AU PRÉSIDENT BÉNIGNE FRÉMYOT (O
Mort de Henri IV. — Vanité des grandeurs du monde. — « Un contemptible coup de petit couteau. » — Le Roi immortel. — Pourquoi le Saint espère que Dieu aura été pitoyable au prince. — Les faveurs de Henri IV pour François de Sales. -^ Aven du Saint ; sa gratitude.
Annecy, 27 mai 1610.
Ah ! Monsieur mon amy, il est vray, l'Europe ne pouvoit voir aucune mort plus lamentable que celle du grand Henri IV(«). Mais qui n'admireroit avec vous l'inconstance, la vanité et la perfidie des grandeurs de ce monde ? Ce Prince, ayant esté si grand en son extraction, si grand en la valeur guerrière, si grand en victoires, si grand en triomphes, si grand en bonheur, si grand en paix, si gfrand en réputation, si grand en toutes sortes de grandeurs : hé, qui n'eust dit, a proprement parler, que la grandeur estoit inséparablement liée et collée a sa vie, et que, luy ayant juré une inviolable fidélité, elle esclatteroit un feu d'applaudissement a tout le monde par son dernier moment, qui la termineroit en une glorieuse mort? Non certes. Monsieur, il sembloit bien qu'une si gfrande vie ne devoit finir que sur les despouilles du Levant, après une finale ruine et de l'heresie et du Turcisme. Ces quinze ou dix huit ans que sa forte complexion et santé, et que tous les vœux de la France et de plusieurs gens de bien hors de la France luy promettoyent encor de vie vigoureuse, eussent esté suffisans pour cela : et voyla qu'une si grande suite de grandeurs aboutit en une mort qui n'a rien de grand que d'avoir esté grandement funeste, lamentable, misérable et déplorable ; et celuy que l'on eust jugé
( x) D'après sa teneur, cette lettre s'adresse i un vieillard, sujet dévoué de Henri IV, très ému par sa mort tragique, et ami du Saint, non toutefois jusqu'à l'intimité. Quelques-unes de ces particularités excluent des Hayes qu'on a donné comme destinataire, et toutes s'appliquent au père de la baronne de ChanUL(Cf. tome XII, note(i), p. 336.)
(3) Le roi était mort assassiné, le 14 mai.
3IO Lettres de saint François de Sales
presque immortel, puisqu'il n'a voit peu mourir parmi tant de hasars, desquelz il avoit si longuement fendu la presse pour arriver a Theureuse paix de laquelle il avoit esté jouissant ces dix années dernières, le voyla mort d'un contemptible coup de petit couteau et par la main d'un jeune homme inconneu, au milieu d'une rue !
Enfans des hommes, jusques a quand seres-vous si pesans de cœur ? Pourquoy cherissés-vous la va-
• Ps. iT, y nité et pourquoy pourchassés-vous le mensonge * ?
Tout ce que ce monde nous fait voir de grand, ce n'est que fantosme, illusion et mensonge. Qui eust dit, je vous supplie. Monsieur mon cher amy, qu'un fleuve d'une vie royale, grossi de l'affluence de tant de rivières d'honneurs, de victoires, de triomphes, et sur les eaux duquel tant de gens estoyent embarqués, eust deu périr et s'esvanouir de la sorte, laissant sur la grève et a sec tant de navigans? N'eust-on pas plustost jugé qu'il devoit aller fondre dans la mort, comme dans une mer et un océan, par plus de triomphes que le Nil n'a d'emboucheures? Et néanmoins, les enfans des hommes ont
• Ps. Lxi, xo. esté trompés et deceuz en leurs balances * et leurs
présages ont esté vains.
Mon Dieu, Monsieur, que ne sommes-nous sages par tant d'expériences I Que ne mesprisons-nous ce monde, lequel en tout est si fresle et si imbecille ! Que ne nous tenons-nous aux pieds de ce Roy immortel qui a triomphé de la mort par sa mort, et duquel la mort est plus aymable que la vie de tous les rois de la terre? Vous estes bien heureux. Monsieur, de faire ces considérations ; mais vous seres très heureux, si, a la suite d'icelles, vous entres es resolutions convenables, exhalant le reste de vos vieux jours comme un encens, par le feu de l'amour unique du Roy de l'éternité. L'affection que j'ay a vostre chère et belle ame me fait dire cela sans nécessité.
Au demeurant, le plus grand bonheur de ce grand Roy defunct, fut celuy par lequel, se rendant enfant de l'Eglise, il se rendit père de la France ; se rendant brebis du grand Pasteur, il se rendit pasteur de tant de
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peuples, et convertissant son cœur a Dieu, il convertit celuy de tous les bons Catholiques a soy. C'est ce seul bonheur qui me fait espérer que la douce et miséricordieuse providence du Père céleste aura insensiblement mis dans ce gfrand cœur royal, en ce dernier article de sa vie, la contrition nécessaire pour une heureuse mort. Ainsy prié-je cette souveraine Bonté qu'elle soit pitoyable a celuy qui le fut a tant de gens ; qu'elle pardonne a celuy qui pardonna a tant d'ennemis, et qu'elle reçoive cette ame réconciliée a sa gloire, qui en receut tant en sa grâce après leurs reconciliations.
Pour moy, je le confesse, les faveurs de ce grand Roy en mon endroit me sembloyent infinies, mettant en considération ce que j'estois, Ihors qu'en Tannée 1602 il me fit des semonces d'arrester en son royaume ( ^ ), qui estoyent capables d'y retenir, non un pauvre prestre tel que j'estois, mais un bien grand Prélat. Or, Dieu disposoit autrement. Et j'ay esté extrêmement consolé que ce royal courage m'ayant une fois départi sa bienveuillance, ayt si longuement et gracieusement persévéré a m'en gratifier, comme mille tesmoignages qu'il en a faitz a diverses occasions m'en asseurent ; et bien que je n'aye jamais receu de sa bonté que la douceur d'estre en ses bonnes grâces, si m'estimé-je extrêmement redevable a continuer mes foibles prières pour son ame et pour le bonheur de sa postérité.
Je ne finirois pas aysement de parler d'un Prince digne de tant de mémoire, mais me voyci pressé de donner ma lettre. Dieu soit vostre tout. Monsieur ; je suis en luy, Vostre très affectionné serviteur.
Franc», E. de Genève.
A Neci, le 27 may 16 10.
( I ) Ces « semoQCM » se renouvelèrent plus d*nne fois dans la suite. (Cf. tome XlIIy note (3), p. 84.) Henri IV, dit Charles-Auguste (Histoire, etc., liv. V), « a souvent ( 1 ) tasché de le retenir auprès de soy, jusques à employer à cet effect tous ceux qu'il sçavoit estre pnissans en sa familiarité, comme la Duchesse de Mercœur, la Princesse de LongueviUe, le sieur des Haye, » etc.
(t) « Par «inq dlffertntes fois, » dépose saint* ftaiine-Prânçoise de Chantai (Proctss. remiu. G^ttut, (I), ad art. 4$).
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DCI
a la baronne de chantal
Les soacis du saint Fondateur. — Ses désirs d*iinion à Jésus-Christ. — Pourquoi M"* de Chantal doit se « mettre sur la grandeur de courage. »
Annecy, 28 mai (i) 1610.
Ce sera donq demain que vous aures des pensées et des soucis ; car je commence d'en avoir de bien particulières sur nostre future Mayson, pour les choses temporelles («). Et quant aux spirituelles, il me semble que Nostre Seigneur en aura le soin sans souci, et qu'il y respandra mille bénédictions.
Ma Fille, il faut que je vous die que je ne vis jamais si clairement combien vous estes ma fille que je le voy maintenant, mais je dis que je le voy dans le cœur de Nostre Seigneur ; c'est pourquoy n'interprétés pas a
(x) La date du ^ juin donnée par Hérissant (17^8) est plus que douteuse, puisqn'à cette date, M"* de Chantal était i Annecy auprès du Saint et les « choses temporelles, » c'est-à-dire les négociations pour Tachât de la maison de la Galerie, aUaient aboutir. Il est bien plus probable que cette lettre a été écrite le 38 mai, la Baronne étant encore i Thorens.
( a ) Les soucis du Saint pour la « future Mayson » lui venaient du désistement de la baronne de Cusy (cf. ci-dessus, note ( i ), p. 386, et note ( i ), p. 507), qui renversait tous ses plans. En effet, « a la TeiUe de se retirer, » écrit la Mère de Bréchard (Ms. cité, note ( i ), p. asS), « il ni avoit point de maison, parce qu^on avoit fait estât de celle que M. de Cusy avoit achetée, qui estoit en partie payée des deniers de cette damoiselle sa nièce » (voir ci-après, lettre du 3 juillet 1610), « laquelle voyant que sa tante se departoit de son entreprise, demeura aussy pour luy faire compagnie ; de manière quHl estoit question de se pourvoir d'une maison. Le bon Prélat, qui s'estoit atendu a ceUe la, se treuva un peu empesché, car il vouloit commencer sa Congrégation sans plus de retardement. Or y avoit il double traité a faire pour avoir ceUe dont j'ay cy devant parlé, car il Cailloit sçavoir si M. de la Pesse, a qui eUe avoit esté, vou droit que nous entrassions dans le marché que les autres a voient fait avec luy, et si ceux qui avoient advancé les deniers de Tachât se contenteroient de nous pour leur remboursement. Enfin, après toutes sortes de pourparlers... la maison fut asseuree. — « Me voila le plus content du monde, • dit alors le Bienheureux, « car j'ay trouvé un nid pour mes petits poussins. »
Quelques jours après, le 6 juin, fête de la sainte Trinité et de saint Claude, TOrdre de la Visitation était officieUement éUbli.
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desfiance ces petitz motz que je vous escrivis l'autre jour : mais nous en parlerons une autre fois.
O ma Fille, que j'ay de désirs que nous soyons un jour tout anéantis en nous mesmes pour vivre tout a Dieu, et que nostre vie soit cachée avec Jésus Christ en Dieu *I • CoIom., m, 3. Oh ! quand vivrons-nous nous mesmes, mais non pas nous mesmes, et quand sera-ce que Jésus Christ vivra tout en nous*? Je m'en vay un peu faire d'orayson sur • Cf. GiUt., n, so. cela, ou je prieray le cœur royal du Sauveur pour le nostre. Je suis, en Jésus Christ, plus vostre, et admire ses accroissemens (0. Ouy, je le dis tout de bon, je ne pensois pouvoir ce que je puis en cela, et treuve une source qui me fournit des eaux tous-jours plus abondantes. Ah ! c'est Dieu, sans doute.
Il nous faut bien mettre sur la grandeur de courage, pour servir Dieu le plus hautement et vaillamment que nous pourrons ; car, pourquoy pensons-nous qu'il ajrt voulu faire un seul cœur de deux, sinon affin que ce cœur soit extraordinairement hardi, brave, courageux, constant et amoureux en son Créateur et son Sauveur, par lequel et auquel je suis tout vostre.
Franc*, E. de Genève.
( I ) Ce membre de phrase n'est pas très intelligible et parait incomplet ; la destinataire a dû supprimer quelques expressions gênantes pour son humilité.
Dcn
A LA MÊME
Pourquoi le Saint se trouvait un peu las, mais de corps seulement. — De queUes vertus Notre-Seigneur est surtout amoureux. — Un Psaume dont le chant attendrissait le cœur de TEvéque pendant la procession.
Annecy, 10 juin 1610(1).
Or il est vray, chère Seur, ma Fille, j'ay esté un peu las de cors ; mais d'esprit et de cœur, comme le pourrois-je
(i ) La déposition de François Vivre ( Process. remiss, Gebênn. (I), ad art. 38) est à citer ici. Elle sert à dater la lettre ; eUe explique aussi i queUe occasion
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estre, après avoir tenu sur ma poitrine et tout joigfnant mon cœur un si divin epi thème, comme j'ay fait ce matin tout au long de la procession ? Helas I si j^eusse eu mon cœur bien creux par humilité et bien abbaissé par abjec* tion, j'eusse sans doute attiré ce sacré gage en moy, il se fut caché dedans moy ; car il est si amoureux de ces vertus, qu'il s'eslance a force ou il les void. Le passereau treuve un repaire et la tourterelle
• Ps. Lxxxm, 4. un nid ou elle met ses poussins, dit David *. Mon Dieu,
que cela m'a attendri quand on a chanté ce Psalme I car je disois : O chère Reyne du Ciel, chaste tourterelle, est-il possible que vostre poussin ayt maintenant pour son nid ma poitrine ? Cette parole de l'Espouse m'a bien encor touché : Mon Bienaymé est mien^ et moy je suis v:ant., II, 16. toute sienne* ; il demeure entre mes mammelles** ; *' '' "' car je le tenois la. Et celles-ci de l'Espoux : Met^-moy
• ibid., ait. 6. comme un cachet sur ton cœur *. Helas ! ouy, ma Fille ;
mais ayant osté le cachet, je ne voy point l'impression des traitz d'iceluy en mon cœur. Y a-il une douceur comparable ?
Quant a l'affaire, je ne sçaurois que dire, sinon qu'en une heure on se peut résoudre au moins mal(0; et la resolution prise, on se doit donner du contentement sur ce que, de quel costé que l'on retourne les affaires de ce monde, il se treuvera tous-jours beaucoup de choses a désirer et redire. En sorte qu'après qu'on s'est déterminé, il ne faut plus s'amuser a souspirer après les imaginations des choses meilleures, mais a bien passer les difficultés présentes, lesquelles aussi bien ne sçaurions
elle fat écrite. Uo jour, « appres la procession » de la Fête-Dien, « en laqneUe il avoit porté le Sainct Sacrement par tonte la vUIe, qni dura de deux on trois henres, nne personne derote » — la Mère de Chantai, — « manda sçaroir de Iny comme il se portoit» car la chalenr avoit esté grande. Il Iny respondit ces mots par nn billet : // êst vray^ fay tsU un ptu las, » etc. De ce témoignage, il résulte qne la destinataire était à Annecy. L*appellation de « Senr m et une autre allusion (voir la note suivante) confirment la date de x6io. La Fête-Dieu, cette année-là, tombait le 10 juin.
( T ) « L*affaire » mentionnée se rapporte sans doute à la maison de la Galerie. L'abri était trouvé, mais il fallait le payer, et la déposition elle-même du vendeur, M. de la Fesse, nous avertit que Tachât ne fut fait qa*après le 6 juin 1610. (Cf. ci^dessus, note (i), p. )X3, et ci-après, note (x )i p. ^3^.)
Année i6io 315
nous eschapper sans en rencontrer d'autres aussi fortes, puisque tout en est plein.
Bon soir, ma très chère Fille ; le divin Sauveur, unique amour de nostre cœur, soit nostre éternel repos. Amen.
Franc», E. de Genève.