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méthode à laquelle on a donné le nom de positive, pour vérifier dans ces faits la loi du développement de l'espèce humaine, il faut, parmi les différentes séries de civilisation que présente l'histoire du monde, prendre la mieux connue, celle qui offre le plus grand nombre de termes, celle enfin dont le dernier terme constitue l’état le plus avancé de la civilisation. La série qui s'étend depuis les Grecs jusqu’à nous remplit cette triple condition, Pour étudier, sans confusion, le développement de l'humanité durant cette période historique, il faut diviser les faits sociaux qu'elle comprend en séries de l{ermes homogènes, et, suivant les faits historiques dans chacune d'elles, en commençant par la plus générale, chercher si leur enchaînement, si la croissance ou la décroissance qu'ils subissent est en rapport avec la loi conçue. Dans le. cas de l’affirmalive, cette loi se trouve yérifée, Les trois séries principales, qui embrassent toutes les autres, sont celles qui correspondent aux trois ordres de faits de l’activité SENTIMEN- TALE, Scientifique el matérielle. .
La conceprioN de la loi de développement à laquelle est soumise l'humanité comprend la tradition et la prophétie; elle donne la carace
DE LA DOCTRINE SAINT-SIMONIENNE 155 térisation de tous les états sociaux du passé et la révélation de celui de l'avenir, La démonstration historique de cette loi par l'emploi de la méthode positive, très-importante pour ceux qui s'occupent d'organiser la science s0ciale, bien que pour eux-mêmes pourtant elle soit encore secondaire, serait à peu près de nulle valeur pour entrainer l'humanité dans les voies de l'avenir. C'est l’AMOUR, c'est la sympa- THIE, qui a découvert le but à Saint-Simon; c’est l'expression de cet amour, ce sont les accents passionnés de celte sympathie qui y conduiront l'humanité.
Les sociétés humaines, dans leurs dévelop:
pements jusqu’à ce jour, ont passé alternativement par deux natures d'époques auxquelles nous avons donné les noms d'époques organiques et d'époques critiques. Toutes les époques organiques ont les mêmes caractères abstraits ; 1l en est de même de toutes les époques critiques. Dans les premières (organiques), l'humanité se concoit une destination, et de ce fait résulte pour l’activité sociale une tendance déterminée. L'éducation et la législation font converger vers le but commun tous les actes, toutes les pensées, tous les sentiments; la hié-
rarchie sociale devient l’expression de ce but, elle est réglée de la manière la plus favorable
pour l’atteindre. 11 y a donc alors, dans les pou-
voirs, souveraineté, légitimité, selon la véritable acception de ces mots. Les époques organiques présentent en outre un caractère général qui domine tous ces caractères particuliers ; elles sont RELIGIEUSES. La religion est alors la synthèse de toute l’activité humaine, individuelle et sociale.
Les époques critiques, qui commencent lorsque la conception qui avait constitué une époque organique est épuisée, offrent des caractères diamétralement opposés. Dans leur cours, l'humanité ne se conçoit plus de destination; les sociétés n'ont plus de but d'activité déterminé ; l'éducation et la législation sont incertaines dans
leur objet; elles sont en contradiction avec les
mœurs, les habitudes, les besoins de la société; les pouvoirs publics ne sont plus l'expression d’une hiérarchie sociale réelle; ils sont dépourvus de toute autorité, et la faible action qu'ils continuent d'exercer leur est même contestée : enfin, un fait général domine tous ces faits particuliers ; les époques critiques sont IRRÉLIGIEU- SES. La seule conception générale qui se pro-
ET TR er TEE PR TX OA AS PS Ç US PE RC En EE 2 6 pr SCT AL RE TE D UN LATE En LS FT AC ER Fi = € 5 ANS Île Ur 3 : F $ ST ra = At ESS » . à , , ERA É ë = * | * : è PS » ‘ x 4 $ . s | + im $
duise alors, c’est que tout, dans l'univers, est abandonné aux impulsions d’une force aveugle ; et si quelques esprits supérieurs essayent en-
core de diviniser le monde, c’est la divinisation
du désordre qu'ils conçoivent, c’est à l'enfer qu'ils commettent le gouvernement des hommes et de l'univers. Les époques critiques se subdivisent elles-mêmes en deux périodes diverses. Dans la première, qui en forme le début, on voit les esprits d’une fraction de plus en plus importante de la société se réunir dans un même dessein, et les actions tendre, de concert, à une même fin, savoir : la ruine de l’ancien ordre moral et politique. Dans la seconde, qui comprend l'intervalle entre la destruction et la réédification, on ne voit plus ni pensée ni entreprises communes : tout se résout en individualités, et l’égoisme pur devient dominant.
La série historique, qui s'étend de l'antiquité
grecque jusqu’à nous, présente à l'observation
deux époques organiques et deux époques critiques. La première époque organique est constituée par le polythéisme ; elle se termine au début de l'ère philosophique en Grèce. La seconde commence avec le christianisme et s’arrête à la fin du quinzième siècle. La première
158 EXPOSITION époque critique date de l'apparition des philosopliës en Grèce, et s'étend jusqu'à là prédication dü christianisme; la seconde comprend 16 temps qui s’est écoulé depuis LurHex jusqu'à nous.
Toutes les sociétés européennes se trouvéht à présérit engagées, à ün degré où à un autre, dans la deuxième période de cette dernièré époque critique. |
L'hümanité, n'ayant poiit eu jusqu'à Ce jour consciéncé de sa loi de perfectibilité, n’a pu s'organisec pour le progrès. Lés époqués Critiques, dans le passé, ont dont été une Condition indispénsable de ce progrès, en servant de trañsition d'uñe époqué organique à une aütre. Il 4 fallu détruire avant dé songer à réédifier; et l'on voit qué, jusqu'ici, Ce n'a pas été trop de tous lés éfforts réünis pour accomplir cétte tâche lorsqu'elle s’est présentée. Toutefois, Ces époqueS n'ayant eu qu'une valeur dé déstruction, il s'ensuit que, bien qu’elles aient été dés conditions nécessaires du progrès, les idées générales, les créations politiques qui lés ont Carac= térisées, ne doivent pas être comptées dans 14 sérié des faits progressils; et qu’en conséquence il faut suivre exclusivement le progrès dans la succession des époques orgätiques, en
DE LA DOCTRINE SAINT-SIMONIENNE 159 faisant abstraction des intervalles remplis par la critique.
Jetänt donc un coup d'œil sur le développement de l'humanité dans la suite de ces époques, nous voyons se vérifier une première conception générale, savoir : le progrès non interrompu de l'ASsOcIATION. Ce progrès, dans la série des évolütioñs sociales, se montre avec évidence dans lé passage de l'état de famille à l'état de erlé, dans la réunion de ÿlusieurs cités en un corps de nation, dans celle de plusieurs nations sous l'empire d'une même croyance, d'üne même discipline, d’un même enseignement spirituels. Cëtte réunion, qui a été opérée pour les peuples de l'Europe occidentale par le catholicisme, par l'iniStitution de là papauté, est le dernier terme réalisé de la tendance de l'humanité vers l’As- SOCIATION UNIVERSELLE, Qui Se présente comme l'état organique définitif dans lequel l’espècé ‘hüinaine, représentée par les peuples les plus avañcés en civilisation, doit entrer aujourd’hui.
L'association universelle, dont le nom seul équivaut à une définition, doit s'entendre de l'état où toutes les forces humaines, étant engagées dans la direction pacifique, seront combinées däns lé but de faire croître l'humanité en
AMOUR, en savoir, en richesse, où les individus seront cLASSsÉs et RÉTRIBUÉS dans la hiérarchie sociale en raison de leur CAPAGITÉ, développée : autant qu’elle pourra l'être par une éducation mise à la portée de tous.
Les lacunes que présente l'association dans le passé, lacunes qui sont produites par les efforts mêmes qui devaient amener sa réalisation, se manifestent par un fait général, l’ANTA- GONISME. L'espèce humaine, jusqu'à nos jours, offre le spectacle d’une lutte continuelle, qui règne tour à tour dans toute son intensité, de famille à famille, de cité à cité, de nation à nation, et qui se reproduit au sein même de chacune de ces sphères d'association, car l'association ne pouvait être complète et définitive tant qu'elle n’était pas universelle.
L'expression la plus vive de l’antagonisme pendant tout ce temps est la guerre proprement dite, qui, envisagée dans son objet primitif, la conquéte, constitue alors le but dominant de l’activité sociale. Le fait le plus général qui résulte de la guerre est l'empire de la puissance physique; aussi l'exploitation du faible par le fort est-elle un des traits les plus saillants, les plus caractéristiques du passé. Cette exploita-
tion, dans sa forme primitive, ou du moins dans celle qui succède à l’anthropophagie, est manifestée par l'esclavage dans toutes les phases . quil comprend depuis l’antiquité la plus reculée jusqu'au servage du moyen âge, dernier terme de l'esclavage proprement dit. Dans toute cette Série nous voyons l'esclavage comprendre l’immense majorité de la population; et l’esclave, exploité MORALEMENT, infellectuellement et matériellement, condamné à la dépravation, aux souffrances physiques et à l’abrutissement. | Le christianisme, principalement dans les pays qui ont été soumis à l'Église catholique, a détruit l’esclavage proprement dit; mais il n'a pas détruit l'exploitation de l’homme par l'homme, dont l'esclavage n’était que la forme la plus grossière. Cette exploitation s’est continuée sous une autre forme, qui lui a échappé; elle pèse encore aujourd’hui avec une grande intensité, dans toutes les sociétés européennes, sur l'immense majorité de la population; partout cette majorité est vouée à la misère, à l'abrutissement, à la dépravation; partout cest son abaissement qui fait les frais des jouissances des classes privilégiées ; et partout, dans les monar-
chies comme dans les républiques, aux Etats- | 11
Unis comme en Espagne, c’est le hasard de la
naissance qui condamne à cet abaissement ceux qui le subissent.
Cette exploitation prolongée de l'homme par
son semblable a sa raison, sans doute, dans
l’ensemble des faits sociaux; mais elle reconnait plus particulièrement pour cause la constitution de la propriété, dont le principe remonte directement au droit de conquête. L'humamité, avons-nous dit, s’achemine vers un état où chacun sera récompensé selon ses œuvres, après qu’il aura été mis à même de mériter (autant que son organisation le permettra) par une éducation à laquelle tous pourront prétendre. Si cet élat est celui que doivent appeler aujourd'hui toutes les sympathies, s’il se présente comme le dernier terme de la tendance manifestée jusqu'ici par l'humanité, il est évident que la consütution actuelle de la propriété doit changer,
puisqu'elle perpétue le privilége de la naissance
et reconnait un principe de rétribution, de partipation aux avantages sociaux, étranger au mérite. |
Le droit de propriété est un fait social variable, ou plutôt progressif comme tous les autres faits sociaux; vainement prétendrait-on le fixer au
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nom du droit divin ou du droit naturel; car le droit divin et le droit naturel sont progressifs eux-mêmes. À chaque transformation sociale, à chaque. révolution politique, le droit de propriété a subi des modifications plus ou moins profondes. Sous le régime de l'esclavage, les hommes euxmêmes formaient la portion la plus importante de la propriété : l'esclavage a été détruit : et c'est ce qu'auraient eu peine à comprendre, sans doute, les Catons, les Brutus et les Gracques eux-mêmes. Des obligations de diverses natures, sous le nom de redevances féodales, avaient été imposées aux afiranchis. Dans la suitedes temps, ces redevances ont disparu, encore qu'à leur origine elles eussent été considérées comme formant une propriété très-légitime. Enfin, le mode de transmission de la propriété n'a pas éprouvé dé moindres variations. Aujourd'hui, en swute de tous ces progrès, un nouveau progrès est à faire, qui consiste à transporter le droit de succession de la famille à l'Etat. Ce changement ne doit pas entraîner l’idée d'une communauté de biens, qui constituerait un ordre de choses non moins injuste, non moins violent que la répartition aveugle qui se fait à présent; car il est évident que la capacité des individus offrant de grandes
inégalités, l'égale répartition des richesses, entre eux, serait essentiellement contraire au principe qui veut que chacun soit récompensé selon ses œuvres. Dans l’ordre que nous, annonçons, ce qu'il y a de commun entre tous les individus, c'est que pour les uns comme pour les autres, le éravail doit être le seul titre de propriété, et que ce titre doit être direct pour chacun d'eux, ce qui revient à dire, en d’autres termes, que l'héritage dans le sein des familles doit être supprimé.
Cette révolution, justifiée par le droit Rs ou par le droit naturel (ces deux appellations ne représentant au fond que la même pensée), l’est encore par la considération des convenances matérielles ou de l'utilité, pour nous servir du terme que l’on a coutume d'appliquer à cet ordre de convenances. Dans le nouvel état qui se prépare, l'exploitation du globe est le seul but de l’activité matérielle de l’homme; cette exploitation forme l'un des trois grands aspects de l’association universelle, qui devient, sous ce rapport, une association industrielle. Mais, pour que cetie association soit réalisée et produise tous ses iruits, il faut qu’elle constitue une hiérarchie, il faut qu’une vue générale préside à
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ses travaux et les harmonise. Le but à atteindre ici consiste, d’une part, à mettre partout et dans toutes les branches d'industrie la production en rapport avec les besoins de la consommation, et, de l’autre, à répartir les individus dans l’atelier industriel, en raison de la nature et de la portée de leur capacité, afin que les travaux soient exécutés aussi bien qu’ils peuvent lPêtre, et à aussi peu de frais que possible. Or, pour que ce but soit atteint, il faut absolument que l’État soit en possession de tous les instruments de travail qui forment aujourd’hui le fonds de la propriété individuelle, et que les directeurs de la societé industrielle soient chargés de la distribution de ces instruments, fonction que remplissent aujourd’hui d’une manière si aveugle et à si grands frais les propriétaires et capitalistes. Alors seulement on verra cesser les catastrophes industrielles, particulières ou générales, que nous avons vu se multiplier d’une manière si afiligeante dans ces derniers temps : alors seulement on verra cesser le scandale dela concurrence illimitée, cette grande négation critique dans l’ordre industriel, et qui, considérée sous son aspect le plus saillant, n’est autre chose qu'une guerre acharnée et meurtrière que, sous
une forme nouvelle, continuent de se faire entre
eux les individus et les nations.
Le changement que nous annoncions devoir s’opérer dans la constitution de la propriété et
tous ceux qu’il devait entrainer s’éloignaient assez des idées reçues pour que nous ayons dû songer à présenter toutes les raisons qui pouvaient faire comprendré la possibilité et le maintien d’une transformation aussi complète. Cette considération nous a conduits à parler des deux grands moyens de tout ordre politique, l'éducation et la législation.
L'éducation se divise naturellement en deux branches : l'éducation morale ou générale, et l'éducation professionnelle ou spéciale. La première (l'éducation morale) a pour objet de mettre les idées et les sentiments en harmonie avec le but social; de faire aimer et vouloir à chacun ce qu'il doit faire. Elle s'empare de l’homme dès le berceau, et l'accompagne dans le cours entier de sa vie; elle prépare et sanctionne dans les consciences tous les changements qu'appelle la tendance progressive de l'humanité. Plus cette éducation est directe, pluselle a de puissance, e& moins l'intervention répressive de la législation devient nécessaire, Le dernier
DE LA DOCTRINE SAINT-SIMONIENNE 167 terme du progrès, sous ce rapport, serait de réduire l’utilté de la coercition législative aux seules anomalies vicieuses, c'est-à-dire aux organisations individuelles les plus arriérées sur lesquelles l’éducation morale, aussi perfectionnée
qu'il est possible de l’imaginer, serait demeurée
sans pouvoir. Le progrès de la puissance de
l'éducation morale peut donc être envisagé
comme l'aspect Le plus important du progrès de la LIBERTÉ, qui consiste surtout à aimer et à vouloir ce qu'il faut faire. L'éducation morale, ayant pour but principal de développer les sympathies, ne peut être donnée que par des hommes chez lesquels cette faculté est dominante : les formes appropriées à son action sont toutes celles que comporte l'expression sentimentale, et dans lesquelles se trouvent comprises celles que l’on désigne plus particulièrement aujourd’hui sous Le nom de beaux-arts. Les deux principaux moyens de l’éducation morale, au moyen âge, ont été la prédication et la confession. Par la première, les préceptes étaient donnés à tous, sous une forme déterminée, pour ainsi
dire, par la moyenne de la sensibilité et de l’intelligence des fidèles; par l’autre, ces préceptes
se trouvaient appliqués à chaque cas particulier,
et leur enseignement approprié à chaque intelligence. Ces deux moyens, quelles que soient
d’ailleurs les modifications qu'ils pourront rece-
voir, et particulièrement le second, ne devront
pas avoir moins d'importance dans l'avenir qu'ils
n’en onf eu dans le passé.
L'éducation professionnelle ou spéciale est destinée à distribuer les connaissances nécessaires à l’accomplissement des divers ordres de travaux ou de fonctions auxquels peut donner lieu l’état de la société ; c’est par elle que chaque
individu doit se trouver placé dans la position.
qui lui convient, et dans laquelle il peut mériter. Le règlement de cette éducation suppose que, d’une part, toutes les fonctions, tous les ordres
de travaux que comporte l’état social sont nette-
ment déterminés, et que, de l’autre, des mesures ont été prises pour provoquer et observer le développement des aptitudes, des capaciTés individuelles, afin de leur donner la culture qu’elles demandent. Ce second aspect du règlement de l'éducation spéciale constitue, pour l'avenir, une tâche de la plus haute importance; car il ne
s’agit de rien moins ici que du premier et du plus: important degré de l'Écecrion aux fonctions.
sociales.
La LÉGISLATION, en tant que sanction de prescription morale, n'a qu'une importance secondaire qui tend sans cesse à décroitre; mais, considérée dans son ensemble, elle comprend le règlement tout entier de l’ordre politique auquel l'éducation générale et spéciale doit approprier les individus. Personne, même aujourd'hui, ne nie que la législation ne doive rentrer dans les attributions des pouvoirs publics quelle que soit, d’ailleurs, l’idée qu’on se forme de la nature de ces pouvoirs : mais on ne pense point généralement que l'éducation soit dans le même cas ; et, cependant, si l’on réfléchit à son importance, si l'on se rappelle que sa mission est de transmettre de génération en génération le trésor de l'intelligence humaine, et, surtout, d’exciter les efforts de toute nature qui peuvent l’'augmenter, on s'étonne qu on ait pu mettre en question de savoir si l'éducation devait être une attribution politique, lorsqu'elle est réellement la plus haute fonction, la plus noble tâche que puissent ambitionner les hommes supérieurs, et lorsque eux seuls peuvent dignement l’accomplir. Ces considérations sur l’éducation et la législa-
tion provoquaient immédiatement l’examen des
questions suivantes :
Quelle sera la sanction suprême des préceptes recommandés ou prescrits ? Quels seront les
hommes chargés de diriger l'éducation, de faire
les lois? d’où leur viendra leur mandat? quel sera leur caractère? quel sera leur rang dans la hiérarchie sociale? Quelle sera enfin cette hiérarchie, qui doit être l'expression de la société toute entiere, de ses conceptions et de ses travaux ?
Pour répondre à ces questions, il fallait avant tout nous expliquer sur une autre bien plus vaste, bien plus importante, la question religieuse, que nous avions tenue jusque-là dans l'ombre, dans la crainte d’exciter d’abord des préoecupa= tions, de réveiller des préventions qui auraient pu s'opposer à ce qu’on voulüt nous entendre. Au moment où nous devions enfin prendre la parole sur cette question, elle paraissait, nous le savions, définitivement résolue dans le sens négatif, pour la plupart des esprits. Nous nous présentions avec une solution toute contraire ; mais, avant de nous expliquer sur le dogme religieux que nous professions, nous avions à
combattre, qu’on nous passe le mot, les préjugés philosophiques et:scientifiques qui repoussent :
les idées fondamentales de toute reuigron;quelle
qu'elle soit. Nous nous attachâämes donc à montrer que l’irréligion, qui forme le caractère général de notre époque , comme de toutes les époques critiques, métait due qu'aux antipathies qui s'étaient développées contre un dogme vieilli, devenu insuffisant, et contre l'institution qui le réalisait; que, sous un autre rapport, elle n'était que la traduction de ce fait, savoir : Que l’homme avait cessé, en contemplant l’univers et sa propre existence, d'y ‘apercevoir l’ordre, l'harmonie, l’ensemble, mais que, par sa nature même, l'humanité tendait invinciblement vers une nouvelle eonception d'ordre, et que, du moment où elle l'aurait saisie, elle aurait une nouvelle religion, puisque l'ordre, l'harmonie, l’ensemble, n'étaient que des expressions variées d’une eoNcgprion religieuse.
Examinant le témoignage que les sciences, disait-on, déposaient contre toute idée de ce genre , nous montrâmes que les sciences, par leur objet, par la nature de leur mode d’investisation, par leurs prétentions même, passaient à côté des idées fondamentales de toute religion, etne pouvaient rien contre elles; que, bien loin d'être irréligieuses dans leur essence, comme on le croit généralement, eomme les savants,
en tant qu'élèves de la philosophie critique, le croient eux-mêmes, elles contribuaient, en découvrant progressivement les lois qui régissent l'univers , à donner une idée toujours de plus en plus grande des desseins providentiels, et qu'en ce sens on pourrait dire des sciences QU'ELLES RACONTENT LA GLOIRE DE Dieu. Sortant enfin de cet ordre d'arguments, nous invoquâmes le témoignage de l’histoire pour prouver que, bien loin d’avoir toujours été en décroissant dans la suite des temps, comme on paraissait le penser, la religion n'avait cessé, au contraire, de prendre de l’importance sous le double rapport de la place qu’elle avait occupée dans l'existence individuelle, et dans l’organisation sociale ; ce qui est démontré dans la succession des époques organiques par le passage du fétichisme au polythéisme, et du polythéisme au monothéisme, considéré dans les deux phases qu'il comprend Jusqu'à ce jour, le judaïsme ‘et le christianisme. En résultat, nous sommes arrivés à cette proposition : l’'HUMANITÉ :A UN AVENIR RELIGIEUX ; — la religion de l'avenir sera plus grande, plus puissante qu'aucune des religions du passé ; son dogme sera la synthèse de toutes les conceptions, de toutes les manières d'être
de l'homme : — l'INSTITUTION SOCIALE, POLITI- QUE, CONSIDÉRÉE DANS SON ENSEMBLE, SERA UNE INSTITUTION RELIGIEUSE. |
Tel est le point où nous en sommes restés.
Les idées que nous venons de rappeler ont été l’objet d’une exposition détaillée qui nous a occupés pendant neufmois ; elles ont reçu en outre de grands développements par suite des discus- - Sions qui se sont engagées ici à leur occasion : nous n'avons donc pu les retracer, dans ce résumé sommaire, que d’une manière très-incomplète. Cependant, en considérant la marche que nous avons suivie dans leur exposition, et le terrain sur lequel cette marche nous a conduits, il vous sera facile de concevoir quel doit être notre point de départ dans une exposition nouvelle.
Si toute époque organique est RELIGIEUSE, Si la religion comprend dans son dogme toutes les conceptions de l’homme, toutes ses manières d'être, si enfin elle est la SYNTHÈSE SOCIALE, il est évident que, cette idée une fois produite, nous devons déduire l'avenir, et tous les faits qu'il doit comprendre, du dogme religieux que nous adoptons.
Voici donc la marche que nous suivrons : nous
montrerons comment le dogme religieux de la dernière époque organique était approprié aux circonstances au milieu desquelles il s’est déve= loppé; comment tous les faits généraux, toutes les institutions de cette époque, en ont été la conséquence. Nous examinerons quelles sont les circonstances dans lesquelles ce dogme a laissé les sociétés ; nous dirons quel est le dogme nouveau que les progrès de l’humanité appellent, et quels sontles faits nouveaux, les institutions not: velles qu'il doit engendrer. Dans notre prochaine réunion, messieurs, nous commencerons à ehirer dans cet examen.
Mais, avant de passer outre, nous éprouvons le besoin de caractériser la position dans laquelle nous place la doctrine que nous professons ; cette position, sans doute, est exceptionnelle, cependant elle ne nous constitue pas en état de secte. Le mot secte s'entend d’une opinion qui se sépare : Or NOUS ne nous SÉPArONS pas, nous ARRIVONS; NOUS arrivons sur un terrain où au cune croyance générale, sincère, profonde, n’est. établie, et c'est à combler cette lacune que nous aspirons. Nous n’avons point l'esprit de secte, car, dans le sens que l’on donne à ce mot, l'esprit de secte porte ceux qui en sont animés à repous-
ser tout ce qui les entoure; et nous, au contraire, nous allons au-devant de tous les partis, nous les appelons avec amour, car, si nous rejetons les systèmes sur lesquels ils s’appuient, les faits qu’ils voudraient produire, nous trouvons que leurs efforts contradictoires prennent leur source dans des sentiments également légitimes. C’est ainsi que nous sympathisons avec les hommes qui essayent de ramener la société en arrière, pour leur amour de l’ordre et de l'unité; que nous sympathisons encore avec ceux qui les combattent, pour le sentiment progressif qui les anime. Nous appelons les uns et les autres à sé réunir à nous, car nous pouvons offrir aux premiers l’ordre et l'unité qu’ils aiment, aux seconds le progrès qu'ils désirent. C’est parce que la doctrine de Saint-Simon a la puissance de rallier tous les SENTIMENTS, toutes les idées, tous les inléréis aujourd’hui divergents, qu'elle est une doctrine générale, qu’elle esb une RELIGION.