A MADEMOISELLE DE CHAPOT
Les parents et les directeurs spirituels ; Tautorité des uns et des autres et la confiance qu'ils méritent dans l'afitaire d'une vocation religieuse. — S'il fiiUait ouïr l'avis des premiers, qu'arriverait-il ? — Comment reconnaître la volonté de Dieu, parmi les empêchements. — Quand on a pris une bonne résolution, il faut la rectifier, si elle est excessive, mais non la rompre.
Annecy, 3 juillet 1610.
Madamoyselle, Vous aves opinion que vostre désir de vous retirer du monde ne soit pas selon la volonté de Dieu, puisqu'il
(i) François de Sales, dans ses lettres du ix décembre 1609 (p. 338) et du 34 mai 1610 (p. 30^) parle d'une personne dont la défection fit échouer l'érection d'un monastère de Carmélites, celui que projetait en premier lieu la famille de Cusy. D'autre part, François Viollon de la Pesse raconte dans sa déposition (Process, remiss, Gehenn, (I), ad art. 3^), qu'il traita avec le Saint de la vente d'une maison du faubourg de la Perrière, « pour le prix de sept centz escuz d'or, lesquels » lui « furent promis par une damoyselle nommée Chappot. » Huit mois après, celle-ci changea d'avis et se maria. C'est alors que le Serviteur de Dieu prit lieu et place de cette personne et s'engagea à payer le prix de ladite maison.
Le récit de la Mère de Bréchard (voir ci-dessus, note (3), p. 313) semble se rapporter à cette même affaire ; il y est question aussi d'une fondatrice qui promet son concours, puis le retire et met le Saint dans la nécessité d'entrer dans son marché. Elle est donnée comme étant la nièce de M""* de Cusy.
Réunis, tous ces traits désignent évidemment une même personne et de plus font penser qu'elle doit être la destinataire de la présente lettre, surtout si on les rapproche dvravis qui terminent ceUe-ci. D'après V Armoriai et Nobi* iiéire it Sanoii^ WM Jeailiie-Fraayoise de Chapot ou Chappot, filte de nc^bltr
336 Lettres de saikt François de Sales
ne se treuve pas conforme a celuy de ceux qui, de sa part, ont le pouvoir de vous commander et le devoir de vous conduire. Si c'est de ceux a qui Dieu a donné le pouvoir et imposé le devoir de conduire vostre ame et vous commander es choses spirituelles, certes vous aves rayson ; car en obéissant a ceux-là, vous ne pouves pas faillir, bien qu'eux se peuvent tromper et vous mal conseiller, s'ilz le font, principalement, regardant ailleurs qu'a vostre seul salut et advancement spirituel. Mais si ce sont ceux que Nostre Seigneur vous a donnés pour directeurs es choses domestiques et temporelles, vous vous decevres vous mesme de les croire es choses esquelles ilz n'ont point d'authorité sur vous. Que s'il failloit ou5^r les advis des parens, la chair et le sang sur des telles occurrences, il se treuveroit peu de gens qui embrassassent la perfection de la vie chrestienne. Voyla le premier point.
Le second est que, puisque non seulement vous aves désiré de vous retirer, mais vous le desireries encor s'il vous estoit permis de ceux qui vous ont retenue, c'est un signe manifeste que Dieu veut vostre retraitte, puisqu'il continue son inspiration parmi tant de contradictions, et vostre cœur, touché de l'aymant, a tous-jours son mouvement du costé de la belle estoille, quoy que rapidement destourné par les empeschemens terrestres. Car en fin, vostre cœur, que diroit-il s'il n'estoit empesché ? Vous diroit-il pas : Retirons-nous d'entre les mondains ? Il a donq encor cette inspiration ; mais parce qu'il est empesché, il ne la peut ou ne l'ose pas dire. Rendés-luy sa liberté affin qu'il la die, car il ne vous sçauroit mieux dire; et cette parole secrette qu'il dit tout bellement en soy mesme : Je voudrois bien, je desirerois bien sortir d'entre les mondains, c'est la vraye volonté de Dieu. En quoy vous aves tort (et pardonnes a ma naïfve liberté de langage), vous aves tort, dis-je, d'appeller les
Claudey seigneur de Cezarche, épousa par contrat de mariage du 39 janvier 1613, noble François ou Jean-François de MandoUai, seigneur de Cernex. BUe se remaria (contrat dotal du 9^ juiUet 1616) arec noble Vincent du Crest de Menthonnez et testa le 4 septembre 1643.
Année 1610 327
empeschemens qui vous sont donnés a l'exécution de cette inspiration, volonté de Dieu, et le pouvoir de ceux qui vous empeschent, pouvoir de Dieu.
Le troisiesme point de mon advis est que vous n'estes nullement en indifférence devant Dieu, puisque le désir de la retraitte qu'il vous a donné, est tous-jours dedans vostre cœur, quoy qu'il soit empesché de faire son effect ; car la balance de vostre esprit tend de ce costé la, bien qu'on donne du doigt de l'autre costé pour empescher le juste poids.
Le quatriesme, c'est que si vostre premier désir a esté excessif en quelque chose, il le faut corriger, et non point le rompre. Je me fais entendre, que vous avies offert la moitié de vos biens, ou bien le payement de cette mayson, qui est maintenant dediee a Dieu (O. Peut estre fut-ce trop, eu esgard que vous avies une seur chargée de grosse famille, a laquelle, selon l'ordre de charité, vous eussies plustost deu appliquer vos biens. Or sus, il faut corriger cet excès, et venir en cette mayson avec une portion de vostre revenu, autant qu'il est requis pour vivre sobrement, en laissant tout le reste a qui vous voudres, et mesme reservant la portion susdite, après vostre mort, pour ceux a qui vous en voudres faire du bien. En cette sorte, vous corrigeres l'excès et conserveres vostre dessein, et n'y aura rien en cela qui n'aille gayement, doucement et saintement.
En fin, prenés courage a faire une bonne resolution absolue; et bien que ce ne soit pas péché de demeurer ainsy en >ces foiblesses, si est-ce que sans doute on perd beaucoup de commodité de bien advancer et recueillir des consolations gprandement désirables.
Je vous ay voulu familièrement esclarcir de mon opinion, estimant que vous me feres le bien de ne point le treuver mauvais. Dieu vous donne les saintes bénédictions que je vous souhaitte et la douce correspondance
( I ) L*étiide des projets saccessifs de fondation qui cédèrent la place à rétablissement de la maison de la Galerie, les circonstances dans lesquelles celleci fut acquise, persuadent que la date de 1610 doit être substituée à la date de 1619, donnée à la présente lettre par Tédition de i6a6 et les suivantes.
338 Lettres de saint François de Sales
qu'il désire de vostre cœur; et je suis en luy, avec toute sincérité,
Madamoyselle,
Vostre très affectionné serviteur,
Franc», E. de Genève, Le 3 julliet...., a Ncci.
DCX
A M. PHILIPPE DE QUOEX
Pension ou dot requise ponr les postulantes de la Visitation. — « Il est vray que Ton regarde encor aux facultés. • ~ Le Chablais an xvii^ siècle. — Une Congrégation qui ne vent être « ni mendiante ni playdante. • — Sommaire des Règles. — > Les commeocements de l'Institut donnent beaucoup d*édification ; à quelles âmes offrait-il un refuge.
Annecy, vers le 20 juillet 1610(1).
Monsieur,
J'ay conféré sur vostre lettre avec les Dames qui sont desja congregees et avec ceux qui les conseillent, et ont esté d'advis de mettre en condition aux filles et femmes qui entreront en leur Congrégation, que, passé la première année, elles apporteront un fons d'argent ou de terre, sur lequel elles puissent estre entretenues ; et cela pour autant que, comme vous sçaves, en ce païs on ne fait jamais bien les payemens des pensions, ains tout se révoque en procès.
Or, ce fons peut estre donné en deux façons : car ou il est réversible aux parens après le trespas de celle pour laquelle il est donné, et Ihors on le demande plus gras et tel qu'il égale en revenu la nourriture de la fille ; ou bien on le donne simplement pour demeurer par après a la Congpregation, et Ihors on se contente de moins. Comme par exemple : jeudi on reçoit une fille d'une fort
( I ) La date* se déduit du- texte lui-mèo»e (voir 1» note ( 1 ) de la page snW liante).'
Année i6io 329
honnorable famille de cette ville (0 : pour la première année du Noviciat, elle donne 200 florins ; au bout de Tannée, sa mère donne absolument 4000 florins en fons. Monsieur le premier Praesidcnt (*) en fera de mesme, hormis en la quantité, car il donnera davantage ; et ainsy de toutes les autres. Il est vray que Ton regarde encor aux facultés, car une damoyselle qui seroit de bonne volonté et n'auroit pas moyen de tant faire, on se contente de moins.
Or, il faut parler avec vous a cœur clair. En Chablaix, on est un peu mauvais payeur. C'est pourquoy, si cette bonne damoyselle (}) peut, il faut qu'ell'asrt une somme de trois ou quatre mille florins pour un coup, ou un fond qui les vaille, ou en fin une pièce a jouir par elle mesme, qui porte 200 florins annuelz, réversible a ses parens quand elle mourra. Il seroit mieux que ce fut un fond un peu moindre et quil fut absolument a elle. Tout cela se fait ainsy, dautant que cette Congrégation n'est encor point rentee, ni ne veut estre ni mendiante ni playdante.
Quant aux Règles, voyci le sommaire *, en attendant de •cf.8upr«,pp. 306, vous faire avoir un double de toutes. Ceste Congrégation ^^^* reçoit femmes vefves et filles indifféremment, mais non pas les filles qu'elles n'ayt (stc) 17 ans (4). Elles font un'annee de probation et, quand il est expédient, deux et trois ; et c'est Ihors qu'en la première année, elles n'ont pas encor donné tesmoignage asseuré de leur amendement. Apres leur Noviciat, on les reçoit solemnellement, non point aux vœux, car on n'en fait point de
( 1 ) Le joar de cette réception fat le aa jaiUet, fête de sainte Marie-Madeleine. La jenne novice reçue, et qui sera plut tard destinataire, était fille de Claude Roget et de Marie Dopanloup; elle s'appelait Claude-Françoise. (Cf. tome XI, note ( i ), p. 44, et note (1)» p. S49.)
(a) Le président Favre.
( 3 ) Cette H bonne damoyselle » doit être la fille de Guy Joly de Vallon. Bile était du Chablais et, comme on peut le voir par la lettre du 98 octobre 1610, eUe pouvait songer dès le mois de juillet à la Visitation, oik elle estni d'ailleurs en 16 17.
(4) Ou le Saint a voulu parler de la réceftlon à VablatUu^ €nti>UA il faut croire i une distraction, car éèt l'âge de quin^ ans, C^Ênâi^'é Roget fut reçue pour la probation, et 00 fit dans la Constitution xâii^ : « On ne recevr» ^ aucune fille pour entrer ea'ls Congrégation qui n*«yt quinze ans accemplit/i'
330 Lettres de saint François de Sales
solemnel, mais a Festablissement ou dédicace, a la forme que le bienheureux Cardinal Borrhomee a dressée pour les Urselines ( O, peu de choses changées, paucis mutatis. Néanmoins elles font le vœu de chasteté simple, par Tadvis du confesseur et de la Supérieure. En leur establissement, elles offrent leur ame, leur cors et Tusage de leurs biens a Dieu et a Nostre Dame, pour estre le tout employé a son honneur, selon les Règles de la Congpregation ; mais cela se fait par une belle cérémonie.
Les hommes n'entrent point en leur mayson^n façon que ce soit, ni les femmes aussi qu'avec licence in script Us. Les jeunes ne sortent point qu'en certains cas fort rares ; les anciennes sortent pour servir les pauvres, mais avec une belle police, a la forme des Damçs de la Torre^ di Specchii^).
Elles disent les Heures de Nostre Dame seulement, en un chant fort dévot. Elles se lèvent Testé a cinq heures et couchent a dix ; Thiver a six, et se couchent a dix et demi. Elles ont de un'heure le mattin et une le soir d'orayson mentale, et pour le demeurant, une police de travail, silence, obéissance, humilité, dénuement de propriété extrêmement stricte et autant qu'en monastère du monde. Elles communient toutes les festes et Dimanches. Si quelqu'une ne veut pas suivre l'esprit de la Congrégation,
(i) En 1568, saint Charles Borromée avait fait venir i Milan douze Ursulines de la Maison primitive fondée à Brescia par sainte Angèle Mérici, le 9^ novembre 153^. Sur les conseils de l'Archevêque, ratifiés et confirmés en 1^73 par une Bulle de Grégoire XIII, les Ursulines commencèrent à vivre en communauté, adoptèrent certaines observances uniformes, firent des vœux simples et vécurent comme dans une clôture mitigée. C'est le même saint Prélat qui, en i)8i, nommé viaiteiir apostolique des Saurs i Brescia» confirma leur soumission i la juridiction immédiate des Evèques. (Cf. Postel, Hist. de sainte Angèle Méricif Paris, 1878, tome !•% liv. II, chap. iv, et liv. III, sect. i^*)
(3) Les Dames de la Torre di Speccki étaient des Oblates du monastère de Sainte-Marie-la-Neuve, dans la ville de Rome, de TOrdre de Saint-Benoît, de la Congrégation dite du Most-Olivet, fondée près de Sienne en 13x9, par le docteur Bernard Tolofliei. Le 35 mars 143), eUes fixèrent leur demeure dans une maison appelée la Tour des Miroirs. Sainte Françoise Romaine avait d'abord été Tâme de la petite Communauté. En t ^36, i la mort de son mari, elle en fut nommée.Ia supérieure, et Ton sait comme elle en devint la gloire. Le monastère existe encore, à la même place et gvçc U.mdme nom; sauf quelques légères modifications dans le costume et la clôture, les Règles sont aussi restées les mêmes que .du temps de la Sainte. (Cf. ci-dessus, p. 69.)
Année 1610 331
sa punition est d'estre mise dehors, en luy rendant néanmoins ce qu'ell'a apporté ; mais cela seulement après tout essay de les corriger. Il ny a point de jeusne que l'ordinaire de l'Eglise, sinon le vendredi et vigiles de Nostre Dame.
EU'est instituée sous le tiltre de la Visitation de Nostre Dame *. Le commencement est fort plausible et rend • Cf. infra, p. 349. beaucoup d'édification ; il y vient des filles de Chamberi, Grenoble (0 et Bourgoigne. Or en fin, c'est une Congfregation simple, instituée pour les femmes et filles qui, pour leur infirmité corporelle ou pour n'avoir pas l'inspiration d'entreprendre des grandes rigueurs, ne peuvent entrer es Religions formées et reformées * ; car la elles auront • Cf. Préfoce des une (sic) refuge doux et gracieux, avec la prattique des vertus essentielles de la dévotion (a).
Je remercie M. d'Alemand (3). La reformation de vostre Talloyres, que j'ay sur les bras (4), m'empeschera
( I ) De Grenoble, il ne yint personne dans les premières années de Tlnstitat ; peat-étre le Saint attendait-il alors de cette ville une postulante qui ne yint pas.
(3) Les Règles que le saint Evêque de Genève traçait à sa Congrégation naissante offrent plus d^une divergence avec les Règles qui se pratiquent aujourd'hui. Mais il faut le dire, s'il a eu tout d'abord la vision assez nette de son œuvre, du moins dans ses grandes lignes, François de Sales n*a pas prétendu la dessiner d'avance et dans tous ses détails. Comme tous les grands Fondateurs, il était trop sage pour tracer des règles minutieuses a priori^ en dehors du contrôle rassurant que donne l'expérience, et il était trop respectueux des intentions de la Providence, pour les devancer par de hâtives réglementations. L'Institut de la Visitation est précisément le fruit patient et longuement mûri des inspirations du Ciel, du génie du Fondateur, et de sa pensée fortifiée par l'observation et corroborée par l'approbation des sages.
(3) Si c'est M. d'Allemand (l'initiale M. est souvent employée indifféremment pour Monsieur et pour Madame)^ le Saint désigné très vraisemblablement François du Nant, dit de Russin, seigneur d'Allemand, Maugoy, etc., fils de noble Jacques du Nant et probablement de Françoise-Gasparde de Clavel, sa seconde femme. (Cf. tome XI, p. 343.) Il était, le x6 décembre 1699, lieutenantcolonel du régiment du prince Thomas, et mourut avant le 13 octobre 1631; il avait épousé Bénigne de Marchand de Citey. (Voir note (3) de la page suiv.)
( 4 ) Pour faire cette réforme, l'Evéque de Genève avait reçu toute autorité de l'Abbé de Savigay et une délégation du Saint-Siège le 31 mars 16 10. Le 33 octobre suivant, il se rendit i TaUoires avec le sénateur de Buttet pour remplir sa mission. Philippe de Qjioex, d'une famille de TaUoires, était, de plus, le frère de Claude-Louis-Nicolas de Qnoex, prieur du Monastère. (Cf. ci-dessus, note (x), p. 173.) Aussi, tout ce qui touchait i la réforme devait intéresser le destinataire.
3)â Lettres de saint François de Sales
d'aller si tost vers [vous], et quand j'y iray, nous prendrons le log^s ou de M"* du Foug, ma tante, mon ancienne hostesse (0, ou de M"* d'Allemand, ma comere (»).
Nostre Seigneur soit tous-jours au milieu de nos cœurs, et je suis tout en luy,
Vostre confrère plus humble et très affectionné,
Fhanç», E. ç|e GenÇVQ.
A Monsieur Monsieur de Quoex,
Recteur de S^ Catherine.
Thonon.
Revu sur TAntographe conservé au Collège des PP. Jésaites de Grand-Côteao (Louisiane, Etats-Unis).
(i) Voir tome XI, note (i), p. 1x4, et note (3), p. 344.
(a) M">« d*Âllemand, « comere » du Saint, est la femme de François do Nant (voir note ( 3 ) de la page précédente). Fille de noble et paissant Philippe de Marchand, seigneur de la Chatellaine, et de Marguerite Gagnefin, elle épousa en deuxièmes noces (contrat dotal du 13 octobre 1631) noble Philippe de Lucinge, baron d*Arenthon, et testa le 9 octobre 16^0,
DCXI
A MADAME DE TRAVERNAY(0
Quand on souffre, il est malaisé de prier. — Quels sont les malades capables de faire oraison. — Comment remplacer cet exercice, si nous sommes trop douillets. — Il faut reprendre, quand on est guéri, ses habitudes de prière. — Un «I rare bien ; » parler cour à c«ur avec son Dieu.
Annecy, 21 juillet 1610.
Madame ma très chère Fille, Je vous escrîvis avant hier seulement pour accompaigner une lettre que la bonne madamoyselle d'Escrilles (»)
(i) La destinataire, Péronne de Montûilcon, une des plus chères filles spirituelles de l'Evéqve de Genève, avait épousé (contrat dotal du 10 mai 1598) Balthatard de MouXy, seignettf derTravernay (voir la note de la page suivante). Elle eut trois enfants; la seconde <fe HMr ftUes, Anne-Françoise, fut filleule dn Saint. Elle testa le 17 avril 1639. Son péré' éfalt^ean de Montfalcon, seigneur de Chitry, etc., conseiller d'Etat, lieutenant-g^à'éM m. gouverneur dtf dtiché et Savoie, et sa mère, Adriane du Breul ou Breuil.'
(.») U»n9 de M»uxy, veuve d*E«criltes (cf.'cl-des»UB,'n>jft5'f-f^/^p/ f^
Année i6iû 355
ènvoyoît a monsieur vostre marî, son frère (0; mays j'ayme bien mieux vous escrire maintenant sur le sujet de vostre lettre.
Tandis que nos cors sont en douleur, il est malaysé d'eslever nos cœurs a la considération parfaitte de la bonté de Nostre Seigneur ; cela n'appartient qu'a ceux qui, par des longues habitudes, ont leur esprit entièrement contourné du costé du Ciel. Mays nous, qui sommes encor tous tendres, nous avons des âmes qui se divertissent aysement au sentiment des travaux et douleurs du cors ; c'est pourquoy, ce n'est pas merveille si durant vos maladies vous aves intermis l'usage de Torayson intérieure. Aussi, en ce tems-lâ, il suffit d'employer les prières jaculatoyres et sacrées aspirations ; car puisque le mal nous fait souvent souspirer, il ne couste rien de souspirer en Dieu et a Dieu et pour Dieu, de plus que de souspirer pour fayre des plaintz inutiles.
Mais maintenant que Dieu vous a rendu vostre santé, il faut bien, ma chère Fille, reprendre vostre orayson, au moins pour demi heure le matin et un quart d'heure le soir avant souper ; car despuis qu'une fois Nostre Seigneur vous a donné le goust de ce miel céleste, ce vous sera un grand reproche si vous vous en degoustés, et mesmement puisque il vous Ta fait gouster avec beaucoup de facilité et de consolation, ainsy que je me resouviens fort bien que vous me Taves advoûé. Il faut donq bien prendre courage, et ne point permettre que les conversations et cette vayne sujettion que nous rendons a ceux que nous hantons, vous prive d'un si rare bien comm'est celuy de parler cœur a cœur avec son Dieu.
Vous m'obliges certes beaucoup de me donner un peu des nouvelles de vostre ame, car la mienne l'ayme chèrement et ne se peut empescher de désirer de sçavoir en quel estât elle se treuve ; mais la variété des desseins que monsieur vostre mari a eu de vous faire revenir icy
( I ) Balthaxard de Mouxy, fils de Pierre-Marc, seigneur de Travernayi et d'Antoinette de Saint-Jeoire. Après avoir testé le 34 ou 35 août 1616, il mourut le 7 octobre suivant. Il fut seigneur de Chitry, de Lupigny, gentilhomme de la chambre de Son Altesse, capitaine d'une compagnie de cavalerie, etc.
334 Lettres de saint François de Sales
et de vous faire demeurer aux chams m'a retenu de vous en demander. Faites moy donq ce bien, je vous supplie, de m'escrire quelquefois, avec asseurance que je vous donne de tous-jours vous respondre, comm'aussi de correspondre fidèlement a Ihonneur que vous me faites de me vouloir du bien, par une très sincère affection a vostre service. Dieu soit a jamais au milieu de vostre cœur pour le remplir et fajrre abonder en son saint amour : ce sont les souhaitz journaliers. Madame ma chère Fille, de Vostre plus humble compère et serviteur,
Franc», E. de Genève.
XXI julliet 1610.
Je suis fort affectionné serviteur de madame vostre chère seur (0 et de M"' la petite nièce, ma fille («), que j'honnore de tout mon cœur (3).
Reru sar TAutographe conservé i THôtel-Dieu de Qpébec (Canada).
( I ) Cétait Anne de Montfalcon, qui éponsa d*abord Anne, baron de Chanyirey en Comté, et ensuite Jean-Claude de Clerraont-Mont-Saint-Jean. Son testament est daté du 7 février 161 3. Parmi ses en&nts, on peut nommer Jacqueline de Chauvirey, née du premier mariage ; Anne-Françoise et Françoise, issues du second.
( 3 ) La « petite nièce » mentionnée ici, doit être Jacqueline de Chauvirey. Nous la retrouverons plus tard sous le nom de M*"* du Châtelard, et alors il sera parlé d'elle plus en détail.
(3) Ce post-scriptum est inédit.
DCXII
A LA MÈRE DE CHANTAL
(nn&DrrB)
Les premiers jours de la Visitation. ~ Les « douces amours en Jésus Christ • de l'Evéque de Genève ; où se portait nuit et jour sa sollicitude.
Annecy, [juillet-août] 1610(1).
Je vous remercie, ma chère Seur, ma Fille, de vos deux billetz. Ce sera bien fait de faire remédier au mal de
( I ) Le ton, les particularités de ce billet disent assez qu'il est des premiers {ours de la Visitation.
Aknbb i6io 33;
la bonne nièce (O, duquel elle m'avoît voyrement parlé, mais avec tel mespris, que je pensois estre fort peu de chose. Dieu soit loiié I
Hier monsieur de Lux me fit sçavoir que monsieur vostre [père («)] se portoit fort bien. Dormes jusques a six, voire jusques a sept, si vous en aves besoin.
Aujourdhuy je n'ay encor fait qu'un peu d'orayson, mais j'en feray, Dieu aydant ; car je vous veux bien rendre rayson de ce que si justement et charitablement vous desires pour nostr'ame. La seur(3) se porte mieux, et moy fort bien.
Je salue ces chères filles qui sont autour de vous : ce sont mes douces amours en Jésus Christ, et vous, ma chère Fille, vous estes mon propre cœur en Celuy qui, pour avoir le nostre, nous présente le sien tout a descouvert. Je salue bien ma chère petite (4) et ma seur Françoise (5) ; mais a présent je regarde si [fort] nostre Congfregation, que j'y suis nuit et jour. C'est pourquoy je resalue ces (6)
Revu sur l'Autographe consenré à la Visitation d*AutuQ.
( i) Par le billet du 7 septembre 1610, on voit (p. 344) que la Sœur de Bréchard était alors souffrante. C'est elle qui parait être désignée ici ; dans ces commencements, le Saint lui donnait souvent le titre de « nièce n. (Cf. cidessus, note (3), p. 160.)
( s ) Le mot est déchiré dans TAutographe, mais « père » est bien vraisemblable. M. Frémyot vécut jusqu'au so ou ax janvier 161 1.
( 3 ) Ici, la première lettre est oblitérée ; on ne peut dire s'il y a Ma ou La, mais on peut croire qu'il s'agit de M"** de Cornillon, souffrante au cours de cette année, comme on le voit par les lettres du Saint.
(4) Marie-Aimée.
(5) Françoise de Chantai.
(6) Le bas de l'Autographe est coupé.
536 Lettres de saint François de Sales
DCXIII a madame de la forest, religieuse
DE l'abbaye de bons
Subtilité de Satan. — Le Saint cherche à détrnire le résultat d'ane calomnie. Bonnes nouvelles de la Maison de la Galerie.
Annecy, 2 août 1610.
Ma chère Fille,
Je respons a vostre lettre du 23 juUiet. Si je pouvois parler a celuy duquel tant de gens parlent (O, certes, je luy dîrois fort franchement tout ce que je croiroîs estre propre a le retirer a soy, a Dieu, a son Eglise ; mais je ne pense pas qu'il fut a propos de traitter cela par lettres. Helas, que nostr'ennemi est subtil et comme il nous conduit insensiblement aux précipices I Or, ne pouvant donq autre chose, je prieray pour ce personnage, que je chéris tendrement et de tout mon cœur.
Je suis marri que Ton ayt poussé aux oreilles de Madame de Bons (») la calomnie delaquelle vous m'advertisses. C'est pour luy oster la créance qu'elle pourroit prendre en mes advis, lesquelz, a l'aventure, luy seroyent utiles ; mais je ne sçaurois empescher sa crédulité, ni la malice des calomniateurs. Je sçai bien, pourtant, que vrayment je n'ay parlé ni en vert ni en gri d'elle a monsieur de Lux. Seulement, me parlant d'oster les (3) [scandales qui estojyent a Belley, je luy dis simplement . .
me
il luy ostera du cœur tous ces empeschemens du péché (4).
( I ) A cette époque, les scandales n'étaient pas rares dans les monastères déchus. L^abbaye de Saint-Sulpice, près de Belley, a laissé un trbte renom. Le personnage « duquel tant de gens >» parlaient, serait-il un apostat de cette Maison ou d'une abbaye voisine ?
(s) L'Abbesse, Jeanne de Vignod (cf. note (s), p. so6, et Lettres dl, du).
( 3 ) Le bas du feuillet a été coupé ; les premiers mots seulement peuvent être restitués entre crochets [ ]. Cette mutilation montre bien qu'il s'agissait d'une affligeante aventure.
( 4 ) L'Autographe étant sans doute encadré, cette première ligne du verso disparaît en partie dans la reproduction photographique. Il est difficile de savoir s'il dut lire du péché ou au péché.
Année 1610 337
Ma très chère Fille, soyes tous-jours bien douce et suave, aymant amoureusement les créatures pour lesquelles Nostre Seigneur est mort d'amour*. M*"* Vignod, • Cf. Gaiat., u, ao. de Sainte Catherine (0, ira de delà, et je croy qu'elFedifiera sa seur (»), car c'est vrayement une fille tout absolument remise en Dieu. Nostre petite mayson de ces Dames dévotes se confirme fort au bien et s'accroist en nombre de personnes toutes bonnes (3).
Je prie sa divine Majesté qu'a jamais elle vive et règne dedans nos cœurs, et je suis, en elle, tout fidellement vostre.
2 Aoust 16 10.
(4) [A Madame] [Madame de] la Forest, Religieuse a Bons.
Rêva sar TAutographe conservé aa Noviciat de la Compagnie de Jésos d'Arlon (Belgique).
(x) Voir le tome précédent, note (i), p. loj. (s) UAbbesse de Bons.
(3) La « petite mayson » attirait i elle de temps à autre de nonvelles recraes. Après la Sœur Claude-Françoise Roget (voir ci-dessus, note (i), p. 339), ce fut le tour de Péronne-Marie de Chastel, qui se présenta le a6 juillet, suivie, le 14 août, de Marie-Marguerite MiUetot.
(4) Cette partie d'adresse, que nous rétablissons entre crochets [ ], a été coupée par le fait de la mutilation dont il est parlé note (3) de la page précédente.
UrtBMlV
3)8 Lettres de saint François de Sales
DCXIV