A M. ANTOINE DES HAYES
Henri IV désire attacher le Saint au service de TEglise de son royaume. — Humilité et désintéressement de François de Sales ; c'est la volonté du Pape qui lui manifestera la volonté de Dieu .
Annecy, 6 mai 1608.
Monsieur,
J'ay receu vostre lettre du 2 1 avril qui me fait admirer la bonté du Roy, qui non seulement me fait Ihonneur de se resouvenir de moy, mais encor de me vouloir du bien et m'estimer digne de luy rendre du contentement au service de l'Eglise en son royaume (0. Vous pouves penser, Monsieur, si j'ay esté touché de gloyre pour cela. Si ay, a la vérité, et m'y fusse laissé emporter si la connoissance de mon insuffisance ne m'eut arresté ; car cet honneur ne m'esbloûyt point tant que je ne voye bien les bornes et limites de ma capacité, lesquelles sont sans doute fort courtes et estroittes.
Et pour cela, Monsieur, je vous supplie d'apprendre de Sa Majesté que c'est qu'elle penseroit faire de moy et en quoy elle desireroit m'employer, car sans doute je ne suis pas bon a beaucoup de choses ; et j'ay néanmoins cette générosité de ne vouloir pas estre appliqué que pour ce que je suis et en ce que je puis, d'autant plus quand ce seroit par la gfratification et gfrace d'un si grand Roy, lequel ne pense pas a me faire transplanter de ce pais en son royaume, abondant en toutes sortes de personnes de mérite, quil ne m'estime fructueux et propre a son contentement.
Et je sçai bien qu'il ny a nulle si mauvayse pièce au monde qui ne soit utile a quelque chose ; mais il faut
( I ) Il est certain que le roi de France essaya d'attirer à Paris TEvéque de Genève. Des propositions furent faites au Prélat, en particulier en 1608 (cf. les Lettres cdli, cdui) ; toutefois, il est difficile de préciser quelle fut alors l'intention de Henri IV et de savoir à quel service il désirait appliquer les admirables ressources de notre Saint.
10 Lettres de sàikt François de Sales
luy treuver son usage et son lieu. Dieu m'a fait la gfrace de reconnoistre que je suis fait pour luy, par luy et en luy. Je ne suis ni seray jamais enfant de fortune, tandis que le Ciel m'esclairera. C'est pourquoy, ou que je sois appelle pour le service de la gloire divine, je ne contrediray nullement d'y aller ; mais sur tout en France, a l'air de laquelle ayant esté nourri et instruit, je ne puis dissimuler que je n'aye une spéciale inclination, et encor plus, la voyant sous un Roy que je doys honnorer et estimer si hautement et qui m'oblige si extrêmement comm'il fait. Il est vray que je suis en mon pais et entre les miens, avec une certaine suflB.sance qui me suffit et, ce qui m'est le plus cher, avec un repos aussi gfrand que ma charge le peut permettre et qui meshuy me semble asses ferme. Mais tout cela ne me tient qu'au bout des doigtz et ne me sçauroit empescher de m'embarquer a tout autre service ou je penserois estre plus utile a la gloire divine et au bien de l'Eglise, puisque des mon Baptesme et par vocation je suis consacré a cela.
Si donques Sa Majesté vous dit son intention particulière, j'examineray avec Dieu et en sa présence mes forces; et si je les sens aucunement assortissantes au service qu'elle désirera, et que Sa Sainteté me le commande (car vous sçaves bien que sans cela je n'oserois me remuer de la sentinelle en laquelle je suis posé), je me rendray tout prest, tout prompt, tout affectionné a suivre la vocation divine, ne doutant nullement qu'elle ne soit telle, quand je verray se joindre les volontés du Pape et du Roy.
C'est trop dit, ce me semble, a vous. Monsieur, qui m'aymes tant et me connoisses tant, et qui sçaves entr'autres choses que je suis de tout mon cœur. Monsieur,
Vostre serviteur très affectionné et bien humble,
Franc», E. de Genève.
VI may 1608, a Neci.
A Monsieur
Monsieur des Hayes.
Revu sur l'Autographe conservé au x^** Monastère de la Visitation de Rouen.
Année 1608 11