A MADAME DE GORNILLON, SA SŒUR
La transfiguration en Notre-Seigneur. — Le séjonr des vaines beautés et belles vanités. — Encouragements à monter i la céleste vision du Sauveur. ^ Ce qui est pire que la mort pour une âme de Saint. — Partout il faut avoir bon courage, et pourquoi.
Annecy, [6 août 1610 ( i ).]
Ma très chère Seur,
Ce n'est que justement pour vous donner le bon soir que je vous escris, et vous tenir asseuree que je ne cesse point de vous souhaiter mille et mille bénédictions du Ciel, et a monsieur mon frère, mais particulièrement celle d'estre tous-jours transfig^uree en Nostre Seigneur. O que sa face est belle et que ses yeux sont doux et esmerveillables en suavité, et que c'est chose bonne •Cf.Matt., xvn, 4. d'estre auprès de luy en la montaigne de la gloire* ! C'est la, ma chère Seur, ma Fille, ou nous devons loger nos désirs et affections, non en cette terre, ou il n'y a que des vaines beautés et belles vanités.
Or sus, grâces a ce Sauveur, nous sommes a la montée du mont Thabor, puisque nous avons des fermes resolutions de bien servir et aymer sa divine Bonté : il nous faut donq encourager a une sainte espérance. Montons tous-jours, ma chère Seur, montons sans nous lasser, a cette céleste vision du Sauveur ; esloignons-nous petit a
( X ) La première édition indique M*"* de Cornillon comme destinataire de la présente lettre, et d'ailleurs le caractère intime de cette exhortation péné* trée d'affection et de confiance, est tout à fait dans le ton des lettres du Saint i sa sœur. Mais un léger doute subsiste : le texte de 1696 se termine par un fragment interpolé, tiré de la lettre autographe du 5 décembre 16x0 à. la Présidente Favre. La présente lettre n'aurait-elle pas été également adressée i celle-ci } Les mots de « Monsieur mon frère » (ligne 4) nUnfirmeraient pas cette conjecture ; sous la plume de François de Sales, ils peuvent désigner aussi bien Antoine Favre que M. de Cornillon.
La date du jour semble indiquée par Tallusion au mystère de la Transfiguration ; celle de Tannée est moins certaine. Toutefois, les autres lettres écrites à la même destinataire ne permettent pas de la placer avant x6xo.
Année 1610 339
petit des affections terrestres et basses, et aspirons au bonheur qui nous est préparé.
Je vous conjure, ma chère Fille, de bien prier Nostre Seigneur pour moy et qu'il me tienne dores en avant dans les sentiers de sa volonté, affin que je le serve en sincérité et fidélité. Voyes vous, ma très chère Fille, je désire ou de mourir ou d'aymer Dieu ; ou la mort ou Tamour, car la vie qui est sans cet amour est tout a fait pire que la mort. Mon Dieu, ma chère Fille, que nous serons heureux si nous aymons bien cette souveraine Bonté qui nous prépare tant de faveurs et bénédictions ! Soyons bien tous a elle, ma Fille, parmi tant de tracas que la diversité des choses mondaines nous présente. Comme voulons-nous mieux tesmoigner nostre fidélité qu'entre les contrariétés? Helas, ma très chère Fille, ma Seur, la solitude a ses assautz, le monde a ses tracas ; par tout il faut avoir bon courage, puisque par tout le secours du Ciel est prest a ceux qui ont confiance en Dieu, et qui, avec humilité et douceur, implorent sa paternelle assistance.
Vous marches tous-jours entre nos saintes resolutions, je m'en asseure ; ne vous fasches donques point de ces petitz assautz d'inquiétudes et chagfrins que la multiplicité des affaires domestiques vous donne. Non, ma chère Fille, car cela vous sert d'exercice a prattiquer les plus chères et aymables vertus que Nostre Seigneur nous ay t recommandé *. Croyés-moy, la vraye vertu ne * Mait., xi, «9. se nourrit pas dans le repos extérieur, non plus que les bons poissons dans les eaux croupissantes des marais (O.
( I ) Les deux derniers alinéas de cette lettre, qae nons sondons ici parce qu'ils paraissent se faire naturellement suite, sont séparés dans les anciennes éditions, par Tinte rcalation d*un fragment de la lettre du ^ décembre i la présidente Favre. (Voir la note précédente, et ci-après, note (6), p. 373; cf. cidessus, note (t), p. 14.)
340 Lettres de saint François de Sales
DCXV
AU DUC DE NEMOURS, HENRI DE SAVOIE Recommandation en faveur da sienr Boavard ponr la charge d*avocat fiscal.
Annecy, i8 août 1610.
Monseigneur,
Puysque le sieur de la Valbonne est actuellement receu au Sénat ( 0 et que Vostre Excellence a gfratifié le sieur Arpeaud de la judicature de Genevois (^), je la supplie très humblement de favoriser le sieur Bouvard de Testât de son advocat fiscal (3), Tasseurant en toute vérité que la recommandation que ci devant j'ayf ai tte de la personne et mérites d'iceluy, se treuvera moindre que le sujet ne
requeroit, et qu' (4) de Vostre Excellence
. . . ne sçauroit faire un choix plus utile a son service que celuy de cet homme là, vertueux, sçavant, laborieux et nourri es lettres par la grâce de Vostre Excellence»
Je prie Nostre Seigneur quil vous prospère, Monseigneur, et comble Vostre Grandeur de ses bénédictions. Ce pendant, je vivray heureux d'estre, De Vostre Excellence,
Très humble et tres-obeissant orateur et serviteur,
XVIII aoust 16 10, a Neci.
A Son Excellence.
Revu sur l'Autographe appartenant i la famille Berthet, i Annecy.
(i) René Favre de la Valbonne avait été installé le 11 août (voir p. 200).
( 9 ) Claude-Nicolas Arpeaud on Arpiand, fils de Jean-Louis Arpeaud, baptisé à Annecy le 38 janvier 1577, épousa d'abord en 1606 Françoise Burin, sépnlturée le 3 septembre 1617, et ensuite Aniable de MandoUe, morte le i} novembre 1643. (Reg. paroiss. d'Annecy.) Il fut avocat fiscal de 1604 à 1610, et jugemaje de 1610 i 1639; ®° ^^^^^ dernière qualité, il fit au mois de janvier 1633, l'ouverture du testament de saint François de Sales.
( ) ) Michel Bouvard (cf. note ( s), p. 357) n'obtint pas la charge que le Saint sollicitait pour lui, car Tannée suivante, Henri Ouvrier était avocat fiscal.
( 4 ) L'Autographe est détérioré ; il n'est pas possible de rétablir les mots qui manquent.
Année 1610 341
DCXVI
A M. ANTOINE DBS HAYES (O
Un trépas vraiment pitoyable. — Le Saint relève le courage de son ami, dont la mort de Henri IV semblait avoir compromis la fortane. — Comment se ménager la protection de la Providence. — Souhaits pour la France et la famille royale.
Annecy, 30 août 1610.
Ce papier vous portera simplement des paroles qui sortent du fond de mon cœur sur la dernière lettre que j'ay receùe de vostre part, il y a près de six semaines.
Certes, le trespas de ce gp-and Roy m'a touché de compassion en cent façons et par cent motifz, car vrayement il a esté pitoyable. Mais vostre considération a tenu Tun des premiers rangs a m'assaillir de desplaysir ; car, mon Dieu, cet excellent esprit de Prince avoit seulement commencé a vous connoîstre, et voyla qu'il est ravi a vostre fortune affin qu'elle ne vive plus si heureuse. Mais faites, mon cher Monsieur, que je chéris a l'esgal de mon cœur, faites tous-jours vivre courageusement vos vertus qui, aussi bien, sont immortelles, et je me prometz ce contentement de voir qu'un peu d'interruption que la perte de ce gfrand Roy fait a vostre bonheur, ne servira que de reprise d'haleine a vostre fortune ; car en fin, c'est Dieu qui manie les resnes du cours de nostre vie, et nous n'avons point d'autre fortune que sa providence, laquelle sera tous -jours spécialement sur vous quand vostre amour sera spécial en son endroit. Je la supplie de tout mon cœur qu'elle soit spéciale a la France et a son petit Roy et a sa gfrande Reyne (»).
Je vous avois escrit sur ce sujet bien tost après le coup ; mais, a ce que je voy, mes lettres ne vous sont point venues en main. Oh bien, vous aves la Monsieur
( 1 ) Le texte et tout ce qu*on sait de Taffection de Henri IV pour des Hayei indiquent celui-ci comme destinataire.
(9) Marie de Médicis.
34^ Lbttrbs de saint François db Sales
de Montpellier ( O, et m*asseure que vostre mutuelle prudence aura apporté tout le soulagement a vos espritz qui se peut recevoir. Pour moy, Monsieur, je vous conjure de croire que vous n'aves point de cœur au monde qui soit plus absolument en la pensée du bien qu'il a d'estre si parfaittement aymé de vous.
Dieu vous bénisse et prospère de plus en plus en ses grâces et consolations, et suis irrévocablement. Vostre très humble et très affectionné serviteur.
Franc», E. de Genève.
30 aoust 16 10.
( I ) M**" FenouUlet (cf. ci-dessus, p. ^ss). A la mort da roi, ce Prélat fit un of&ct funèbre à Montpellier et porta la parole. Mais arrivant à Paris, à U Tue de tant d*élogts et d'oraisons qui avaient été publiés, il fut pressé d*étendre plus au long ce quHl avait dit dans sa cathédrale. Uouvrage parut sons ce titre : Discours funthrg sur U mort de Henry U Grand, Roy de France ii de Navarrs, A Paris, chez Rolin Thierry, 161 o. (Le Privilège est du y décembre.)
Ct% renseignements sont donnés par Tauteur lui-même dans la dédicace qu'il fit de son Oraison funèbre à Marie de Médicis.
DCXVII
A LA MÉRB DB GHANTAL
Hésitations i ûiire venir en Savoie le P. de Monchy. — Souhait du Saint pour M^ de Chantai.
Annecy, 4 ou 5 septembre 1610 (i).
Ma très chère Seur, ma Fille,
Ce bon hermitel*), venu de la part du P. de Monchi (3), me dit hier au soir que si ledit P. de Monchi venoit, il reviendroit aussi avec luy, par ce qu'il s'estoit mis sous son obéissance et Tavoit pris pour Supérieur. Cela, ma
(x) D'après les aUusions qu'il renferme, ce biUet a été écrit quelques jours avant le billet suivant, lequel est du 7 septembre. (9) Ce « bon hermite » nous est inconnu. (3) Voir ci-dessus, pp. 35, 465.
Année i6io 343
chère Fille, me tient encor plus en opinion de différer encor un peu a le faire venir, en luy parlant néanmoins en sorte que s'il vouloit venir, il n'en fut pas du tout forclos ; car, pour parler entre nous deux, sil vient sur ma parole, il me sommera de le si bien accommoder que j'en auray bien de la peyne, ce quil ne feroit pas sil venoit d'autre façon ; car le bonhomme va selon son esprit, et je ne désire point de luy donner aucun sujet de plainte.
Mais dites moy vostre advis sur cela, ma très chère Fille, a laquelle je souhaite incessamment un parfait engloutissement en l'amour très pur de Nostre Seigneur, auquel soit honneur et gloire *. • Rom., ait, «7.
Bonjour, ma très chère Fille, ma Seur. Nostre Baron(i) a peyne de penser au retour, mais il me semble tousjours qu'il l'y faut disposer.
Rêva sur l'Autographe conservé à la Visitation de San Remo (Italie).
( I ) Sans doate Jacqaes de Nenfchèzes, baron d^Bffrans, « nostre Baron » et « nostre cher neveu » paraissant désigner le même personnage. (Voir la page suivante.)