AU MÊME
Le Saint Yoadrait savoir de son ami les intentions de Henri IV à son égard. — Diverses raisons persuadent TEvèque d'attendre sans inquiétude la suite des événements ; il ne vent que la volonté de Dieu. — Témoignages d'amitié. — Message ponr M^ de Montpellier.
Annecy, 6 mai 1608.
Monsieur,
Je jette cette feuiir a part affin de vous y parler avec plus de liberté et vous en laisser aussi pour monstrer ma lettre, sil y escheoit. Vous verres donq, sil vous plait, la lettre que j'escris au Roy, et, sil vous semble a propos, vous la luy donneres, ou si vous juges autrement, vous pourres en parler a Sa Majesté vous mesme a vostre gré, car en ceci j'ay grandement besoin de vostre conduite.
Je n'ay pas creu, sur une proposition si générale comm'est celle que Sa Majesté me fait faire, de me devoir résoudre ; car il se pourroit bien faire que venant a joindre et a voir le lieu ou Toccasion en laquelle on me voudroit tirer, que je me treuverois tout a fait insuffisant au service que Ton praetendroit de moy, ou quil ne seroit pas expédient que je me misse au change, dautant que les changements, a mon advis, sont tous-jours dignes de considération pour ceux qui ne sont pas mal. Si le sujet n'en est gfrand et digne, on est blasmé de légèreté, et l'attirail en est tous-jours de grands frais ; car il faut un peu tout dire avec vous qui aves mon cœur en main.
Apres tout cela, vous sçaves que sans Tauthorité du Pape, je ne puis nullement me remuer ; et si, il m'importe que cest' authorité prévienne toutes les nouvelles qu'on en pourroit avoir de deçà. Vous jugeres bien pourquoy. C'est cela qui me rend tout ceci difficile, car, pour parler en conscience, je ne mérite pas l'employte de tant de misteres.
la Lettres de saint François de Sales
Je sçai que, la chose n'estant pas preste, il y a asses de tems pour penser a toutes ces choses; mais encor m'a-il semblé que je vous devois ainsy tout dire naivement, affin que, selon les occurrences, vous m'aydies a prendre les resolutions convenables. Et ce pendant, je demanderay incessamment la clarté du Ciel et diray a Nostre Seigneur : Seigneur, que voules vous que je
• Act., IX, 6. face * ? car je proteste devant sa souveraine Majesté,
que je ne veux vouloir que sa volonté tressainte, soit a demeurer, soit a changer de place. Et si je la sçai connoistre, je ne me veux divertir ni a droite ni a gauche du chemin qu'elle me monstrera; car ce peu de tems que j'ay a passer ne m'est rien au prix de l'éternité. Pour donques laysser entièrement la conduite de mon sort
• Cf. Ps. XXX, i6. es mains de Dieu *, je ne veux ni refuser ni accepter que
je ne voye et considère que c'est.
Au demeurant, je ne doute point que vostre amitié en mon endroit n'aye beaucoup contribué pour amplifier et aggrandir l'estime que le Roy fait de moy, de laquelle, sans mentir, je suis honteux, et en cas que je deusse paroistre a sa veûe, je serois bien en peyne de soustenir cett' opinion. Nostre Seigneur vous conserve et aggfrandisse en ses saintes bénédictions, et me face la grâce de ne point paroistr' ingfrat de tant de faveurs que je reçois de vous, ains de tesmoigner par effect que je suis de cœur tout entier.
Monsieur, Vostre serviteur plus humble et très fidelle, Franc*, E. de Genève.
6 may 1608.
Monsieur, on me presse de plier ce pacquet. Oseray je donq bien supplier Monsieur le Reverendissime de Montpellier de me conserver ses grâces, et sçavoir par ces trois lignes que je suis son très humble serviteur? Monsieur, obliges moy de le luy dire, car il est fort vray.
Revu sar l'Autographe conservé au i*'' Monastère de la Visitation de Rouen.
CDLI
A LA BARONNE DE CHANTAL
(fkagmbnt)
Bien ne se fait que tous la conduite de Dieu. ~ Le Saint ne vent que Dieu pour son partage. — L'objet de ses considérations en Voraison.
Annecy, 6 mai 1608 (i).
On parle de m'aggfrandir, mais c'est a bon jeu, bon argent, et du costé de delà. Cela m'a mis en peyne, car c'est avec le tiltre de la plus gfrande gloire de Dieu et du service de l'Eglise. Or, demeurés en paix, ma très chère Fille ; car il ne se fera rien que selon le bon playsir de sa divine Majesté et sous sa conduite.
Je ne sçai d'où cela peut arriver que ce grand Prince continue si fort a me favoriser sans que j'aye jamais fait nulle chose pour cela. J'ay fait responce* (car, comme je • vide Ep. praced. vous dis, c'est tout de bon) que j'estois tout a Dieu et que je luy dirois : Seigneur, que voules vous que je face*} *Kc\,, w, 6. Entre ci et deux mois, je seray hors de cette peyne par une resolution absolue. Priés donques bien pour moy, ma chère Fille, affin que mon cœur se tienne pur de toutes vanités et prétentions mondaines. Pour moy, je proteste que je ne veux que Dieu pour mon partage *, comme ' P»- "J^". »6. que ce soit. La commodité de nos resolutions * ne se peut •Videtom.prœced. bonnement perdre, mais de plus en plus faciliter, moyen- pp'295,°3i8. ' * nant la grâce divine.
O ma Fille, quand serons nous unis a nostre Dieu de l'union parfaite ? quand aurons nous des cœurs embrasés de son amour ? Courage, ma chère Fille, nous sommes destinés a cette heureuse fin. Ne nous troublons point des stérilités, car les stérilités enfanteront en fin; ni des sécheresses, car la terre sèche se convertira en sources d'eaux vivantes *. • l«ai«, xxxv, 7.
( I ) La date attribuée i cette lettre est prouvée par celle des deux précédentes.
14 Lettres de saint François de Sales
L'autre jour en Torayson, considérant le costé ouvert de Nostre Seigfneur et voyant son cœur, il m'estoit advis que nos cœurs estoyent tout alentour de luy, qui luy faisoyent hommage comme au souverain Roy des cœurs. Qu'a jamais soit-il nostre cœur. Amen.
( O Et cette petite Aymee sera des très mieux aymees seurs du monde, car je seray son frère. Mais, avec tout cela, ceci ne sera que nostre alliance extérieure, car Celuy a l'œil duquel le fond de mon cœur est ouvert, sçait bien que le lien intérieur duquel il joint mon esprit au vostre est totalement indépendant de tous ces accidens, qui ne peuvent ni adjouster ni diminuer a cette intime et très pure affection et union que Dieu a fait en nous.
Franc», E. de Genève.
( I ) L*édition de 1616 n*étaDt pas une édition critique (cf. l'AvaDt-Propot du tome XI, pp. IX, x), toutes les fois que, faute d^Autographe, il a fallu reproduire son texte et que, faute de documents, celui-ci n^a pu être contrôlé et justifié, nous ne pouvons garantir l'intégrité de la lettre. C'est le cas de celle-ci. Quant aux autres, le lecteur sera averti par un renvoi A la présente note.
CDLII
A LA MÊME
II faut tout faire avec une diligence tranquille. — On veut tirer l'Evéque de sa terre et de son « parentage » ; sentiments que lui inspire ce projet. — Le rendez-vous de l'âme du Saint.
Annecy, [vers le 11] mai 1608.
Je receu la semaine passée quatre lettres des vostres : Tune, du jour de Pasques, les autres trois, du 27 avril. Or, plustost que de tarder davantage, je vous veux escrire tout a la haste.
Je voy ce que vous me dites de ces bonnes âmes,
Année 1608 15
compagnes de vos désirs (0; de vos désirs, dis je, qui se fortifient et se rendent actifs dedans vostre cœur. Helas, ma chère Fille, ilz vous resveillent souvent Tesprit, a ce que je voy ; mais croyés bien que celuy que j'ay de conduire le tout a chef et a la gloire de Dieu m'excite aussi très souvent (or sus, je veux dire ce mot de vanterie), plus souvent que vous, que je croy ; mais ne faut il pas tout faire avec une diligence soigneuse, mais ^douce, mais tranquille, mais résignée? Eh bien, j'espère que Dieu sera nostre guide.
Et ne vous troubles point, ma Fille, je vous prie, de ce que je vous escrivis l'autre jour * touchant la proposi- * Epist. praeced. tion qui se fait de me tirer moy mesme de ma terre et de mon parentage*; car rien ne se fera que de par • Gcn., xu, i. Dieu, et de quel costé que j'aille sous sa conduite, tout ira fort bien et pour vous et pour moy. Non, croyés-le bien, ma chère Fille (mais voyes vous, n'en parles a personne, je vous dis tout), ce ne seroit pas sans répugnance s'il me failloit changer de logis, bien que je ne me sente nullement attaché qu'a quelques âmes, d'un lien tout purement spirituel, Dieu mercy. Mais Dieu tiendra tout de sa main ; car voyes vous, ma chère Fille, mon ame n'a point de rendes vous qu'en cette providence de Dieu : Mon Dieu, vous me Vaves enseigné des ma jeunesse, et jusques a présent fen annonceray vos merveilles *. * p»- «x, 17.
A Dieu, ma chère Fille. Tenés pour tout asseuré que je pense fort au soin de vostre ame, laquelle m'est chère, pretieuse et aymable comme la mienne propre, et je ne la tiens que pour une mesme. Dieu nous ayme, ma chère Fille ; il sera tous-jours avec nous, nostre unique amour et confiance. O Dieu, que je désire de bien a vostre esprit,
( I ) La baronne de Chantai aimait à s^ntourer de personnes éprises du désir de la ferveur et aspirant comme elle à quitter le siècle. « Elle avait souvent avec elle des prétendantes des Carmélites, et singulièrement depuis Tannée 1607, notre très honorée Sœur et Mère Jeanne-Charlotte de Bréchard demeurait assez souvent avec elle. Depuis son retour de ce dernier voyage de Savoie (1607), toutes ces filles dévotes et elle s'accoutumaient ensemble aux exercices religieux, comme silence, psalmodie et semblables. » (Mémoires de la Mère de Chaugy, V* Partie, chap. xxiv.)
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Année 1608 17
pouvoir ; mais elles ont un si bon père et une si bonne mère, que le reste des parens n'ont nul sujet de les servir. Au moins en auray-je tous-jours la volonté, puis que je suis, Madame ma Cousine,
Vostre bien humble cousin, parrein, compère et serviteur.
Franc», E. de Genève.
Je salue bien humblement monsieur du Vilars, mon bon cousin ( 0, et luy renvoyeray bien tost la requeste de la parroisse respondue (»).
La bonne madame de Charmoysî est malade d'une grande descente, et je m'en vay tout maintenant la voir, si cela ne l'incommode point.
A Neci, le xvi may 1608.
A Madame
Madame de Vallon.
Revu sur TAntographe consenré à la Visitation d'Annecy.
Mélan vers i6ao et mourut en x66o. Les « cousines » dont il est parlé ici, sont sans doute Claudine et Charlotte-Françoise de VaUon, alors pensionnaires au monastère de Sainte-Catherine (voir le tome précédent, note (4), p. 116); Charlotte-Françoise en devint plus tard Tabbesse et mourut le s6 avril 1673.
( I ) Claude de Gex (cf. le tome XII, Lettre ccxiv).
( 3 ) La famiUe de Gex avait sollicité du saint Evéque la concession d'une chapelle dans l'église paroissiale de Samoëns ; celle de Saint-Laurent lui fut assignée. La supplique mentionnée ici et la promesse d'j répondre paraissent se rapporter à cette affaire.
LtTTlBS IV
i8 Lettres de saint François de Sales
CDLIV