vous ailes en une bonn 'occasion de tesmoigner de la fidélité a Nostre Seigneur en la vraye prattique de la douceur, debonnaireté, humilité, résignation et charité.

Je suis plus vostre que vous ne sçaures croire. Vive Jésus ! Amen.

XXI avril.

A Madame Madame de la Flechere.

Revu sur ane copie déclarée authentique, conservée i Tarin, Archives de TEtat .

(x) Une scBur de M»* de la Fléchère épousa (contrat du a6 février 1583) Emmanuel-Philibert Roëro, seigneur de Bressieu. Ils eurent on grand nombre de filles. La « chère nièce » défunte, si c'est une vraie nièce, ne peut être qu'une Bressieu.

( 3 ) La « chtre seur » serait-elle M*"* d'Avisé, qui habitait Chambérj ^

DXCI

A LA BARONNE DE CUSy(i)

Derniers préparatifs dans le « petit bastimeot •» destiné aux premières recrues de la Visitation. — Le Saint compte les y introduire à la Pentecôte. — Quel sera le costume la première année. — Réponse à des objections que présentait la destinataire. —Un petit Isaac.

Annecy, 23 avril 16 10.

Madame, Je vous remercie de la commodité que vous m'aves donnée de vous escrire par ce porteur sur le sujet que

( I ) Charlotte de Vautravers de Charrin, fille de Jeanne de Seyssel-la- Chambre et de Philibert de Vautravers, dame de Bonvillaret, la CueiUe, le Crest, Montfort, épousa après le 4 avril 1585, Jean-Bérold de Pingon» baron

Annbb 1610 287

vous desires. Il y a encor quelqu^accommodement a faire dans nostre petit nouveau bastiment ; mais ce n'est pourtant pas chose qui puisse retarder le commencement de nostre dessein, lequel je propose devoir estre a ces prochaines festes de Pentecoste, Dieu aydant.

Vous treuverés des-ja icy bonne compaignie ( » ), qui n'attend que le jour heureux auquel elle se consacrera pour une bonne fois a l'unique object de leur cœur. Je suis donq d'advis que vous vous disposies a venir pour ce tems-lâ, et cependant nous irons, de deçà, ordonnant les choses en sorte que vous treuvies en ce nouveau genre de vie la douceur et consolation que vous sçauries désirer (»).

Pour cette première année, nous vous laisserons en habit noir, avec le voyle de toyles noyres déliées et avec le plus de simplicité quil se pourra. Mais pour ce particulier, il suffira d'y prouvoir quand vous seres arrivée, affin que tout soit conforme.

de Casy. (Voir ci-dessus, note ( t ), p. asS.) De ce mariage naquirent Claudine- Philiberte, qui devint la beUe-sœur du Saint (voir le tome précédent, note (a), p. x), et Amé (voir note ( a ) de la page suivante). La destinataire donna bien des sujets de préoccupation i saint François de Sales et fit retarder, par ses irrésolutions, le commencement de Tlnstitut. (Cf. les lettres des a, 34 et a8 mai.) Bile vivait encore en 1634. (C** de Mareschal, Quelques vieux papiers des Pingon^ 1893.)

( X ) M»* de ChanUl, M"* Favre et M"« de Bréchard.

(a) Le IX décembre 1609, François de Sales hésitait i se prononcer sur la destination particulière que le baron de Cusy désirait donner i la maison acquise tout d abord pour des Carmélites. (Voir ci-dessus, p. aa8.)

La présente lettre prouve que le Saint avait fini par agréer le projet du pieux Baron et avait même consenti à s'en servir pour inaugurer son entreprise personnelle. Il faut laisser parler la Mère de Bréchard (Ms. cité note ( i ), p. aa8) : « M. de Cusy, » dit>elle « aprist le dessein que nostre B. H. Père avoit pour la retraite de nostre Mère; et parce quHl la congnoissoit despuis les antres voyages qu'elle avoit fait en Savoye et savoit Testât qu'on en faisoit partout, il desiroit bien fort que de ces deux projets de pieté on en fist un seul, et que madame sa femme et sa nièce se dédiassent a cette mesme manière de vie... Nostre B. H. Père, qui estoit extrêmement facile a condessendre en toutes les choses de pieté, luy accorda et luy dit qu'il en communiqueroit avec nostre Mère ; ce qu'il fist lors qu'elle fust arrivée. Cette proposition donna bien de la peine a nostre chère Mère, et... n'eust esté la très entière obéissance et parfaite soubmission qu'elle vouloit rendre a toutes les volontés de nostre B. H. Père, elle ne s'y fust jamais résolue. Cela donc fust ainsy arresté,... et M. de Cusy en donna advis a madame sa femme, afin qu'elle se preparast pour se rendre a Annecy environ la Pentecoste. •

a88 Lettres db saint François db Sales

Ne vous mettes nullement en peyne de tout ce que le monde dit, car il est ennemi de la gloire de Dieu et du bien des âmes ; et le Pape ne veut voyrement pas qu'on fonde des nouvelles Religfions sans congé, et a rayson, mais il n'empesche pas, ains a aggreable que Ton face ce que nous ferons. Dieu aydant ( ' ).

Je me res-jouis avec vous de la constance avec laquelle vous aves consacré et sacrifié vostre petit Isaac («), et prie Nostre Seigneur quil vous comble des bénédictions quil donna au bon Abraham pour un semblable * Gen., xwi, 1-18. sacrifice*. Je suis,

Madame,

Vostre serviteur très affectionné et bien humble. Franc •, E. de Genève.

XXIII avril 16 10.

A Madame Madame la Baronne de Cusy.

ReTQ sur TAntographe conservé i Troyes, i l'Anmônerie des Dames des SS. Cœurs, dites de Picpas.

(x) On Toit par ces derniers conseils, que la résolution ■ de la Baronne n'était pas encore bien assurée.

( 3 ) Le n petit Isaac, » c'est-à-dire Amé de Cusy, ne resta pas longtemps sur le bûcher du sacrifice qui était, pour parler sans figure, la vocation religieuse. Il avait eu la dévotion d'être Capucin ; s'il essaya de le devenir, il ne persévéra pas. L'épée lui souriant plus que le froc, il fut plus tard capitaine au régiment de Savoie, épousa le 16 juillet 1615 Suzanne de Montmayeur, la perdit le 35 août 1636 et mourut â Cusy le 36 mai 1649. {I^après les notes de M, U comte de Maresckai.)

ANNis 1610 a89

DXCII

A LA BARONNE DE CHANTAL

L'I&ttitut de la Visitation, m harre de grâce et de consolation, n — Méditation sur TEvangile : Je suis la vigne, — Notre-Seignenr Jésus-Christ, le tont de François de Sales.

Annecy, 24 avril 1610(1).

Il faut bien prendre courage, ma chère Fille, et se tenir en santé, puisque nous voyci a la veille de nostre embarquement pour aller au havre de grâce et de consolation.

J'ay bien pensé je ne sçai quoy de bon ce matin sur TEvangile courant*, en ces paroles : Qui demeure en •joan.,xY, 5-ti. moy et moy en luy, il porte beaucoup de fruit ; car sans moy, vous ne pouvés rien faire. Il m'est bien advis que nous ne demeurerons plus en nous mesmes, et que, de cœur, d^ntention et de confiance, nous nous logerons pour jamais dans le costé percé du Sauveur ; car sans luy, non seulement nous ne pouvons, mais quand nous pourrions, nous ne voudrions rien faire.

Tout « en luy, » tout « par luy, » tout « avec luy *, » • Can. Miss«. tout pour luy, tout luy.

Franc», E. de Genève.

Le 24 avril 1610.

( 1 ) La date est justifiée par Tindication de « TEvangile courant, m lequel, dans Tancien diocèse de Génère, se lisait le jour de la vigile de saint Marc. (Cf. Lafrasse, Etude sur la liturgie dans f ancien diocèse de Genève : « Le Missel, » art. IV.)

LimtBs IV I9

290 Lettres de saint François de Sales

DXCIII

a m. JACQUES DB BAY

Jacques de Bay et son zèle pour la formation chrétienne des jennes Sarojards. — Recommandation en fiTeur de Jean-Antoine Rolland et de Bernardin dn Nant. — Le Saint offre an destinataire deux de ses ouvrages ; son humilité.

Annecy, 26 avril 1610.

Monsieur,

J'ay receu a beaucoup d'honneur la salutation que le sieur Ramus (O m'a faitte de vostre part, m'estimant fort heureux de vivre en vostre amitié, comm'en eschange je vous supplie de croire que je vous respecte et révère de tout mon cœur, me sentant extrêmement redevable a la constante inclination que vous avés au bien de cette mienne evesché, pour laquelle vous vous estes tous-jours affectionné a eslever les jeunes gens qui vous sont envoyés d'icy a toutes sortes de solide vertu, et sur tout au zèle de la sainte foy catholique.

Or, en voyla encor quelques uns qui se vont rendre sous vos aisles pour ce mesme sujet, lesquelz je suis obligé de vous recommander tous généralement, puis que tous ilz sont mes très chers enfans en Nostre Seigneur. Mais il y en a deux pourtant que je doys préférer en ce mien désir, dont le premier est Jean Anthoyne Rolland (»),

( I ) En 1614, les proviseurs de Louvain déléguèrent à Annecy « le docteur Ramus, » pour venir contrôler certaines plaintes portées sur le collège Chappnisien, à propos des Barnabites. Ce délégué serait-il le sieur Ramus mentionné dans la présente lettre ? Voici quelques notes biographiques sur deux personnages de ce nom qui vivaient i cette époque.

Georges Ramus, annécien, fut élevé à Louvain dans la pédagogie du Porc, où, après de brillantes études, il obtint une chaire de philosophie. Il était licencié en droit et mourut en 161 3, chanoine d*Aire, dans TArtois.

Un autre Georges Ramus figure souvent dans les Lettres de sainte Jeanne- Françoise de Chantai ; il traduisit en latin V Introduction à la Vie dévote et désirait la faire imprimer â Lyon. (Voir Lettres de la Sainte, vol. II, p. 601.) C*est le même personnage qui paraît dans le Procès de Canonisation de François de Sales, avec les titres de « protonotaire apostolique, docteur de Louvain, juge subdélégué. »

( 9 ) Jean-Antoine Rolland, fils d*Aimé Rolland, de Versonnez, et de Louise Chappuis (voir le tome précédent, note (i), p. 115), frère de Georges, aumônier du Saint, fut tonsuré et minoré de la main de celui-ci le 94 mai 1603,

Année i6io 291

duquel la mère est de la mesme mayson de feu monsieur le fondateur du Collège/ " ) et ma proche parente, laquelle ayant plusieurs enfans, a destiné celluy ci a Testude, comme celuy qui a plus d'apparence de bon esprit ; qui me fait vous supplier de le prendre particulièrement en protection. Et si mesme, pour quelque sienne nécessité, es occasions qui se peuvent présenter, il avoit besoin de secours pécuniaire et a ma considération il vous playsoit l'assister, je ne manquerois nullement au ramboursement, bien que sa mère et ses frères a^ent une fort bonn'intention de ne point luy défaillir en ce qui sera requis.

L'autre est Bernardin du Nant (»), fîlz d'un fort honneste

étudia à Louvain en 1610, et y reçut pour la promotion aux Ordres majeurs, des Lettres dimissoriales datées du 6 octobre i6ia. (R. E.) Il fut anobli par patentes, le i*** mars 1631.

(i) £ustache Chappuis, né â Annecy en 1499 de noble Louis Cbappuis et de noble Guigone Dupuis, étudia à Turin, y connut Bonivard, entra dans le clergé, devint doyen de Viry, chanoine de Saint-Pierre de Genève et officiai de rBvéque (15 17). Mais ce n'était pas une staUe qu*il fallait à ce jeune homme remuant et inquiet, insinuant et audacieux. Une éloquence naturelle, de rares talents de négociateur Tentraînèrent bientôt dans une existence des plus agitées et servirent rapidement sa fortune. Comme ambassadeur de Charles-Quint, il séjourna en Angleterre, Tespace de dix-sept ans, au temps même des pires débordements de Henri VIII et de ses violences sanguinaires contre les catholiques. Mais il n'est pas prouvé, comme on Ta prétendu, qu'il se soit fait auparavant l'auxiliaire du connétable de Bourbon et qu'il ait assisté au sac de Rome. S'il oublia plus d'une fois et gravement qu'il était homme d'Eglise, il fsLut savoir que les mœurs, â l'époque où il vécut, étaient sensueUes, débridées et à demi-païennes.

Et pourtant, quoique enrichi, il fut généreux ; ce diplomate cosmopolite aima sincèrement et intelligemment sa petite patrie ; il en fut le bienfaiteur intellectuel. Chappuis consacra en effet une partie de ses immenses revenus â fonder deux célèbres institutions : le collège d'Annecy (i ^49-1551), où l'on devait enseigner la grammaire, les belles-lettres et la philosophie, et surtout la crainte àe Dieu, et le collège de Savoie, à Louvain (1549), qui admettait gratuitement les jeunes gens de la Savoie, et spécialement d'Annecy, pourvu qu'ils eussent étudié d'abord au collège Chappuisien. Ces deux établissements étaient liés l'un à l'autre par une réglementation réciproque. Ils eurent des vicissitudes diverses, surtout le premier, du vivant même de saint François de Sales ; il en sera parlé au fur et à mesure qu'elles auront leur écho dans sa correspondance. Eustaohe Chappuis fit son testament le 13 décembre 1^51, et mourut à Louvain le ai janvier i;$6. (Voir Mercier, Souvenirs kist d'Annecy, 1878, chap. xi, xvin.)

( s ) Sans doute le fils d'Hugon Dunant ou du Nant, Claude-Bernardin, baptisé le 38 décembre 1591, qui eut pour marraine Bernardine de Cbissé de Pollinge, nièce de Mv de Granier, et pour parrain le père même du prédécesseur du Saint, Bernardin de Granier. (Archiv. municip. d'Annecy, Etat civil,)

292 Lettres de saint François de Sales

père, et qui a longuement et fidellement servi feu Monsieur le Reverendissime mon prédécesseur, et duquel, pour cela, je doys affectionner le bien ; dautant plus que sa pauvreté et toutes les autres conditions pour lesquelles il a esté nommé, le rendent fort recommandable. J'intercède donq pour ces deux la plus particulièrement et implore pour eux vostre bonté et charité, laquelle je me prometz me devoir estre autant favorable comme je suis plein de désir de vous honnorer et servir.

Au demeurant. Monsieur, je vous envoyé et présente deux petites pièces de mes besoignes, de différent stile et de divers sujet (O. La première fut faitte, il y a plusieurs années, avant que je fusse Evesque, et ce, pour •Videtom. ll,hiij. Toccasion dcclairee en la Préface*, Ihors que l'œuvre de i»ppa5-a7- Jaques Gretserus («) n'estoit encor point parvenue jusques icy.

La seconde est plus nouvelle, de l'édition delaquelle la Préface aussi rend fidellement la rayson. On Ta reimprimé six foys en deux ans et en divers endroitz, mais je n'ay encor peu avoir que des éditions de Lyon, qui est en nostre voysinage ; non plus que de la traduction que quelques Pères Jésuites en ont fait faire en Italie. L'un' et l'autre sont pleynes de grandes fautes en l'impression et de gprands defautz en la composition, car un tel ouvrier que je suis, distrait et embarassé de tant d'affaires, ne sçauroit produire chose que fort imparfaitte ; mais il m'a fallu céder a la volonté et authorité des amis. Et ce pendant, je me confie en vostre douceur que vous aggreeres l'offrande que je vous en fay, en contemplation de la sincérité du cœur qui vous l'offre.

( I ) L« Défense de VEsUndari de la Ste Croix et V Introduction à la Vie dévote.

( a ) Jaeobi Gretseri S, J.f saerœ Theologiœ in Academia Ingolstadiensi PrO' fessoriSf de Cruee Ckristi. Tomus primus, Ingolstadii, ex Tjrpographia Adami Sartorii, mdzcyiii. — Tomus secundus, in quo varia Grœcomm Auctomm Buoh miastiea Monumenta graco-laUna de SS, Cruce continentur, nunc primum ex variis èièliotkecis in lucem édita, Cum notis, UDC. — Tomus tertiuSf Quinqua libris comprêhensus : quorum Primus est de nummis Crucigeris, Secundus, de Crueiatis expeditionibus, cum Apologia pro iisdem, Tertius, de usu et cûltu Crucis adversus haretieos, Quartus, Hymnos et Encomia Gracorum et Latino^ mm in S, Crucem continet, Oftintus, Paralipomena tomi primi, moct. (Cf, notre tome II, rar. ( j ), p. 18, et tome X, p. eu.)

Année i6io 293

Dieu multiplie vos années et, en icelles, la grâce et consolation de son Saint Esprit sur vostre personne, a laquelle je suis fort affectionnement.

Monsieur,

Bien humble confrère et fidelle serviteur en Nostre Seigneur,

Franc», E. de Genève.

XXVI avril 1610, a Annessi.

( 0 A Monsieur Monsieur de Baye, Doyen de S* Pierre de Louvain

et Président du G>llege de Savoye.

ReTQ sur l'Autographe conservé à Bruxelles, Bibliothèque des PP. BolUndistes. ( I ) L'adresse est de la main de Georges Rolland.

DXCIV

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