SEIZIEME SÉANCE
LETTRE SUR LES DIFFICULTÉS QUI S'OPPOSENT AU- JOURD'HUI A L'ADOPTION D’UNE NOUVELLE CROYANCE RELIGIEUSE.
Je souffre avec toi, mon ami, des difficultés que tu éprouves, quand tu t'efforces de délivrer ton frère des préjugés critiques qui enveloppent sa forte capacité : c’est une conversion bien diane d’exciter ton zèle, car elle aurait cerlainement d'heureux résultats pour la doctrine, et aussi pour ce cher frère qui jouirait comme nous des espérances que Saint-Simon nous a fait concevoir, du bonheur qu'il nous:a | donné. Dis-moi tout ce qne tu feras pour atteindre ce but; de mon côté, je vais essayer de te donner quelques avis sur la manière dont tu dois diriger tes attaques, parce j'ai fait tous les pas. que ton frère serait obligé de faire, pour quitter la route étroite dans laquelle j'ai été engagé comme lui.
En te parlant de moi, ce sera ton frère que j'aurai en vue.
Tu le sais, je ne fus pas longtemps à m’apercevoir de l’insuffisance-des études polytechniciennes; je sentis assez promptement leur peu d'étendue; et l’économie politique, la philosophie, les travaux de Cabanis, Gall, Destutt de Tracy, Bentham, me firent reconnaître que les mathématiques, et en général les sciences dites positives, n'étaient que des préparations à de plus hautes études. Mon admiration presque exclusive pour les hommes que notre siècle appelle les savanis par excellence, ceux qui s'occupent de la matière et du mouvement, fut ébranlée ; ou du moins, abandonnant les corps bruts, je me mis avec ardeur au courant des idées générales sur
les êtres organisés.
Là encore j'étais au milieu des brutistes; je pris comme eux un scalpel, et je me mis à anatomiser, à disséquer le corps social. Les économistes surtout m’avaient séduit : ils travaillaient sur la matière, j'avais toujours du positif sous les yeux. Cependant je sentais une lacune, un vide immense à remplir : les rêveries de M. Say sur les produits immatériels, l'effort malheu- reux qu'avait tenté Storch pour analyser ces produits et composer une théorie des richesses morales et intellectuelles, m'’avaient dérouté ;
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d'ailleurs je voyais avec quelque défiance les écarts d’une science qui, jusque-là, n'avait guère eu la prétention d'embrasser que les faits qui se résolvent en produits matériels. Je fis alors tous mes efforts pour raccorder ces vues bâtardes d'économie morale, avec celles de la physiologie, également morale, et celles de la philosophie éoujours morale, professées par les hommes que je t'ai nommés tout à l'heure; mais je m'aperçus sans peine que les principes ou les dogmes auxquels j'arrivais ainsi n'avaient pas le pouvoir de m'inspirer une généreuse confiance, et que j'étais insensiblement conduit au doute sur presque toutes les questions fondamentales. | y #4
Le doute ou l'indifférence est une maladie de langueur qu’il est impossible de supporter longtemps; car l'homme est un être éminemment sympathique, qui ne saurait, sans mourir, rester complétement froid à l'égard de ce qui l'entoure : il n'aurait, dans un pareil état, aucun motif de relation, aucun mobile d'action, que ceux qui seraient nécessaires à l'entretien de ses forces physiques : il serait réduit à l’état de bête brute, ou mieux encore, il serait désorganisé, et complétement semblable au minéral; sa vie
présenterait un phénomène analogue à celui de la cristallisation.
Le doute me pesait donc; je m'en débarrassai, en renonçant (à mon insu) aux habitudes scientifiques qui m'y avaient conduit. Élevé par nos brutistes dans une indifférence complète pour la recherche des causes, je niai l'existence de ces causes. Mes maîtres m'avaient dit, et moimême je répélais sans cesse, que la science devait s'arrêter là où les phénomènes ne sont plus observés; eh bien j'oubliai ce grand principe, et je cherchai à démontrer la non-existence des choses qu'il m'était impossible d’'expérimenter. R |
Je me rappelle avec quelle complaisance j’osais croire que je prouvais l’absurdité de toutes les croyances qui établissent un lien entre l’existence finie de l’homme et l'existence infinie de l'univers ; avec quelle rigueur mathématique je croyais pouvoir zier l’immortalité par exemple, comme si mon compas géométrique ou mon -scalpel avaient prise sur l'éternité, enfin comme si un cadavre m'avait répondu : Tout est fini. Heureusement je m'arrêtai : pour mon bonheur Daint-Simon me retint sur les bords du gouffre où je me plongeais; il vint m'’arracher à
la dissolution morale complète dont j'étais menacé. | Peut-être ne comprendras-tu pas d'abord, mon ami, pourquoi je dis qu'un gouffre s'ouvrait sous mes pas, et qu’en abandonnant le doute de l'impossibilité, pour nier une des deux hypothèses qui le résolvent, tandis que J adoptais l’autre, je m'avançais vers une dissolution complète : rien n’est plus vrai cependant, et ma démoralisation aurait été d'autant plus grande, que j'aurais eu une plus grande capacité. Les hommes vulgaires sont les seuls qui puissent obéir à de bons sentiments que leur raison repousse: ils ont, si je peux m'exprimer ainsi, le cœur organique et l'esprit critique; ils éprouvent des sentiments qui les unissent, qui les lient à tout ce qui les entoure, et ils obéissent en même temps à un rationalisme qui les en détache, qui les isole, qui les ramène toujours à leur individualité. Nous les voyons parents dévoués, amis assez sûrs, citoyens presque chauds, patriotes tièdes; ce sont des philanthropes qui ont besoin de bals et de spectacles pour faire l’aumône. Oui, mon ami, l’athéisme conduit à l’immoralité, parce que cette sublime synthèse, Dieu existe, est de la même nature que celles qui ser-
vent de base à toutes les idées morales; d'où il résulte qu'en la niant, avec un peu de rigueur logique et de persévérance, on doit aller fort loin dans les voies de l'égoisme.
Si tu n'aperçois pas, du premier coup d'œil, l’uinon intime qui existe entre le grand axiome de la science de l'univers et ceux de la science de l’homme, si tu crois que la morale repose sur des bases plus solides, plus matérielles que le sentiment religieux, examine les ouvrages des hommes qui ont analysé la morale, calculé le dévouement, et dis-moi si ces rigoureux logiciens, si ces sévères matérialistes, qui se moquent des rêveries du sentiment, ne se sont pas aussi payés de pures hypothèses : demandezleur à quoi sert la morale. À resserrer le lien social, répondront-ils : mais pourquoi une société unie? pourquoi même l'état sauvage, célébré par Rousseau? pourquoi enfin l'espèce humaine? Que me fait à moi la force du lien qui unit les hommes? que me fait leur existence, la mienne? que m'importe de donner le jour à des enfants qui, bientôt sans doute, le verront se lever avec la même indifférence que j'éprouve en le regardant finir?
Ainsi parlerait un être qui se serait fermé le
vaste champ de l'hypothèse; mais cet être 1mpassible, froid comme marbre, existe-t-11? L'imagination, le sentiment lui manquent; rien ne l’'émeut ; il n’aime, il ne désire, il n’espère rien; est-ce donc là un homme?
Maintenant, écoute les faiseurs d’hypothèses : l'un, c'est Byron, Gœthe, ou tout autre démon critique ; ce n’est pas dans le chaos, c’est dans l’enfer qu'il se plonge; ce n’est pas la monotone uniformité des choses humaines qui le frappe; son âme n'est pas assoupie dans l’indifférence; les ennuis du doute ne l'ont pas engourdie; son choix est fait entre les deux hopothèses; c'est le désordre qu’il chante ; c'est pour peindre le vice, le crime, que son imagination trouve des couleurs.
L'autre, au contraire, croit à un heureux avenir, il espère et il brûle de communiquer ses. chères espérances: c’est l’ordre, c’est l'harmonie qui fait battre son cœur; il la désire, et ce désir domine tellement ses espérances, qu'il donnerait jusqu'à sa vie, si cette harmonie vers laquelle tendent ses vœux le lui ordonnait.
Oui, mon ami, ces mots, ordre, religion, associalion, dévouement, sont une suite d’hy- pothèses correspondantes à celles-ci + désor-
DE LA DOCTRINE SAINT-SIMONIENNE 0 dre, athéisme, individualisme, égoïsme. Tu trouveras peut-être que je traite bien mal la série organique, en lui donnant le même fondement qu'à la série critique, en les rattachant l’une et l’autre à deux conjectlures ; rassure-toi. Si je dis que deux hypothèses existent, j’affirme au même instant que l'humanité repousse l’uné avec horreur, et embrasse l’autre avec amour; j'affirme qu’elle s'attache irrésistiblement à celle de ces deux hypothèses qui lui promet un heureux avenir; j'ose dire enfin qu'elle réserve aux élèves de Saint-Simon, s’ifs lui rendent l'espérance, une couronne plus belle encore que celle dont elle a paré la tête des premiers Chrétiens. |
Mais que viens-je de dire? Une couronne, la gloire, limmortalité, voilà notre religion, é’écriera ton frère, avec tous les athées de notre époque; et ils se précipiteront avec ardeur pour témoigner de leur croyance : tous les sentiments généreux, Comme l'a dit Chateaubriand, ‘Se réfugieront sous les drapeaux; le soldat républi- Cain mourra aussi pour sa foj ; il saura aussi ce que valent les souffrances du martyre. |
Telle est l’heureuse contradiction que je te signalais tout à l'heure : onvenie Dieu, le grand
Dieu, le seul Dieu, celui qui vir en toutes choses; mais on se voue au culte des divinités secondaires; on se dit athée, on est paien; la Zrberté, la raison, la patrie, ont des autels, ou. du moins règnent au fond des cœurs; tandis que: la grande patrie, la seule où réside une Ziberté véritable, parce que l'zntelligence et la force y sont soumises à l'AMOUR, ne reçoit aucun culte.
Mais revenons à moi, mon ami; je veux dire aussi revenons à toi, à ton frère, à nous tou, enfants du dix-hutième siècle, car les mêmes épreuves nous sont réservées.
J'avais donc quitté le froid scepticisme pour faire des hypothèses ; involontairement les causes m'occupaient; je voyais qu’elles avaient éternellement intéressé les hommes : qu'ils avaient toujours dit avec Virgile : Felix qui potuit rerum cognoscere causas; enfin que l’existence de Dieu et l’immortalité de l’âme, sans cesse adoptées ou rejetées, ne pouvaient être considérées comme des questions oiseuses, indifférentes au bonheur de l'humanité. Sans doute les esprits faibles, les hommes médiocres, ceux surtout que d’étroites spécialités absorbaient, ont pu passer, sans s’y arrêter, devant
DE LA DOCTRINE SAINT-SIMONIENNE 97 ces immenses problèmes, mais les grands hommes, au contraire, sous les noms philosophiques de spirlualistes ou matérialistes, ou bien sous les noms religieux de croyants ou d’athées, n'en ont-ils pas fait, pour ainsi dire, l'occupation et le but de toute leur vie? Ont-ils pu échapper à la nécessité de se prononcer pour l’affimative ou la négative ?
Eh bien! je fis mon choix; Leibnitz, Pascal, Newton, ne m'’arrêtèrent pas; Je ne me bornai pas à dire avec Montaigne : Que suis-je ? je répétai le fameux posi mortem nih1l, et je me débattis {tant que je pus pour en donner des preuves.
Relis les lettres que je t’écrivais à cette époque ; comprends-tu, mon ami, comment moi, qui crois dire ce que je pense, ce que je sens, j'ai pu faire des plaidoyers aussi vides de conviction et de foi? La raison en est simple, c'était dans la science que Je cherchais mes preuves; et, je te l'ai déjà dit, ce qu on appelle la science, aujourd’'hui, n’a pas prise sur ces questions; elle ne peut considérer leurs solutions que comme des axiomes, car elles sont au-dessus d’elle.
Au reste, ces efforts d’athéisme me rendirent service, car je ne tardai pas à reconnaitre l’im-
98 EXPOSITION puissance des vérifications de la science pour ou contre les idées Dieu el immortalité. Saint- Simon acheva ma conviction; et lorsque, pénétré de sa doctrine, je me sentis assez fort pour prouver à tous les savants du monde qu'ils ne sauraient rien dire de satisfaisant contre les croyances religieuses, et qu'ils se mettent euxmêmes en révolte contre leur propre méthode, dont ils font tant de bruit, lorsqu'ils osent faire la guerre à Dieu, le grand pas était fait, j'avais reconquis ma qualité d'homme, j'avais donné à la science sa véritable place, je pouvais crotre aux nspirations de mes sympathies.
Admirable progrès! dira ton frère; se féliciter d'entrer dans le domaine des illusions, de croire à ce qui ne saurait être matériellement vérifié, de se bercer de rêveries, de s’efforcer dans le vague; les savants auront-ils donc aussi leur romantisme !
Eh! qu'est-ce donc que la science classique?
Malgré ses progrès qu'on nous vante, a-t-elle su, depuis dix-huit siècles, faire un traité de morale qui approchàât, même très-faiblement, de l'Évangile? Pour nous reprocher de nous abandonner aux illusions de nos sympathies, il faudrait que les savants nous prouvassent que
l’homme, s'ilest calculateur, raisonneur, n’est pas aussi une créature sympathique, susceptible du dévouement le plus passionné, le plus 1rréfléchi même : nous, au contraire, nous disons qu'il se passionne ef réfléchit, qu'il prévoit, invente, dé: couvre, imagine et vérifie; qu'il conçoit des désirs et calcule les moyens de les satisfaire. Mais allons plus loin : pourquoi parler avec dédain, avec mépris, de ces illusions ? « Parce qu'elles ont fait le malheur du monde, disent les critiques; parce qu’elles ont imposé d’absurdes, d'horribles croyances; parce qu'elles ont donné la puissance à quelques fourbes priviléglés, qui S'en servaient pour exploiter les masses; parce qu'elles ont excité des guerres cruelles entre les peuples. » Eh bien, soit! repoussons donc toutes les croyances du passé; elles ont, dites-vous, maintenu l'antagonisme; elles ont permis l'exploitation de l’homme par l’homme ; elles ont sanctifié l'esclavage et la guerre : c'en est assez pour qu’elles nous fassent horreur; car nous croyons à l'association définitive du genre humain, nous espérons cet heureux avenir, nous sentons qu'il nous est destiné, et nous ferons tout pour. l’atteindre. Poursuivez donc les sympathies égoïstes qui établissent la lutte
100 EXPOSITION et le désordre, nous nous joindrons à vous pour les combattre; mais respectez, adorez celles qui font croire aux hommes qu'ils ne trouveront le bonheur que là où régneront la paix et une délicieuse harmonie. | | Tu le vois, je passe condamnation à l'égard des croyances du passé pour faire plus beau jeu à nos adversaires ; mais est-il possible que ceux . qui s'élèvent contre les illusions Soient eux-mémes aveugles à ce point? Et qui donc a combattu constamment l’antagonisme? Qui a détruit les habitudes sanguinaires de l'enfance de l’humanité? Qui a soutenu le faible, aidé le pacifique à briser le joug de fer qui pesait sur. lui? Quoi! nous nous plaisons à célébrer la gloire d’Aristote et la puissance du syllogisme, les travaux d'Archimède, les découvertes de Galilée et de Kepler, les calculs de Newton et de Laplace, ct nous ne saurions trouver dans nos cœurs que l’injure et la haïne pour ces réveurs sublimes, pour ces hommes divins qui n'ont eu qu’à proclamer leur foi dans un meilleur avenir, leur croyance à de plus pures destinées, pour les entendre répéter avec enthousiasme par l'humanité entière, pour l’arracher à la barbarie, pour la rapprocher sans cesse de l'avenir !
Essayez donc, superbes contempteurs de réveries religieuses, de rédiger, si vous pouvez, votre acte de foi, onu plutôt d'incrédulité, votre théorie morale, cathéchisme des égoistes ; voyez si cent personnes seulement consentent à les apprendre par cœur, à les réciter et commenter chaque jour avec joie; faites encore un effort,
entonnez un Te liberlatem laudamus, mais trem-
blez si votre hymne a trouvé des échos!
C'est à toi seul, mon ami, que je peux dire de pareilles choses; Dieu me garde de parler aujourd'hui du Credo, du Pater et du Te Deum à ton frère! à ton frère qui connait Homère et n'a pas lu la Bible; à ton frère qui sait par cœur Virgile et plusieurs passages de Cicéron, mais qui n'a pas ouvert saint Paul ou saint Augustin; à ton frère enfin qui a lu Helvétius, Dupuis, Volney et-même Dulaure, mais qui ne connaît l’É-
vangile et le Cathéchisme que par Voltaire, et
se glorifiait l’autre jour devant toi de n’avoir jamais jeté les yeux sur de pareils livres.
Sourions à notre tour de pitié, ou plutôt gémissons ensemble en voyant lestristes fruits de notre éducation classique, et l’orgueilleuse suffisance de ces hommes, si savants sur le passé de l'humanité, qui connaissent à fond un
102 Ce EXPOSITION | ou deux siècles de la Grèce et de Rome, et leur dix-huitième siècle, et qui n’ont, sur les râyons de leur bibliothèque (comme dit De Mäistre en parlant de Voltaire) aucun des Graxns Livres des destinées humaines. N'est-ce pas le cas de dire comme saint Augustin, lorsqu'il répondait à Dioséore qui le consultait sur quelques passages obscurs de Cicéron : « Thémistocle ne craignait pas de passer pour malhabile lorsque, dans un feslin, il s'excusa de jouer de quelque instrument, déclarant qu'il n’en savait pas jouer: et, comme on lui demandait ce qu'il savait donc, il répondit : Je sais d'une petite république en faire une grande. » Eh bien! où sont les républiques plus fortement constituées que celle de Moïse; plus élendues que celle qui a clé conçue par le Christ et réalisée par les travaux de son Église? Qu'on nous montre, dans lés innombrables constitutions recueilles par Aristote, dans l'utopie politique de Platon, dans celle de-Gicéron, des dogmes qui aient su com: mander l’enthousiasineé et le dévouement, non pendant quelques jours, pendant quelques années, et à quelques hommes studieux, ermites retirés du monde, mais pendant une longue uite d+ siècles, mais partout, comme lè su:
rent les prières de l'Église là où elles se firent entendre. Be
Pauvres médecins de l’humanité, vous ne l’avez Jamais vue saine, et vous voulez la guérir! Vous l’étudiez privée de chaleur, laissant échapper quelques cris de désespoir, derniers accents du génie; mais vous êtes sourds, vous êtes aveugles, lorsque pleine de force et d'avenir, elle vous montre elle-même les sources de la vie, l'espérance et l'amour. : |
Ton frère, me dis-tu, vient de faire un prodigieux effort; il a consenti à ouvrir De Maistre; il t'a promis de lire Lamennais, et, dans l’intervalle de la loi départementale et du budget, qui l’absorbent, il a consacré quelques instants à feuilleter Ballanche. C’est beaucoup, et je t’en félicite ; mais je me trompe fort, ou cette première lecture laissera de bien faibles traces dans ; son esprit : ses préjugés conserveront presque toute leur force, si tu n’'aides pas dé quelques commentaires un travail qu'il fait avec répuz gnance, ét qui, tu le sais, ne peut être que préparatoire, puisque la vue d'avenir manque presque entièrement chez tous les écrivains que je viens de nommer. Que l'esprit de Saint-Simon, notre maitre, soit donc toujours, par tes soins,
entre ces auteurs et lui. Déjà, plus d'une fois, tu as été témoin de cette grossière méprise dont nous sommes l'objet; tu as bien vu des gens qui, nous entendant parler, comme nous le faisons, des idées religieuses et du christianisme, nous ont pris pour des chétiens du treizième siècle. Parce que nous savons apprécier les prodigieux fondateurs de l’Église romaine et ses derniers défenseurs, peu s’en faut qu’on ne nous foudroie des noms de papistes, ultramontains, jésuites. Cette méprise, il est vrai, paraît inévitable, si nous en jugeons par l'expérience du passé, puisque les disciplés du Christ et ceux des apôtres ont été longtemps encore nommés juifs avant d’être désignés par le nom de chrétiens.: nous devons aller toutefois au-devant de cette erreur, parce qu'elle tient à une mauvaise manière d'envisager et le christianisme et l’avenin saint-simonien. Éflorce-toi d'empêcher ton frère d'y tomber en fixant son attention sur quelques-uns des points capitaux qui différencient les deux doctrines; fais-lui sentir... Mais je m'éloigne du but que je m'étais proposé en commençant à técrire, ou plutôt J'intervertis l’ordre que j'aurais dû suivre pour te raconter les combats que j'’aieus à soutenir contre le vieil
DE LA DOCTRINE SAINT-SIMONIENNE 103 homme pour me régénérer; je reviendrai aux lectures de ton frère, et surtout à la méprise que je te signalais tout à l'heure, à la confusion entre la doctrine de l’avenir et celle du moyen âge, parce que moi-même j'ai failli en être quelque temps victime.
Reprenons au moment où j'ai reconnu la nullité des vérifications scientifiques pour ou contre l’idée de Dieu.
Alors je commencçai à faire un retour sur moimême; je me demandai si une faculté nouvelle venait de m être donnée, ou bien si simplement elle sommeillait et avait été tirée de sa léthargie par Saint-Simon. Je voulus savoir si, au moment où je faisais une guerre acharnée aux idées religieuses, à mon insu je n'étais pas religieux; Si je n'étais pas déjà aussi ABSURDE que me le paraissaient les hommes qui croyaient bonnement à l'immortalité, à un principe d'ordre, de vie, d'amour, indestructible, éternel. Bientôt se présentèrent à mon esprit tous ces grands mots qui avaient eu si souvent le pouvoir de faire battre mon cœur : liberté, devoir, patrie, conscience, gloire, humanité.
Humanité! d’où vient qu’en prononçant le nom de ce grand être collectif, en songeant à son
heureux avenir, en voyant ses souffrances passées, en pesant les chaînes dans lesquelles il se débat encore, ma main tremblait, mon cœur brûlait d'agir? Quoi! je me passionnais pour un être qui vit dans le temps et dans l'éternité, dont l'origine et la fin m’étaient inconnues, qui rés side partout et nulle part, pour un être qui a un inépuisable trésor de récompense pour les bons, c'est-à-dire pour ceux qui l’aiment, et qui punit les méchants, les égoistes, par la malédiction de tous les siècles! Comment l’homme qui croyait au néant, au retour éternel à la terre, au som meil sans réveil, sentait-il cependant palpiter son cœur en songeant à la manière dont la pos= térité pourrait un Jour prononcer son nom? Que lui faisait donc la gloire? Pourquoi aurait-il voulu mourir comme Socrate? Pourquoi le sorti du Christ crucifié pour le salut de l'humanité barbare, pour l'émancipation de l'esclavage, faisaitil couler ses pleurs? Deväit-il rougir de sa faiblesse et cacher ses larmes? Devait-il craindre le sourire du sceptique et de l’athée? Non, mon ami, l’athéé ne sourit pas en voyant cette chaz leur, cet amour pour la divinité que j'adorais : mais l'homme vraiment religieux sourit, il regarde presque en pitié la petitesse dé nos sen-
DE LA DOCTRINE SAINT-SIMONIENNE ET timenis, l'autel mesquin de la philanthropie.
« Ouvrez les yeux, nous dira-t-on, voyez les limites bornées qui renferment votre Dieu. Qui! vous avez un monde immense, infini, devant vous, et votre vue reste fixée sur la terre! Que dis-je, Sur la terre? Sur l’une des espèces organisées qui la couvrent. Oui, cértes, la noble créature au culte de laquelle vous vous êtes voués est digne de compler sur votre amour: vous l’aimez, sans doute, parce que vous éprouvez une sainte admiralion, en voyant la générosité des sentiments qui l'animent, la régula: riié de marche progressive, la grandeur de ses actes : vous trouverez en elle AMOUR, scteNcE et rorce. Eh bien! examinez comment elle exerce ce triple attribut de sa puissance. La SCIENCE, elle l’emploie à découvrir, de siècle en siècle, quelques-unes des lois du monde; et, chaque pas, dans cette route sans limites, lui fait de plus en plus sentir l’élendue immense du champ qui reste ouvert devant elle. Sa FoRcE, elle s’en sert pour modifier, combiner, transporter la matière; et ici encore, plus élle s’avance, c’est-à-dire plus elle semble se rapprocher de l'impénétrable secret de la création, plus elle sent son impuissance à le découvrir. Son
AMOUR , la science et l’industrie viennent de vous montrer l’objet sur lequel il doit inévitablement s'exercer. Oui, c'est |A SAGESSE ÉTER- NELLE qui possède le secret du monde et nous appelle sans cesse à le coNNAÎTRE ; c’est la BEAUTÉ PARFAITE qui Se révèle à nous, en donnant à l'homme la force d’EMBELLIR le monde, et au monde la propriété d'emBEeLLIR l'homme; c’est l’ètTRE dont la BONTÉ INFINIE nous rapproche d'elle chaque jour, en nous faisant aimer de plus en plus TOUT cE QUI EST; c'est enfin la souveraine science, la souveraine force créatrice, le souverain Amour que votre Dieu lui-même, que l’humanité adore. Prosternez-vous donc avec l’'humanité aux pieds de son Dieu, il est'aussi le vôtre, chantez avec elle les louanges du maître aux lois duquel elle ohéit avec amour. »
Que mon langage est faible, mon ami, quand je veux faire parler l’homme religieux! Ma parole, je le sens, n'est plus imprégnée des vapeurs empoisonnées de la critique; mais la crainte de frapper des oreilles contractées par les accents du glacial syllogisme vient sans cesse la refroidir. Longtemps encore, peut-être, serons-nous obligés de traduire ce que je viens de te dire en un idiome plus vulgaire, en langue dite serentifi-
que; longtemps encore, quand nous voudrons prononcer ce nom qui a fait tressaillir de joie, de crainte, d'espérance, l'humanité tout entière, pendant plusieurs milliers d'années, ce nom que Newton n’entendait qu'avec un saint respect, nous serons contraints, pour éviter le rire de notre siècle moqueur, de démontrer mA- THÉMATIQUEMENT, pour ainsi dire, et par un froid calcul de probabilité, que nos croyances sont celles que professera l'avenir.
Garde-toi donc de répéter à ton frère ce que je viens de te dire sur la philanthropie, ou du moins sers-toi d’une autre forme qui conviendra mieux à ses habitudes intellectuelles, et qui n’est d’ailleure an’une autre expression de.la même idée. Fais-lui comparer le fétichisme, le polythéisme, la religion juive et le christianisme; montre-lui enfin que le Dieu des philanthropes, l'humanité, a toujours reconnü et adoré un Dieu de plus en plus supérieur à lui.
Qu'il réfléchisse un seul instant de bonne foi, en conscience, au genre d'émotions que lui fait éprouver son amour sincère pour l'humanité; sois-en sûr, il lui sera impossible de ne pas reconnaître qu'elles sont aussi hypothétiques, mais beaucoup moins larges que les émotions
dites religieuses. Alors le philanthrope lui apparaitra tel qu'il est, dévot de second ordre, à qui la poésie est refusée, qui est privé du sentiment des beaux-arts, et surtout de la parole sympathique qui électrise l'humanité.
Non, mon ami, ton frère n'y résistera pas :
accable-lè d'exemples que lui-même ne pourra récuser, car 1l aime la poésie, la musique, la peinture, l'architecture; le théâtre l’émeut; et la tribune populaire, animée par Démosthène, Cicéron, Fox, Mirabeau et Foy, est le plus beau spectacle que son imagination puisse concevoir. Accable-le d'exemples, te dis-je, ils ne te manqueront pas; demande-lui ce qu'ont fait Virgile, Ovide, Lucrèce, pour le bonheur du monde :
quels sont les sujets qui ont inspiré Handel, Mozart, Haydn, Chérubini, Rossini lui-même, quand ils ont fait leurs plus beaux ouvrages; quels sont ceux pour lesquels Raphaël, Michel Ange, ont trouvé leurs plus belles couleurs; qu'il tindique un seul monument profane qui ne soit écrasé par nos pieuses basiliques; et s’il ose se réfugier sur le théâtre, s'il te nomme Talma, avec l'enthousiasme de Cicéron pour Roscius, ménage-le, ne l’écrase pas en lui opposant ces sublimes acteurs, ces grands maîtres
DE LA DOCTRINE SAINT-SIMONIENNE ai
de la parole, ces divins orateurs qui révélaient aux peuples barbares les espérances chrétiennes ; ne profane pas les noms des saint Paul, saint Augustin, saint Chrysostome; prends le plus obscur des curés de village, pénétré de la morale évangélique, et parlant à des croyants comme lui; alors, comptez ensemble, ton frère et toi, les actes moraux produits par l’influence de la chaire, ou par celle du tréteau décoré. Ah! mon ami, combien cette dernière idée me peine, ou plutôt, combien elle excite en moi de regrets, et surtout de désirs! Moi aussi, comme ton frère, ému, tremblant, troublé, je pleure aux accents de Desdémone, de Tancrède ou d’Arsace ; mais des larmes coulent encore de mes yeux lorsque les siennes sont déjà taries. — Que font ici toutes ces femmes qui m’entourent? Parées comme en un jour de fête, viennent-elles, dans cette salle brillante, assister au triomphe de l’une d'elles? Est-ce la plus aimante que l'on va couronner? Oui, c’est la plus aimante, c'est la plus passionnée, c’est, de toutes les femmes, celle qui à la plus grande puissance sur les cœurs. . Voilà donc la Syhille de nos jours; voilà l'être qui possède le secret des nobles inspirations! Est-ce là, nous dirait un chrétien, la Vierge pure
que vous adorez? Grand Dieu! dans quel temple l’avez-vous placée!!!
Quittons ce sujet, il fait mal.
D'ailleurs, ce n'est pas sur ce triste terrain que tu auras le plus rude combat à soutenir ; Je t’ai parlé de la tribune plébéienne, et des orateurs dont la puissante voix, répétée par des échos fidèles, anime un nombreux auditoire, ou se répand au loin pour agiter les peuples : c'est là que ton frère, confiant dans la victoire, se défendra avec le plus de chaleur; c’est de là quil croira avoir foudroyé tous nos bataillons, en lançcant sur Bossuet, Bourdaloue, ou Massillon, noble, mais impuissante arrière-garde du catholicisme en déroute, le colosse du XVIÏI° siècle, Mirabeau. Ne t’arrête pas à le faire rougir de l'arme empoisonnée dont il se sert contre nous : non, ne t'attaque pas d’abord aux personnes; plus tard ton frère sentira qu'il existe un lien entre la moralité des actes et celle des doctrines :
va donc droit à celles-ci, etplace-toi sans crainte
sur le terrain de ton adversaire.
Eh bien! quelles sont les œuvres de Mirabeau ? Quelles sont celles de son siècle, qu'il représentait en lous points si dignement? Ils ont brisé le joug du passé, ils ont détruit l'empire de la
théologie chrétienne et la féodalité. Pour accomplir une pareille tâche, quelles passions ont-ils excilées dans les cœurs? La défiance, la HAINE, la VENGEANCE ; que dis-je? la soif du sang même; voilà les échos que l’orateur devait fatiguer de
ses cris, el qui répéteraient bientôt liberté, égalité, fraternité, OU LA MORT.
Voyons actuellement les chrétiens. Eux aussi avaient un passé à détruire ; eux aussi ont fait la critique amère d’une théologie antique et des puissances de la terre. L'œuvre qu'il venaient accomplir exigeait-elle moins de force, moins de génie? Était-il plus facile aux héritiers du siècle d’Auguste qu'à ceux du siècle de Louis XIV de démolir le vieil édifice?
Ah! les apôtres avaient encore bien d’autres ennemis à combattre. Toutes ces innombrables sectes philosophiques, qui se disputaient l’empire du monde, et dont une seule touchait aux portes de l’avenir, devaient disparaître à leur voix ; toutes devaient perdre leurs noms, pour se rallier à celui du Cxrisr, en conservant toutefois, dans les hérésies, la marque de leur origine, jusqu’à ce que l'unique chaire de saint Pierre s’élevät sur les ruines du Lycée, du Portique et de l'Académie.
Écoutons donc ces citoyens rebelles, ces ardents révolutionnaires ; eux aussi veulent la paix des chaumières! mais, pour l’obtenir, ils élèvent le palais du seigneur, eux aussi prêchent la lutte et la guerre ; mais quel est l'ennemi qu'ils apprennent à l’homme à redouter et à combattre ? C’est l’homme lui-même, c’est l'égoisme; et, pour nous en faire triompher, les armes qu'ils mettent en nos mains ne sont pas la défiance ei la Hans, ils ne nous excitent pas à la VEN- GEANCE; c’est dans la foi, l’ESPÉRANGE et JAMOUR qu'ils nous enseignent à trouver des forces. | )
Arrêtons-hous ici, mon ami, nous venons de découvrir le secret de la puissance chrétienne, et la cause du règne éphémère de la critique. Nous savons pourquoi la destinée des orateurs athées est de passer du Capitole à la Roche Tarpéienne, de la montagne à l'échafaud, de l’apothéose à l'oubli; nous connaissons la véritable cause de l’ingratitude, si bien avouée et si peu comprise, des républiques; nous savons pourquoi elles immolent tant de victirnes, autour desquelles résonne encore l’écho de la faveur populaire: mais nous sentons aussi pourquoi le jour de.
gloire du chrétien, le jour où il assurait à son .
nom l’immortalité, où il conquérait l'amour de la postérité, était celui où il cueillait la palme du martyre. |
Quoi! dira-t-on, c'est en prêchant la foi, l’obéissance aveugle, qu'on renverse un pouvoir. détesté, une autorité despotique! c’est en professant des doctrines si favorables au puissant qu'on prétend affranchir le faible! Arrive-t-on à la liberté par l'esclavage ?
Mystère incompréhensible pour nos fphilosophes, qui étudient si soigneusement l'homme dans leur conscience, et qui n’écoutent pas la voix de la conscience humaine ! paradoxe monstrueux pour nos publicistes, apôtres de l’’indépendance, qui oublient que l'homme, que l'être social, dépend nécessairement de la société dont il fait partie! miracle pour tous, puisque tous savent, à n’en pas douter, que la parole soumise, . humble et pacifique du Crisr a réellement brisé les chaînes de l’esclave !
Pour nous, au contraire, plus de miracle, plus de mystère dans cette sublime manifestation de la bonté divine; nous remontons à la source pure où la philosophie et la politique chrétiennes ont puisé leur supériorité sur celles de la Grèce et de Rome, à cette source où Saint-Simon a su
trouver de nouvelles eaux, cachées aux chrétiens mêmes, et qui nous donnent le pouvoir et le droit de condamner toutes les doctrines de nos jours, comme celles du passé. c
Oui, mon ami, c’est en prêéchant l’obéissance à la volonté d’un Dreu d'amour, qu’on détruit en même temps et l'anarchie et le despotisme, c’està-dire l’'égoisme de l’ignorance comme celui de la science, les désirs impuissants, et cependant destructifs de la faiblesse, comme les prétentions orguilleuses de la force. Toute doctrine philosophique qui ne se propose d'atteindre que l'un de ces deux buts, est fausse, incomplète, inapplicable dans l’état organique de l'humanité; c'est de l’épicuréisme ou du stoicisme, de l’égoisme maltérialiste où spiritualiste; mais, Je te l’ai déjà dit, c’est toujours de l’égoisme : celui-ci n’envahit jamais les masses ; il reste à l'usage de quelques individus concentrés en euxmêmes, dont il charme les contemplations so/i- taires; l'autre s'écoule à pleins bords sur l’'humanité malade, à ces époques de crise, où, lasse d’une existence caduque, sans foi dans une vie meilleure, elle semble demander à la mort même un remède à ses maux.
Tu te rappelles la joie que nous éprouvâmes
le jour où nous découvrimes le vide de ces deux philosophies, et leur impuissance à gouverner le monde : alors Saint-Simon ne nous avait pas encore éclairés ; et, serviles imitateurs des Grecs et des Romains, lorsque, dégoûtés d’Épicure et de Zénon, ils volaient vers Alexandrie, faire de l’éclectisme avec les néoplatoniciens, nous ‘quittâmes Helvétius et Rousseau pour Stewart, Reid et Laromiguière.
Certes, nous faisions là un grand pas, puisque nous cherchions à nous détacher de l'égoisme, et cependant nous marchions encore dans ses voies : en effet, à force de travail, prenant par-ci, par-là, quelques débris de toutes les doctrines, sans principe pour les choisir, sans lien pour les combiner, nous étions.à peu près parvenus, l’un et l’autre, à des compilations informes, que nous appelions des doctrines; et ce n'était pas celles de Descartes ou de Malebranche, de Locke, de Condillac ou de Kant: ces grands philosophes n'étaient plus nos maîtres; tu étais l’élève de £a conscience, moi de la mienne, et nous pouvions dire ce mot si doux pour l’égoisme, ma doctrine.
Eh bien! nous avons encore fait alors comme l'école d'Alexandrie; après avoir longtemps
118 © EXPOSITION battu l’un par l’autre les épicuriens et les stoiciens de nos jours; méprisant, comme les platoniciens, suivant l’expression de saint Augustin, le bruit des faux philosophes qui allaient aboyer après nous, nous passâmes avec amour sous les étendards de l’homme par qui s'était manifestée à nous la volonté divine. Notre personnalité philosophique s’effada devant le génie; nous ne craignimes plus de reconnaître un chef, un guide, üun maitre, et quel maître! L'homme que son siècle méconnaissait, délaissait, méprisait; celui dont la vie, toute de devouemnent, avait dû être un mystère pour l'égoisme : celui qui, sur lé bord de la tombe, au moment où tous les heureux du siècle se livrent au désespoir et appellent des consolations, au moment où les hommes, fatigués d'une vie inutile, témoignent tout au plus une stoique indifférence ; celui, disje, qui, de son lit de suffrance et de mort, excicitait notre ardeur en nous révélant les espérances de l'humanité, et nous Zmposait, par son exemple, le devoir de tout sacrifier pour réalisér ces espérances, celui, enfin, qui pouvait dire, comme Siméon : « Rien n'empêche plus, grand Dieu, que je m'en aille en paix, püisque més yeux ont vu l'instrument par le-
quel vous avez résolu de sauver le monde. »
Le disciple bien-aimé de Jésus l’a dit, mon ami, on ne craint plus quand on aime; l’obéissance est douce, la foi facile, lorsque le maître qui commande nous ordonne de croire aux nobles destinées de l'espèce humaine, lorsqu'il nous force de diriger toutes nos pensées, tous nos actes, vers un but qui sourit autant à nos cœurs.
Apôtres de la liberté, nous répéterez-vous longtemps encore que la révolte est le plus saint des devoirs? Ne craignez-vous pas que l’arme terrible dont vous vous êtes servis en aveugles, parce que vous ne vouliez que détruire, ne se tourne un jour contre vous? Ne tremblez-vous pas, en songeant que, bientôt peut-être, l'humanité, instruite par vous, se révoltera contre le joug pesant que, depuis deux siècles, vos doctrines lui ont imposé? Vous qui nous citez sans cesse l’acharnement des premiers chrétiens contre les ennemis de l'Église, vous qui nous parlez de leurs cruelles vengeances, en oubliant que c'était dans les écoles où se professaient vos principes qu'ils avaient appris à se venger; vous qui savez, enfin, que ce n’était pas comme chrétiens, mais comme barbares qu'ils agis-
‘saient, puisque le Christ avait commandé le pardon des offenses, croyez-vous que les s0ciétés humaines n’auront jamais à leur tête des hommes dont elles chériront le pouvoir, dont elles voudront défendre l'autorité? Quoi! toujours des chefs détestés, toujours des maitres qui complotent notre ruine, qui s’engraissent dans l’oisiveté de notre travail et de nos sueurs; toujours des monstres qui vivent de nos douleurs et de nos larmes! Votre avenir, c’est donc l’enfer? et vous voulez qu'on suive vos pas!!! Non, non, le son du tocsin, ce cri funeste, AUX ARMES! doivent cesser de se faire entendre; ce n’est plus de sang qu'il faut abreuver nos sillons; l’incendie et la guerre ont assez longtemps dé- “voré le monde; cessez de nous enivrer de défiance et de haine; le moment est venu où l’humanité s’écriera comme Salomon: « Retirez-vous, | « aquilons furieux; douces haleines du midi, « soufflez sur nous! »