FÉTICHISME, POLYTHÉISME, MONOTHÉISME JUIF ET CHRÉTIEN
Le problème religieux sur lequel nous avons appelé votre attention est aussi vaste qu'il était inattendu : la solution que nous en avons donnée dogmatiquement a inspiré plus de répugnances, provoqué plus de contradictions que ne l'avait fait encore aucune autre de nos prévisions sur l'avenir de l'humanité; souvent même les vues que nous avions présentées jusqu'alors, quelque radicalement opposées qu’elies fussent aux idées reçues, avaient été recueillies, dès leur début, avec une faveur marquée. Tel n’a pas été le sort de nos prévisions religieuses. Ici, dès les premiers mots, nous avons vu le dix-huitième siècle, dont peut-être nous étions parvenus à ébranler le crédit sur une foule de points importants, ressaisir tout à coup son empire, et se lever en quelque sorte tout entier devant nous, avec toutes ses antipathies, toutes ses terreurs et toute sa dialectique dissolvante.
199 ÆXPOSITION
Ce phénomène, messieurs , n'était point imprévu de notre part; et, si vous vous rappelez quelques-unes des idées que tant de fois déjà nous vous avons présentées, sur le caractère essentiel des époques critiques, vous verrez que nous devions nous y attendre. Il serait superflu de revenir sur ce que nous avons dit à ce sujet : nous vous rappellerons seulement ce point important, c’est que le grand objet des époques critiques ou de destruction (et celle où nous vivons vous donne tous les moyens de faire l'observation que nous provoquons de votre part) est l’anéantissement des idées religieuses ; que c’est a ce résultat, comme à leur dernier térme, que, sous inille formes diverses, et par toutes les voies possibles, viennent aboutir tous les efforts. Reoardez, en effet, au fond des discussions scientifiques les plus profondes, des débats littéraires les plus graves qui s'engagent à ces époques : considérez avec soin le caractère des récrganisations politiques qui sont tentées, des théories socialés qui sé produisent, et vous verrez que partout le but principal est d’exclure Dieu ét du gouvernément du monde et de la pensée humaine. On comprendra sans peine qu'il ne peut en être autrement, puisque l'idée Drew, h'est,
DE LA DOCTRINE SAINT-SIMONIENNE 193 | pour l’homme, que la manière de concevoir l’utiité, l’ordre, l'harmonie ; de se sentir une destination et de se l'expliquer; et qu'aux époques critiques, il n’y à plus pour l’homme ni unité, ni harmonie, ni ordre, ni destination. L’irréligion ést donc le trait moral caractéristique des générations qui préparent les époques critiques, comme elle est le résumé général de l'éducation, de celles qui naissent et se développent dans leur COUrS.
Parvenus, comme nous le sommes aujourd'hui, aux limites extrêmes de la critique, et lorsque tant de calculs ont été trompés, tant d’espérances déçues, la foi critique peut bien, sans doute ,-être devenue chancelante à l’égard de plusieurs des dogmes qu’elle avait consacrés ; aussi concevra-t-on facilement que les esprits, dépouillés de leur ancienne ferveur, puissent, sur quelques questions particulières, se laisser séduire par une pensée organique d'avenir, dont d'ailleurs le caractère et la portée leur échappént, mais ce n’est pas sur la question religieuse qu'une pareille surprise est possible. Comme, dans lé développement des idées critiques, c'est toujours elle, au fond, qui a été débattue; et comme la solution négative qu’elle a recue alors
a été la base, la sanction de toutes les autres négations, il s'ensuit que, dès que cette solution vient à être attaquée, les esprits sont aussitôt instinctivement avertis qu'il s’agit du système entier des idées dont ils se trouvent en possession, et de toutes leurs affections générales; il est donc inévitable alors, comme nous le disions à l’instant, que le génie critique se réveille dans toute sa force, car, dans ces termes, la question devient directement pour lui une question de vie et de mort. Or l'expérience de tous les temps prouve que l'humanité ne se laisse pas ainsi facilement déposséder, et qu’elle ne peut subir de transformation complète qu'après une lutte longue et pénible. ( |
… Cette lutte, nous n'avons pas craint de la provoquer : c'était risquer, nous le savions, de faire perdre aux idées que déjà nous avions produites la faveur dont elles avaient pu s’entourer; mais une telle considération n’a pas dû nous arrêter : car, aussi longtemps que la solution que nous avons donnée du problème religieux ne sera point admise, il n'y aura rien de définitivement établi quant aux idées que nous avons exposées, attendu que ces idées ne sauraient être comprises dans toute leur étendue qu’en les rappelant à
cette solution qui.en forme le lien et la sanction.
La discussion est maintenant engagée, il faut la suivre. Aujourd’hui que la première sensation d’étonnement qu'elle a nécessairement produite doit être dissipée, que les explications déjà données peuvent avoir suffi pour ôter à nos propositions leur caractère d'étrangelé, nous pouvons espérer d'être écoutés avec plus d'attention, avec moins de préventions que nous ne l'avons été d'abord.
En proclamant que la religion est destinée à reprendre son empire sur les sociétés, nous sommes loin de prétendre assurément qu’il faille rétablir aucune des institutions religieuses du passé, pas plus que nous prétendons rappeler les sociétés à l’ancien état de guerre ou d’esclavage. C’est un nouvel état moral, un nouvel état politique qne nous annonçons, c’est donc également un état religieux tout nouveau, car, pour nous, religion, politique, morale, ne sont que des appellations diverses d’un même fait. Ge problème, bien que plus vaste qu'aucun autre, puisqu'il les comprend tous, bien que plus propre à intéresser les passions, puisque de sa S0lution doit dépendre le sort du système entier des idées , des affections dominantes, et des intérêts
généraux de l'humanité, n'en est pas moins susceptible d'être posé et résolu dans des termes à la fois simples et clairs; les voies d'investigation à suivre, les moyens de démonstration à employer à son égard, sont les mêmes que pour tous ceux qui nous ont occupés précédemment ; sous ce rapport, nous ne nous sommes point ‘écartés des règles tracées au commencement de cette exposition : nous avons avancé, mais nous n'avons point dévié.
Avant d'aller plus loin, nous croyons nécessaire, et de rappeler les termes généraux, préparatoires,' dans lesquels nous avons présenté déjà la solution de ce problème, et de revenir succinctement sur les considérations auxquelles nous nous sommes livrés pour disposer les esprits à la recevoir. - |
L'humanité, avons-nous dit, a un avenir religieux; la religion de l’avenir ne doit pas être conçue comme étant seulement, pour chaque homme, le résultat d'une contemplation intérieure et purement individuelle, comme un sentiment, comme une idée, isolés dans l’ensemble des idées et des sentiments de chacun : elle doit être l'expression de la pensée collective de l'humanité, la synthèse de toutes ses con-
. ceptions, la règle de tous ses actes. Non-seulement elle est appelée à prendre place dans l'ordre politique, mais encore, à proprement parler, l'institution politique de l'avenir, considérée dans son ensemble, ne doit être qu'une institution religieuse.
Telles étaient les importantes propositions que nous avions à justifier; mais auparavant nous devions avoir à combattre des arguments, et en quelque sorte des axiomes critiques qui se présentaient à nous comme des fins de non-recevoir à l'examen même du problème que nous proposions.
Ces arguments étaient principalement tirés des progrès des sciences, de la considération des mystères qu'elles avaient éclaircis, des habitudes de positivisme qu'elles avaient inculquées aux esprits, et du dégoût qu'elles leur avaient inspiré pour les hypothèses.
Nous avons dû peser la valeur de ces arguments. Et d’abord, énumérant les sciences, nous avons trouvé qu'aucune d'elles, soit par son objet, soit par sa méthode nécessaire d’investi= gation, ne pouvait rien prouver contre les deux idées fondamentales de toute religion : Providence et destination. Nous avons montré que si
les savants avaient concouru à la destruction : des croyances religieuses, c'était surtoul en qualité de disciples fervents de la philosophie critique et de ses croyances, et qu'il ne leur avait rien moins fallu qne la foi vive qui leur était inspirée par cette philosophie, c’est-à-dire par une hypothèse sur l'homme, sur le monde, et sur la relation qui existe entre l’un et l’autre, pour trouver dans les faits au moyen desquels ils contestaient l'existence de Dieu les preuves que, selon eux, ces faits étaient destinés à donner.
Examinant ensuite les sciences dans leur objet et dans leur méthode, nous avons établi que ces sciences, non-seulement ne pouvaient rien contre la religion, mais encore qu'elles-mêmes prenaient leur source et trouvaient leur puissance dans une idée essentiellement religieuse, savoir : qu'il y a constance, ordre, régularité, dans l’enchaînement des phénomènes. Partant de cette idée, nous avons fait entrevoir un temps, qui ne pouvait être éloigné, où les sciences, dégagées de l'influence des dogmes de là critique, et envisagées d’une manière plus large, plus générale qu'elles ne le sont aujourd’hui, bien loin de continuer à être regardées comme destinées à combattre la religion, ne se présen-
teraient plus comme le moyen donné à l'esprit humain de connaître les lois par lesquelles Dieu gouverne le monde; de connaître, en d’autres termes, LE PLAN DE LA PROVIDENCE : ce qui les appelait directement, dans l'avenir, à étendre, appuyer et forüfier le sentiment religieux, puisque chacune de leurs découvertes, présentant le plan providentiel d’une manière plus étendue, devait aussi agrandir, confirmer, fortifier l'amour que l’homme peut concevoir pour la suprême intelligence qui le conduit sans cesse à de meilleures destinées.
D'un autre côté, nous avons fait voir que le procédé ou la méthode scientifique supposait toujours, avant même d'être employée, des ax1omes, des croyances; qu’elle n'avait pour objet que de classer, ordonner les faits d'après la conception hypothétique d’un rapport, d’un lien existant entre eux, et de confirmer ainsi cette conception. En d’autres termes, nous avons dit qu’il n’existait pas, à proprement parler, de méthode pour découvrir, imaginer, concevoir, créer; que c'était toujours le SENTIMENT qui donnait à la sczence sa base, limitait son domaine, la guidait dans ses recherches, et déterminait
l’ordre de ses classifications, en lui fournissant
un criterium des différences ou de l’analogie qui existent entre les phénomènes.
Considérant ensuite dañs leur ensemble les.
sciences appelées aujourd'hui positives, les seules qui soient en possession de la faveur des esprits, les seules dont on entend parler lorsqu'on cherche un appui sur le terrain scientifique, nous avons fait voir quelles n'embrassaient dans leurs investigations qu'une partie très-limitée de l’ordre phénoménal universel ; que les phénomènes de l'existence morale ou sociale de l’homme étaient restés en dehors de leur cadre; qu'ils étaient même généralement considérés comme n'étant pas susceptibles d’être rapportés à des lois simples, régulières, positives; qu'en conséquence aucune explication générale de l'univers n'avait pu être donnée par ces sciences, et que même les faits qu’elles embrassent particulièrement devaient nécessairement être envisagés d’une manière incomplète, par suite de l'ignorance des savants sur cette autre partie si importante de la science, qui embrasse les relations morales des hommes eutre eux, et les liens sympathiques qui unissent l’espèce humaine et le monde. Et, en effet, l'homme ne peut parvenir à s'expliquer, à dé-
finir l'univers dont il SENT l’unité INFINIE qu’en : se plaçant alternativement, et par abstraction, tantôt au centre, tantôt à la circonférence de ce phénomène un et multiple, lantôt rapportant TOUT à sa propre existence, tantôt se considérant comme essentiellement dépendant du Tour, par rapport auquel son 22dividualité n'est qu'un point; ou, autrement, pour s'expliquer, pour définir l'univers, l'homme, ainsi que nous la dif Saint-Simon, doit soumettre alternativement à son étude, et l'homme lui-même et ce qui n'est pas l'homme, le petit monde et le grand monde, RELIANT sans cesse ces deux points de vue, par une conceplion de [a SYMPATHIE qui exisie entre eux, conception qui est pour l’homme larévélation de Dieu même. Ce ne serait donc que dans le cas où les sciences dites positives embrasseraient /outes les -classes des phénomènes qui nous frappent qu'elles pourraient prétendre prononcer sur l'existence de [ieu, puisque, par définition, Dieu est l'être infini, universel. Examinant la valeur des répugnances de notre époque pour les hypolhèses, nous avons montré que toutes les découvertes, tous les progrès de l'esprit humain, jusqu à ce jour, n'avaient eu pour source que des hypothèses, et qu'il en
devrait être toujours ainsi; que toute science, sans en excepter la plus positive, prenait sa base dans une conception hypothétique qui lui assignait son domaine, le guidait dans ses recherches, et déterminait ses classifications; que les plus nobles inspirations de l’homme n'avaient point d'autre fondement; que la foi critique qui a été si vive, et qui se montre si puissante encore lorsqu'on l'attaque, reposait tout entière sur une suite d'hypothèses, comme celles-ci, par exemple : qu'aucune intelligence supérieure ne préside à l’ordre de l'univers; — que les faits humains sont livrés au caprice du hasard; — que l’homme n’a point d’existence au delà de cette manifestation limitée que nous nommons la vie; — qu'il est né libre, etc., etc., et qu'enfin, malgré ses prétentions, notre siècle n’avait renoncé aux hypothèses générales providence, ordre, bien, Îmmortalité, que pour se livrer sans réserve à celles-ci, fatalité où hasard, désordre, mal, néant.
Au surplus, les arguments que nous venons de reproduire sommairement ont été l’objet de développements assez étendus dans les digressions auxquelles l’école a été obligée de se livrer
pendant les séances précédentes, pour que nous puissions nous dispenser de nous y arrêter davantage. Nous espérons aujourd'hui avoir suffisamment repoussé les fins de non-recevoir qui nous étaient opposées, et, entrant directement, dès à présent, en matière, nous entreprendrons de justifier la vérité des propositions dans lesquelles nous avons présenté la solution du problème religieux, par l'emploi de la méthode historique dont nous avons fait connaître longuement le mécanisme au commencement de cette exposition. | |
À cet effet, nous allons suivre rapidement le développement religieux de l'humanité, et montrer que le sentiment religieux, loin d'avoir été sans cesse en s'affaiblissant comme ïil paraît généralement convenu de le croire, n’a cessé au contraire de s’accroître et d'acquérir plus d'importance.
Le développement religieux de l'humanité comprend, jusqu'à ce jour, trois états généraux successifs.
Le rÉTICHISME, dans lequel l’homme déifie la nature dans chacune de ses productions , de ses formes, dans chacun de ses accidents, sans établir aucun lien général entre lui et le milieu dans
lequel il vit, ou entre les êtres nombreux qu'il distingue dans ce milieu.
Le PoLyrnéisMe, dans lequel, s’élevant à des abstractions plus générales sur le monde qui l'entoure et sur $a propre existence, il déifie ces abstractions, et ainsi unit en elles des phénomènes auparavant isolés ;: à cette époque, il n’aperçoit point encore de lien commun entre tous les êtres; mais il en suppose l'existence, et témoigne de sa tendance à la saisir, par l'espèce de hiérarchie qu'i établit entre les différentes personifications auxquelles il rend un culte.
Le MoNoTHÉISME, dans lequel, ne concevant point encore l’unité vivante et absolue de l'èree, il établit pourtant un lien général entre ses manifestations diverses, en les rapportant à une seule cause, extérieure à l’univers il est vrai, mais dont la volonté, telle qu’il la conçoit, Jusüfie et résume tous les faits qui le frappent.
De chacun de ces états généraux à celui qui le suit, le progrès du sentiment relizgieux est évident !. Ce progrès peut êlre envisagé sous
1. Chacun de ces états religieux lui-même comprend plusieurs nuances, ou plusieurs phases importantes ; mais nous n'aurons à nous. occuper ici que de celles que présente le dernier.
plusieurs aspects : s’il était généralement reconnu, et que nous n’eussions plus qu'à montrer la direction dans laquelle il s’est opéré, ce serait sans doute dans les faits qui se rapportent directement à la triple face MoRALE intellectuelle et physique, sous laquelle nous avons toujours considéré l'activité humaine, que nous aurions à le suivre; mais il s’agit pour nous en ce moment de prouver son existence elle-même; c'est donc dans les termes correspondants aux négations dont il est l’objet que nous devons le présenter.
On prétend généralement aujourd’hui que la religion n'a cessé de perdre de son importance, soit dans la vie individuelle, soit dans la vie sociale.
Sous le premier rapport, cette opinion se produit dans les termes suivants, savoir : que, depuis les temps où l’homme a conçu l'existence de la Divinité, 1l a toujours eu moins d'amour, moins de vénération pour elle, et qu’il s’est toujours graduellement soustrait à la domination de la loi religieuse par l’affaiblissement de sa foi en une vie future. |
Or il est facile de prouver que c’est précisément le contraire qui a eu lieu.
Dans le fétichisme, c'est-à-dire dans l'état le moins avancé de la civilisation, la crainte est à peu près le seul sentiment qui unisse l’homme à la divinité qu'il conçoit; le culte tout entier semble alors n'avoir pour objet que de détourner le courroux de puissances ennemies ; et, si parfois l'amour se témoigne dans ce culte, cette expression du sentiment religieux est toujours trop faible, trop exceptionnelle pour en former le caractère.
Si l’on considère les proportions étroites dans lesquelles, à cette époque, la divinité est conçue et figurée, on sentira facilement qu’elle ne saurait mspirer une grande vénération ; aussi voyonsnous le fétichiste traiter à peu près de puissance à puissance avec son idole, et se croire le droit de la punir lorsqu'il n’en a point obtenu ce qu'il lui demandait. |
L'homme, dans cet état, vivant au jour le jour, sans tradition. sans avenir, occupé tout entier à pourvoir à des besoins de première nécessité, rârement satisiaits, a peu de temps à donner à la contemplation d’une vie future. Le sentiment de l'immortalité, sans doute, ne lui est point étranger, car. ce sentiment est inhérent à la nature même de l’homme; mais, d’après le genre
des besoins qui sont développés en lui, d'après la manière étroite dont il comprend le monde et sa propre existence, la vie future, dans les courts instants où elle occupe sa pensée, ne se présente guère à lui que comme la prolongation de l'état dans lequel il se trouve; aussi cette croyance reste-t-elle à peu près stérile en lui, quant à l’iniluence qu’elle exerce sur ses déterminations.
Le polythéisme présente un progrès sensible sous ce triple point de vue : l'amour n'est point une expression étrangère à cet état religieux de l'humanité; le mot de piété était connu des paiens ; mais à cette époque pourtant le sentiment de la crainte reste dominant, et l'homme religieux par excellence, le type du juste, est encore alors celui que l’on peint comme craignant les dieux.
Le vénération du polythéiste pour ses divinités est bien supérieure à celle du fétichiste ; il croit pouvoir, il est vrai, se les rendre favorables par l'attrait des récompenses, mais il ne se sent ni le droit ni la puissance de les punir.
La croyance en une vie future prend alors une plus grande importance, mais surtout comme sanclion pénale, par l'image des supplices dont elle menace les coupables ; la seule récompense
offerte aux justes qui soit capable de déterminer un attrait puissant vers une autre vie ne s’acquiert que d’une manière exceptionnelle, et se. borne aux rares apothéoses de quelques hommes illustres, qui, sous le nom de héros ou demidieux, vont prendre place dans l’Olympe. Quant à l’immortalité réservée aux vertus vulgaires, elle n’a évidemment de prix qu’en présence des terreurs du Tartare, ce qui est assez attesté par les traditions antiques qui nous ont été conservées par la poésie, et qui nous peignent les habitants de l'Élysée (qui dans cet état ne sont plus que des ombres) comme étant destinées à regretter éternellement la vie terrestre, même la plus humble.
Le monothéisme comprend deux phases:
le judaïsme et le christianisme.
Le judaïsme présente un important progrès sur le polythéisme. Le sentiment de la crainte tient sans doute encore une place immense dans le cœur du peuple de Moïse, et les épithètes terribles qu'il donne sans cesse au Dieu qu'il sert, et la loi d'extermination qu'il accomplit en son nom, témoignent assez de l'intensité de ce sentiment; mais la poésie vivante qui en Contient l’énergique expression nous mon-
tre que déjà il à cessé d’être dominant, et que celui de l’amour commence au moins à lui faire équilibre.
La vénération pour là Divinité prend aussi alors un développement, remarquable; le Juif ose bien encore pariois accuser la justice de Dieu; mais il le sent trop élevé au-dessus de lui, non-seulement pour concevoir la pensée de le punir, mais même pour essayer de le tenter par la promesse de récompenses.
Ainsi que les philosophes critiques se sont plu si souvent à le remarquer, le dogme de l’immortalité ne se trouve point formellement exprimé, il est vrai, dans les premiers livres des traditions hébraiques ; mais il est au moins implicitement contenu, avec la plus grande évidence, dans plusieurs pages de ces livres”, et il serait impossible, par exemple, de ne pas en reconnaitre l'existence dans les promesses faites au peuple de Dieu, promesses qui forment tout le lien de son histoire, et qui se présentent à la fois, et comme la raison la plus profonde de ses entreprises, et comme la sanction la plus
1. Et notamment dans cette phrase, plusieurs fois reproduite à l’occasion de la mort des patriarches : ef il alla
rejoindre son peuple.
do. Ah: EXPOSITION
générale et la plus puissante de la loi qui lu est donnée. Au surplus, dans les développements de la doctrine et de la société juives, nous voyons ce dogme se détacher toujours de plus en plus de l’ensemble dans lequel il restait inaperçu, et grandir sans cesse Jusqu'au christianisme, qui, héritier direct de la révélation de Moise, mit assez en évidence, par l’importance qu'il lui donna d'abord, celle qu'il avait prise successivement dans la doctrine dont le règne venait de finir. |
Le christianisme ouvre enfin une nouvelle et immense carrière à tous les progrès que nous venons de constater. Si Dieu, à:cette époque, se révèle encore aux hommes en éveillant dans leurs cœurs le sentiment de la crainte, ce qui est la conséquence inévitable des dogmes terribles de la chute de l’homme, de la réprobation, et de l'éternité des peines, ce sentiment pourtant est dès lors tellement subalternisé, l'amour prend une expression si vive, si dominante, dans le sein de la nouvelle société religieuse, que Si l'on ne peut admettre que le christianisme soit une loi {oule d'amour, on comprend au moins, en regard du passé, l'illusion qui a rendu cette expression si familière.
La vénération du chrétien pour le Dieu qu’il adore s'élève au niveau de son amour. Quelque inconciliables que lui paraissent les faits qui le frappent, avec les notions qu’il se forme de la Justice et de la providence divines, il n'hésite point à soumettre sa raison devant la profondeur des desseins de Dieu; quelle que soit la fortune quil subisse, il ne se croit envers son créateur ni le droit de plainte n1 celui de la censure; dans toutes les situations où il se trouve, il adore, il respecte ses décrets, et n'accuse que lui-même; et cependant il boute encore, à son insu, de la bonté et de la sagesse divines, car il PRIE". |
La vie actuelle, pour le chrétien, n’est en quelque sorte qu une préparation à la vie future; la pensée de l’immortalité, qu’elle se révèle par la crainte des châtiments ou par le désir non
1. On aurait tort de prendre pour une condamnation absolue ce qui n’est ici qu’une appréciation relative de Ia PRIÈRE, et du rôle prédominant qu’elle joue dans le culte chrétien, ou plutôt dans le culte catholique. Les développements ultérieurs de la DOGTRINE, en dévoilant le sens {héorique, la valeur pratique et l'ATTRIBUTION RELIGIEUSE de cette sublime expression de la Ÿæ humaine, montreront comment, loin d’être destinée à disparaître, elle grandira sans cesse, tout en étant contenue dans les limites que le dogme nouveau lui assigne.
132 EXPOSITION moins puissant de s'unir plus étroitement à Dieu, est habituelle en lui, et souvent y'est dominante. Au surplus, il serait inutile d’insister davantage sur l'importance qua eue le dogme de la vie future dans le christianisme ; si cette doctrine aujourd'hui a perdu son empire sur les cœurs, ses créations sont du moins assez voisines de nous pour n'être point encore sorties de notre mémoire.
Le progrès du sentiment religieux, quant à la : place qu'il occupe dans l'existence individuelle, se montre donc d'une manière évidente dans la succession des trois états généraux que. nous venons d'examiner, ainsi que dans les deux phases dont se compose le dernier. Dans cette succession, nous voyons le lien religieux se fortifier sans cesse par le développement de l'amour, de la vénération de l'homme envers Dieu, et par l'importance toujours plus grande que ne cesse de prendre le dogme de l’immortalité. |
Il nous reste maintenant à montrer le progrès non moins évident de la religion, sous le rapport de sa valeur sociale, de sa puissance d'agrégation. |
De même que le fétichisie ne voit que des
êtres isolés dans le monde qui l'entoure, il ne voit aussi que des êtres isolés dans la famille humaine ; le principe de l'association ne s'étend guère pour lui au delà des liens directs de la famille, dernier terme de l’individualité, puisque l'individu absolument isolé ne peut se concevoir. Si quelquefois il y a concert entre un plus grand nombre d'hommes, c’est seulement pour une circonstance exceptionnelle, telle que la chasse, une guerre offensive ou défensive; mais après ces réunions temporaires, accidentelles, chacun ne tarde pas à rentrer et à se concentrer au sein de sa famille. Le culte alors est, à proprement parler, tout individuel : il est renfermé, comme le Dieu lui-même, dans le foyer domestique ; le chef de /a famille en est le pontife.
De même que le polythéiste attribue le gouvernement du monde à des causes aussi nombreuses que les abstractions auxquelles son esprit s'élève, de même aussi il divise le gouvernement des hommes entre autant de dieux distincts qu'il existe d'associations différentes sur la surface du globe. Ici la conception religieuse commence seulement à prendre le caractère social. Le culte de la famille conserve bien encore une grande importance, mais
le culte de la czté le domine. Toutefois, dans cet état de choses, la valeur sociale du dogme religieux se trouve encore très-restreinte. D'abord ce dogme ne sert de lien qu’à l'agrégation de la cité, et encore, dans la cité même, il ne forme point directement le lien de tous les hommes qui la composent; la religion du patricien et celle du plébéien ne sont point les mêmes, et quant à l’esclave, il reste en dehors de toute existence religieuse, et par conséquent sociale. |
Le dogme monothéiste des Juifs appelle virtuellement l’humanité à former une association universelle. Ge peuple, en reconnaissant l’unité de Dieu, proclame l’unité de la race humaine: il échappe, il est vrai aux conséquences de cette conception générale, quant à sa valeur sociale, par cette pensée : « que Dieu à élu un seul peuple, et a exclu les autres de son alliance. » Mais dans le sein de la nation israélite, à la différence de ce qui se passe dans le sein de la cité polythéiste, la croyance religieuse est commune à toutes les classes, et les rattache immédiatement loutes à la société. Nous voyons bien, il est vrai, des esclaves chez les Juifs ; mais, s'il est permis de s'exprimer
ainsi, ce n'est là encore qu’une inconséquence qui se trouve en partie effacée par la faculté laissée aux esclaves d’embrasser et professer la foi religieuse de leurs maitres, par le traitement peu rigoureux auquel ils sont soumis, et par la limitation même du temps de l'esclavage. À
Enfin le christianisme parait : de même que le monothéisme hébreu, il reconnaît l’unrté de Dieu et l’unité de la famille humaine; mais il ne suppose plus, comme lui, l'élection exclusive d’un seul peuple, il n’admet pas que la connaissance de Dieu, que l'espoir dans ses promesses, soient refusés à une portion de l’humanité; il appelle {ous les hommes, au contraire, à partager /a même croyance, à se réunir en une méme association, à ne former qu'une Église. Après l'établissement du christianisme on voit, il est vrai, l'esclavage se maintenir encore pendant quelque temps; mais il est, dès lors, attaqué directement sous toutes les formes par les chrétiens, et il cède enfin entièrement à leurs eflorts. — Le monothéisme chrétien se présente d’abord avec ce désavantage sur le monothéisme juif, qu'il ne se résout
point, comme celui-ci, en une loi politique, em
brassant et réglant toute l’activité humaine, ifidividuelle et sociale, ou, sous un autré fapport; spirituelle et matérielle. Nous aurons à montrer la raison de ce phénomène; et pourtant nous ferons remarquer, dès à présent, quencore que lechristianisme ne présente, à proprement parler, qu’une collection de préceptes 1ndividuels; Ce= pendant, par la force virtuelle d'agrégation contenue dans l'énoncé même de son dogme moral, il a donné naissance, sous l’empifé du cathôlicisme, à la plus vaste association politique qui eûüt jamais existé.
De tout ce qui précède, il résulte qué la religion, ainsi que nous l’avions annoncé d'abord, a pris une importance dé plus en plus grande dans son développement successif, représenté par le fétichisme, le polythéisme ét le monothéisme, celui-ci étant considéré dans les deux phases qu’il comprend; et que cette importance, elle l’a acquise, sous le doube point de vue de sa valeur sociale, et de la place, tou- Jours plus grande, qu’elle a occupée dans l’existencé individuelle de l'homme. Elle est appelée aujourd'hui, avons-nous dit, à fairé un nouveau, un immense progrès. Incessamment nous montrerons en quoi doit consister Ce progrès,
et quels sont les changements qu’il apportera au monde. Dans le tableau rapide que nous venons de
tracer, nous ne pouvons avoir eu la prétention
de faire passer la conviction religieuse dans le cœur de nos auditeurs, ni de leur démontrer ce qui ne se démontre pas, l'existence de Dieu ; nous avons voulu uniquement, à l’aide d’une méthode historique qui a généralement obtenu leur approbation, constater que les croyances religieuses, loin d’avoir été en s'affaibiissant, ainsi qu on parait généralement disposé à l’admettre, ont, au contraire, suivi une marche évidemment progressive.
La langue scientifique que nous avons employée jusqu'ici est peu propre, nous le savons, à déterminer des convictions religieuses : des conversions de cette, nature ne s'opèrent que par le langage des hommes inspirés, des prophètes, langage que Dieu ne permet à personne de proférer aujourd'hui, sans doute parce que personne encore ne serait en état de le comprendre. Le seul résultat que nous espérions obtenir, pour le moment, est de préparer les voies à ce langage sympathique, en repoussant les sopxismes implantés dans les esprits par la
philosophie critique, en combattant les PRÉJUGÉS de l’athéisme, en ruinant les HYPOTHÈSES déso-
lantes de l’égoisme. «