QUINZIÈME SÉANCE
DIGRESSION SUR L'OUVRAGE INTITULÉ TROISIÈME CAHIER DU CATÉCHISME DES INDUSTRIELS, PAR AUGUSTE COMTE, ÉLÈVE DE SAINT-SIMON.
MESSIEURS
On a invoqué contre nous, dans une de nos dernières séances, l’autorité d’un élève de Saint- Simon, qui, dans un travail publié par son maitre, à exposé scientifiquement quelques parties de la doctrine, c'est en nous opposant des eitations, sans doute fort remarquables, qu'on à protesté, au nom de M. Comte et au nom de Saint-Simon lui-même, contre l'avenir religieux que nous vous annonçons, nous, disciples du même maitre, -et qui l'avons entendu révéler, de son lit de mort, sa pensée la plus vaste, le Mouveau Christianisme. |
Le travail de M. À. Comte, dont nous n'a-
66 EXPOSITION vions pas eu encore l’occasion de vous entretenir, a servi à plusieurs d’entre nous d’introduction à la doctrine de Saint-Simon : qui, plus que nous, pourrait donc en apprécier toute la valeur ? Si on le considère du point de vue où l’auteur s’est placé en le composant, et qui est de fonder la science politique sur les bases où sont assises aujourd'hui les sciences d'observation, aucune tentative de ce genre, aucun essai produit par la capacité scientifique pure ne lui est comparable.
Mais si, du point de vue où Saint-Simon nous a élevés, nous nous proposons de rallier toutes les sciences par une nouvelle conception générale, de les tirer de l'état d'isolement et d’ésoisme où elles sont plongées, aussi bien que les hommes qui les cultivent; si, envisageant la marche progressive de l'humanité, à la fois sous trois aspects, les BEAUX-ARTS, les sciences et L'INDUSTRIE, nous DÉsIRoNS ardemment connaître et réaliser l’ordre universel sur cette terre; alors l’homme qui s'absorbe dans son amour pour la science, qui oublie presque, en faisant l’histoire de i’humanité, de parler du progrès de ses sympathies, nous paraît placé à un point de vue tout à fait secondaire; el si cel
homme, plus aveuglé encore par sa prédilec- Lion pour les travaux rationnels, veut déshériter l'avenir de ce qui sera son bonheur et sa gloire ; s'il s’eflorce de prouver que le dévouement Sera subordonné au froid ca/cul; que l’imaginalion ne prendra son essor que lorsqu'une lente et tardive raison aura bien voulu le lui permettre ; que les paroles du poëte ne sortiront de sa bouche qu'après avoir été commentées, pesées, hachées, au mètre, au poids, au scalpel. de la science, nous disons : Cet homme est hérésiarque, il à renié son maitre, il a renié dans son maitre l'humanité.
Toutefois, nous le répétons, Messieurs, nous sommes joyeux de voir que les objections contre notre doctrine s'appuient enfin sur le terrain par lequel plusieurs de nous sont passés pour arriver jusqu’à notre maitre : nous en sommes joyeux, puisqu il vous sera facile, après ce premier pas, de découvrir où est l'unité de la doctrine, où est l’hérésie.
… Posons d'abord l'objection; elle est ainsi conque :
Il n y a pas d'avenir religieux pour l'humanité, car Saint-Simon lui-même a dit, par son élève, À. Conte, que, toutes les sciences ayant succes-
sivement passé par trois états, l’état /héologique, l’état métaphysique et l'état positif, qui est leur état définitif, il devait en être de même de la science des phénomènes sociaux, et qu'ainsi Pavenir social serait entièrement dégagé de toute théologie.
Admettre le contraire, continuait-on, ce serait, sans le savoir, tendre à rétrograder; ce serait revenir, par des idées religieuses, au point de départ, et rendre inévitable le rétour de cette époque critique, dont nous souflrons tous aujourd'hui, et dont il est si désirable de sortir : car l’histoire nous montre toutes les époques théologiques destinées à la critique des époques suivantes.
Voici, Messieurs, les paroles de M. Comte à ce sujet : |
« Par la nature même de l'esprit humain, « chaque branche de nos connaissances est né- « cessairement assujettie dans sa marche à pas- « ser successivement par trois états théologi- « ques différents : l'état {héologique ou fictif, « l’état métaphysique où abstrait, enfin l’état
« Scientifique où positif.
= « Dans le premier, les idées surnaturelles « servent à lier le petit nombre d'observations
isolées dont la science se compose alors. En d'autres termes, les faits observés sont e expliqués, c'est-à-dire vus à priori, d’après des faits inventés'. Cet étal est nécessairement celui de toute science au berceau. Quelque imparfait qu'il soit, c'est le seul mode de liaison possible à cette époque. Il fournit, par conséquent, le seul instrument au moyen duquel on puisse raisonner sur les faits, en soutenant l’activité de l'esprit, qui a besom par-dessus tout d’un point de ralliement quelconque. En un mot, il est indispensable pour permettre d'aller plus loin.
« Le second état est uniquement destiné à servir de moyen de transition du premier vers le troisième. Son caractère est bâtard; il lie les faits d’après des idées qui ne sont plus tout à fait surnaturelles, el qui ne sont pas
encore entièrement »zaturelles. En un mot-
1 SiM. Comte avait observé que le phénomène qu'il signale
ici se produit même dans la science la plus positive, chaque fois que, sous forme d’abord hypothétique, une conception nouvelle s’introduit dans cette science, toutes ses conelusions contre ce qu'il appelle l'état théologique ou fictif seraient tombées, puisque l'hypothèse .est toujours le premier pas -qu'il faut faire pour procéder à chaque nouvelle coordination de faits.
ces idées sont des abstractions personnifiées, dans lesquelles l'esprit peut voir à volonté ou le nom mystique d’une cause surnaturelle, où l'énoncé abstrait d’une simple série de phénomènes, suivant qu’il est plus près de l'état théologique ou de l’état scientifique. Get étai métaphysique suppose que les faits, devenus plus nombreux, se sont en même temps rapprochés d’après des analogies plus étendues.
« Le troisième état est le mode définitif de: loute science quelconque, les deux premiers n'ayant été destinés qu'à le préparer graduellement. Alors les fails sont liés d’après des idées où lois générales d'un ordre entièrement positif, suggérées el confirmées par les faits eux-mêmes, souvent même elles ne sont que de simples laits assez généraux pour devenir des principes. On tâche de les réduire loujours au plus petit nombre possible, mais sans jamais /maginer rien d'hypothétique qui ne soit de nature à être vérifié un jour par l'observation, et en ne les régardant, dans tous
les cas, que comme un moyen d'expression
œénérale pour les phénomènes.
« En considérant la politique comme une science et lui appliquant les observations pré:
IDE LA DOCTRINE SAINT-SIMONIENNE 71 « cédentes, on trouve qu'elle a déjà passé par « les deux premiers états, et qu’elle est prèle « aujourd'hui à atteindre au troisième. »
M. A. Comte présente la même idée sous une autre forme.
« L'iunagination domine sur l'observation dans « les deux premiers états de toute science ; « l’état positif vers lequel elles tendent définiti- « vement est celui dans lequel l'imagination ne « joue plus qu’un rôle subalterne par rapport à « l'observation. » | | Rapprochant cette idée de celle que vient d'exprimer l’auteur, relativement aux lois qui, dans chaque science, servent à coordonner les faits observés, on arrive à cette conclusion : c'est qu'il n’y a d'admissible définitivement, dans le domaine de l'intelligence humaine, que les faits observés (expérimentés serait plus rigoureux), et que l'imagination n’a plus d'autre rôle à remplir que celui d'inventer des nomenclatures plus ou moins commodes, ou des faits pouvant servir provisoirement de principé, mais vérifiables un jour eux-mêmes par l'observation. Cette dernière expression, de l’idéé de M. A. Comte, montre bien effectivement le degré où s'arrétent aujourd'hui les savants dans leurs
12 EXPOSITION conceptions philosophiques, et c'est ce qui est aisé de vérifier en parcourant les préfaces des principaux ouvrages publiés récemment sur diverses théories physiques. | | Mais qu'entend-on par vérifier un jour le pmn- . cipe, l'hypothèse admise provisoirement? Si l’on avançait seulement que l'hypothèse et la théorie qui en découle seront ébranlées le jour où de nouveaux faits observés sembleraient en contradiction avec elles, et qu'alors, après avoir épuisé tous les moyens de justification dont la théorie sera susceptible dans ses diverses applications, il faudra s'occuper de découvrir une théorie plus générale, de concevoir une hypothèse plus large, rien ne serait plus vrai et plus conforme à tous les faits qui témoignent des progrès de la science humaine, aussi bien qu'à la nature même des procédés de l’esprit dans l'individu. Mais si les faits observés ne peuvent être liés que par un principe, susceptible lui-même d’être un jour vérifié de la même manière que les faits auxquels il préside (et c'est bien là que M. Comte voit une différence entre Îles principes naturels el les principes surnaturels), on confond, sans le vouloir, le domaine de l'expérience avec cel de l'observation, on finit par réduire la certitude
DE LA DOCTRINE SAINT-SIMONIENNE 13 à la sensation immédiate et extérieure, et l’on ne trouve le moyen de lier, même provisoirement, que des faits susceptibles d’être expérimentés. |
Ainsi, par exemple, nous crovons, avec tous:
les savants, que les phénomèmes des marées sont causés par l’action combinée du soleil et de la lune, et c’est effectivement avec cette donnée qu'on arrive aux formules consignées dans la mécanique céleste ; mais n'est-il pas évident que cette hypothèse ne pourra jamais être vérifiée de la même manière, par exemple, que la hauteur de la marée dans le port de Brest, à un jour indiqué ?
N'’en est-il pas de même du mouvement de la terre, dont la découverte excita une si grande alarme au sein d’un clergé sur son déclin, dont l’autorité était ébranlée depuis plus d'un siècle? L'expérience prouve bien que cette hypothèse s'applique aux faits qui se passent sous nos \eUX ; MAIS l'hypothèse elle-même peut-elle s’expérimenter ?
N’en est-il pas de même, surtout, des observations transmises par le passé, sur les divers etats de la société humaine? Et si le globe presente, sur plusieurs points, les analogues de ces
divers élals qui se sont évanouis, qui Sont 7nvérifiables pour nous actuellement, cette anälogie que nous acceptons pour nous aider à per- . fectionner les relations humaines, devrait-elle ètre repoussée, par cela seul qu'elle est invérifiable par l'observation ?
A mesure que le champ de chaque science s'étend au delà de l’expérience immédiate, la conception qui lui sert de lien devient de moins en moins vérifiable, dans le sens positif du mot; et quand au provisoire qui est son caractère, ce provisoire, à son tour, disparait devant l’élendue de la généralité des faits compris dans l'hypothèse, étendue et généralité qui deviennent sans limites, lorsque aucune science n'est conçue isolée, lorsque toutes les sciences aboutissent à un seul dogme qui assigne un rang à chacune d’elles, lorsque tous les phénomènes des corps bruts et des corps vivants sont conçus coinme rattachés à une destination commune ; alors l'hypothèse suprême devient le premier de tous les axiomes, et l'homine dit : Dieu ExISrTE.
Mais ce qu'il faut surtout remarquer avant:
d'aller plus loin, c'est que l'hypothèse, dont on ne peut se passer pour raisonner sur lés faits observés, quel que soit d'ailleurs son caractère,
DE LA DOCTRINE SAINT-SIMONIENNE 73 est toujours une conception qui précède le rarsonnement', el qui ne le suit pas.
On ne peut raisonner sur les faits observés qu’au moyen d'une idée préalablement adoptée, à laquelle ou au moyen de laquelle on veut les comparer ; on ne cherche à démontrer que les théorèmes qu'on s'est posés.
Ainsi ce n'est pas le rang que tient à chaque époque, dans la science, l'hypothèse, par rapport à l'observation, qui caractérise les divers états de la science ; mais c’est le CARACTÈRE DE L'HYPOTHÈSE ELLE-MÊME. Chaque science a pour tendance de rapporter tous les faits de la spécialité qu'elle embrasse à un seul principe, c’està-dire à une seule Lypothèse, au moyen de laquelle ces faits sont coordonnés ; or, tantôt toutes ces hypothèses spéciales serattachent à une hvpothèse générale dont elles sont des dépendances ; elles sont alors des expressions variées de l'hvpothèse générale qui sert de dogme, c'est-à-dire
{. Nous disons : qui précede le raisonnement et non l'observation, parce qu’à toutes les époques la perception des faits, ou en d’autres termes le milieu dans lequel nous vivons, est bien une condition indispensable de la production des hypothèses, des raisonnements, aussi bien que . des actes; mais là n’est pas la difficulté (Voir la troisième séance.)
de base à la science générale, au savoir humain ;
elles la reflètent dans les routes diverses que
l'esprit de l’homme doit parcourir, pour que les . travaux les plus individuels convergent toujours
vers le but social : c’est ce qui arrive à tous les
états organiques ou religieux de lhumanité ;
tantôt, au contraire, l'anarchie qui existe dans, la société apparaît dans le champ scientifique ;
l'arbre de la science est mort, toutes ses bran-
ches se détachent du tronc qui leur donnait la
vie : les sciences spéciales, isolées, n'ont plus
de liens qui les unissent; de même les savants
s'isolent, ils ne réalisent plus de travaux géné-
raux qui exigent le concours de nombreux efforts:
l'égoisme enfin les domine, parce qu'ils ne se
sentent plus de destination commune ; chaque
spécialité se fractionne de plus en plus; autant d'hommes, autant de systèmes, et par consé-
quent pas de science, et de même encore, sous
un autre aspect, autant d'hommes, autant de
croyances religieuses, el par conséquent pas de
religion.
Aux époques organiques, disons-nous, toutes les sciences se rattachent à la science générale, au dogme ; du moins telle est la tendance du developpement scientifique de l'humanité; mais les :
DE LA DOCTRINE SAINT-SIMONIENNE 7 dogmes qui se sont succédé jusqu'à ce jour ont été progressifs, puisque c'est par Saint-Simon seul que l'humanité acquiert la conscience de sa destinée. Il en est résulté que de tous ces dogmes successifs il n’en est aucun qui ait eu toute la sénéralité, l'universalité qu’il prend aujourd'hui. Aucun d'eux, après avoir régné sur les esprits assez longtemps pour que la société, sous son abri protecteur, se soit mise en mesure de faire un nouveau progrès, n’a donc pu comprendre et régir des faits imprévus par sa loi, des sciences entières qui s'étaient développées hors du temple qu'il habitait. Bientôt les croyances générales sont troublées, et le dogme, déjà vieilli, ne sait plus les charmer, car elles marchent en avant de lui, sur un terrain qu'il n'a pas exploré ; au trouble succède la résistance, [a haine, la lutte, et dans cette lutte c’est encore au nom d'une nouvelle hypothèse, mais d'une hypothèse anarchique, que se réunissent d’abor( les assaillants ; c'est par un sentiment d’zndrpendance que les défenseurs du vieux dogmit sont attaqués. Cependant une séparation s opère entre les savants du dogme attaqué et les savants qui se réunissent sous la bannière de l'indépendance, Ici le fougueux Luther lève l'étendard de
18 EXPOSITION la révolte, et, plus tard, Galilée donne un démenti formel au langage scientifique que le clergé chrétien ne croyait pas pouvoir abandonner sans déserter la foi du Christ. |
Alors les sciences spéciales tendent à s'organiser séparément; l'académie comme l'Église est en proie à l’hérésie, au protestantisme ; le savant n'a plus de maitre, comme le croyant n’a plus de pape. En vain les chefs de cette science moderne, ceux qui l’eurichissent des plus grandes découvertes, tenteront-ils une transaction avec la croyance de leurs pères; en vain un Leïbnitz passera-t-1l une partie de sa vie à correspondre avec un Bossuel : l’ancien dogme est épuisé; il lui faut une transformation nouvelle : il doit subir directement l'épreuve d’une nouvelle conception générale, systématisant toutes ces sciences éparses, tous ces travaux isolés, qui S'éloignent de plus en plus de tout rôle social , en entrainant inévitablement leurs auteurs dans l’abime de l’égoisme. Tel est, en effet, le dernier terme que la critique rencontre loujours. Parvenues à ce terme, ce serait en vain qu'on chercherail dans les sciences dites posi/ives', et dans la
1. Elles sont ainsi nommées alors par opposition avec l'icien dogme, qui a cessé d’être considéré comme tel.
DE LA DOCTRINE SAINT-SIMONIENNE 79 méthode qui a facilité si puissamment leur désunion, la conception régénératrice qui leur rendra l’ensemble de la vie, et donnera aux savants une conscience nouvelle du haut ministère qu'ils doivent remplir. Et cependant, à la fin de ces époques d’anarchie que nous venons de dépeindre, quelques esprits, fatigués du désordre, mais ignorant l’ordre nouveau que l'humanité n appelle pas encore, essayent de ramener l'unité dans les travaux de l'intelligence; leurs efforts sont impuissants, car ils ne révèlent pas à l'homme ce qu'il cherche; ils ne savent que lui rappeler-ce que jadis il a déjà su. Ainsi des théories matérialistes ou spiritualistes renouvelés d'Épicure et de Lucrèce, de Platon et de Proclus, de véritables réimpressions , augmentées de quelques commentaires que des progrès de détail ont rendus nécessaires, sont les produits de ces vaines tentatives ; mais elles annoncent au moins que le génie des découvertes ne tardera pas à paraître. Où prend-il naissance, ce génie? Dans l'inspiration des destinées sociales ; c'est à elles seules qu'est réservée la glorieuse mission de révéler aux hommes ce que tous désirent, Ce que tous appellent, ce qu'un seul, parmi eux, sait exprimer LE PREMIER. Profondé-
ment ému des douleurs de l'humanité, brûlant d'y mettre un terme, il l’entraine hors d’un monde qu’elle ne conçoit plus, qu’elle ne comprend plus, qui la blesse, où elle se déchire elle-même. À sa parole, ce monde, déjà réduit en poussière, disparaît; un monde nouveau est créé, car dans ces régions nouvelles règnent l'ordre et l'harmonie : tous ces phénomènes, qui chaque jour s'isolaient, s’individualisaient de plus en plus, unis par une chaîne commune, concourent à un même but; tous sont dépendants les uns des autres, tandis que tous, naguère empreints des passions qui agitaient les savants eux-mêmes, semblaient marcher, comme eux, vers l’indépendance.
Messieurs, que notre rationalisme se confonde d'admiration et d'amour devant cette divine faculté de l’homme, au moyen de laquelle il lie ce qui était désuni, rappelle l'amour et l’ordre là où régnaient la discorde et la haine; qu'il adore cette faculté qui crée des relations nouvelles, des rapports d'attraction, d'affinité, là où l'homme ne voyait que répulsion, antagonisme : cette faculté vraiment génératrice, primordiale, qui Se manifeste à nous de toutes parts dans les pro: grès de l'humanité. | |
Ainsi les hommes ont été tous ennemis les uns des autres, mais un jour ils seront tous frères; chaque phénomène a eu sa cause, ou, mieux encore, a renfermé en lui la propre cause de son être : mais tous n’auront un jour qu'une seule cause, qu'une seule fin, les familles, les cités, les nations ont été isolées, mais il ny aura qu'une seule famille humaine, qu'une seule cité, qu'une seule patrie, de même, chaque phénomène a eu sa science, chaque groupe de phénomènes sa spécialité ; mais il y aura une science universelle, ben de toutes les sciences spéciales, de tous les phénomènes, donnant à tous une cause et une fin communes.
Eh bien ! ces progrès dans l’ordre politique, comme dans l'ordre scientifique, sont dus à la même faculté, au génie, à l'inspiration, à l'amour de l’ordre, de l’unité, c’est-à-dire à la sympathie, car cest elle qui nous af{ache au monde qui nous entoure, c’est elle aussi qui nous fait découvrir le /ien qui existe entre toutes les parties de ce monde dans lequel nous vivons, et nous révèle ainsi en lui une vie semblable à la nôtre.
Telle est la mission des hommes que, par égard pour les préjugés du siècle qui nous
89 EXPOSITION écoulé, nous avons nommés aréistes t: les artistes, pour nous, sont les hommes qui ont sans cesse imprimé à l'humanité le mouvement prodressif qui l’a fait parvenir de l'état de la plus Srossière brutalité jusqu'au degré de civilisation que nous avons atteint; et, en Ce moment même, les hommes qui méritent ce nom sont ceux à qui a été dévoilé le secret des destinées socialés, et ce secret ne leur a été dévoilé qué parce qué leur amour pour l'humanité leur faisait un besoin im: périeux dé le découvrir. Mais c’est seulement lorsque les artistes ont parlé, lorsqu'ils ont pércé le voile qui nous sépare dé l'avenir, que la science, partant de cétté révélation comme d'une grande hypothèse, la justifie par d’énchainement auquel, sous l'empire de cette hypothèse,
1. Si l’on a lu avec attention les diverses parties de la doctrine, déjà exposées dans 6e volume, on concévra qüe deux noms conviennent particulièrement, dans le passé, à la fonction dont nous parlons ici; ces noms sont ceux de poëtes et de prêtres, correspondant, l’un aux époques ‘éritiques, l’autre aux époques organiques; et en effet, la mission du poëte; comme celle du prêtre, a toujours été d’entraîner les masses vers la réalisation de l'avenir qu’il éhantait ou qu’il prêchait, dont ils étaient l’un et l’autre les plus puissants interprètes, parce qu’ils en étaient le plus fortement animés : l'avenir confondra ces deux fonctions én une seule ; car la plus haute poésie séra.en même temps la prédication la plus puissante.
elle soumet les faits du passé, et par les prévisions que cette nouvelle conception d'ordre universel lui permet de formuler pour l'avenir.
M. Comte n’envisage point ainsi le rôle des artistes. Ce sont les savants qui, selon lui, transmettent aux artistes le plan, froidement combiné, de l'avenir social, pour le faire adopter par les masses. Alors, dit-il, les artistes peuvent employer tous les moyens que leur imagination leur sugoère : leur allure peut être, et doit être, dès ce moment, dégagée d’entraves. Il ajoute même que le secours des artistes est indispensable, parce que l’œuvre impartiale des savants, qui doivent chercher et trouver la loi du développement de l’humanité, d’après les faits historiques, ne produirait dans leur esprit qu'une conviction opiniâtre, sans pouvoir toutefois relouler l’ÉGOISME, qui n'est pas moins prédominant chez eux que sur tout le reste de La société. ,
Il est difficile, dans ce système, de comprendre comment les artistes pourront d’abord, eux-mémes, se passionner pour les démonstrations glaciales de la science, et toutefois, c’est bien là la première condition qu'ils doivent remplir, pour communiquer ensuite aux masses le feu qui
les embrasera. D’un autre côté, on ne voit pas pourquoi les industriels ne saisiraient pas, au moins aussi promptement que les artistes, les résultats obtenus par l'élaboration des savants, puisqu'ils doivent les réaliser dans la pratique ; mais dès lors que deviendrait l'intervention obligée des beaux-arts ?
Il est temps de résumer notre opinion sur le travail de M. A. Comte. Ce savant a parfaitement représenté le développement de la science, dans la transition de chaque époque organique à l’époque critique qui la suit immédiatement. Il aurait pu dire que-les sciences, religieuses lorsqu'elles sont unies par une conception générale de la destinée humaine, ce qui a lieu dans la vigueur des époques organiques", deviennent peu à peu complétement religieuses, lorsque la critique est parvenue à son maximum; mais cette remarqué ne s'applique en aucune
1. Nous verrons plus tard pourquoi le catholicisme a considéré certaines sciences comme profanes : il ne faudrait pas en conclure que la manière même dont ces sciences étaient envisagées ne fût pas une conséquence du dogme; au contraire, cette conséquence est facile à constater, lorsqu'on réfléchit que les seiences physiques devaient être exclues d’un temple où chaque jour résonnait l’anathème contre la chair.
façon aux transformations que subissent les doctrines organiques elles-mêmes, c'est-à-dire aux progrès des sympathies ou de la sociabilité humaine. Envisagée sous ce point de vue, la science, comme l'humanité tout entière, a passé successivement par le fétichisme et le polythéisme, pour arriver au monothéisme, qui lui-même signale dans son développement trois grandes époques organiques, le judaisme, particulièrement matériel, le christianisme, particulièrement spirituel, et celle que nous annonçons, où la matière et l'esprit, l’industrie et la science, le temporel et le spirituel, seront soumis l'un et l’autre à l'empire d'une loi d'amour. Cette dernière époque, devant unir tous les éléments du passé, entre eux et avec l’avenir, par une seule et même conception, ést vraiment définitive, et par conséquent à l'abri de toute critique future, considération qui répond à la dernière partie de l’objection qui nous a été faite. )
Quant à la subalternité des hypothèses, nous croyons avoir fait assez comprendre combien sont vaines, à cet égard, les prétentions des raisonneurs les plus positifs; mais quelle plus srande preuve, en ce moment, que le livre même de M. Comte? — Il conçoit (ou plutôt ilaccepte,
car son maitre le lui a révélé) un nouvel aperçu des sociétés humaines, une nouvelle classification des faits historiques, c'est-à-dire des divers modes de l'activité de l’homme et de la société; Saint-Simon lui fait voir tous les éléments de la civilisation, divisés en beaux-arts, sciences, industrie; M. Comte proclame, après lui, que l'espèce humaine, dans son développement, est assujettie à une loi invariable: il ajoute même que si l'on n'admet pas cette idée, il faut renoncer à se rendre compte du développement de la société. Ge n’est pas tout, cette loi même, cherche-t-il à la démontrer ? Non, il se contente de l'exprimer ainsi : « Lorsqu’en sui- « vant une institution el une idée sociale, ou « bien un système d'institutions et une doctrine «entière, depuis leur naissance jusqu'à l'épo- « que actuelle, on trouve qu'à partir d’un cer- « tain moment leur empire a toujours été en « diminuant, on peut conclure que cette insti- « tution, cette idée, est appelée à disparaitre ;
el réciproquement. »
On peut conclure? “ pourquoi cette conclusion? Pourquoi ce qui a diminué jusqu'ici ne va-t-il pas prendre une marche ascendante?
Pourquoi encore ne serions-nous pas:arrivés à
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un moment de repos, où cette décroissance s’arrêtera? Pourquoi enfin celte foi dans la persévérance des efforts de l'humanité? Ah! ne craignez pas de la confesser cette for; dites hautement que vous êtes confiant dans votre amour pour vos semblables, dans leur amour pour vous:
dites que vous croyez à la volonté progressive de l'humanité; dites que vous croyez que le monde, où votre volonté s'exerce, en favorise lui-même les développements ; dites encore que vous croyez qu'un lien d'amour unit étroitement, et d'une manière indissoluble, l’homme à ce qui n’est pas lui, et que ces deux parties d’un même tout, s’avançant ensemble vers une commune destinée, s’aident mutuellement de leur amour, de.leur sagesse et de leurs efforts. Alors cette loi que vous venez d'exprimer; cette loi que le savant n'a pas créée, et qu'il ne sauraif même justifier que par sa foi en elle; cette hy. pothèse d'ordre que conçoit le génie, et qui sert de base à la science; cette loi universelle qui régit l'homme et le monde; cette volonté puissante qui entraine sans cesse vers un meil- * leur avenir, nommez-la sans crainte : c’est la vo. lonté de Dieu. |