DEUXIÈME SÉANCE
ÉTAT DU MONDE AU MOMENT DE L'APPARITION DU CHRISTIANISME. — APPOPRIATION DU DOGME CHRÉTIEN AUX BESOINS DE L'HU- MANITÉ. = FONDEMENT DE LA DIVISION ÉTABLIE AU MOYEN AGE ENTRE LE POUVOIR TEMPOREL ET LE POUVOIR SPIRITUEL, ENTRE L'ÉTAT ET L'ÉGLISE.
Messieurs,
En nous conformant au plan, que dans notre dernière réunion, nous avons déclaré devoir suivre dans celte nouvelle exposition de la doctrine de Saint-Simon, nous avons à montrer d'abord comment le dogme religieux de la dernière époque organique à été approprié aux Circonstances au milieu desquelles il s’est développé; comment tous les faits généraux, toutes les grandes institutions que présentent l’histoire du moyen âge, époque d'où sont sorties les sociétés les plus avancées aujourd’hui en civilisation, ont été la conséquence nécessaire, ou plutôt la réalisation de ce dogme. Cet examen, ce rapprochement, devront avoir pour résultat de vous faire sentir la nécessité d’un dogme nouveau, et de vous mettre sur la voie de comprendre les caractères généraux qui doivent séparer la nou
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velle conception religieuse de celle qui l’a précédée et préparée, Dans notre exposition de l'année dernière, nous avons principalement procédé par la voie analytique, à posteriori; nous suivrons cette année la marche inverse, sans que pourtant l'exposition nouvelle dans laquelle nous allons entrer soit complétement synthétique, à priori. Pour lui donner ce caractère, nous devrions, en effet, d'après ce que nous avous dit sur la nature et la portée des conceptionsreligieuses , commencer sans préambule par vous exposer, dans les termes où nous le concevons , le dogme relivieux de l’avenir, et déduire directement de ce dogme l'institution sociale que nous annonçons, et dont nous avons dit qu'il devait être la synthèse. Mais, en admettant que cette déduction vous parüt rigoureuse et logique, le dogme lui-même dont nous l’aurions tirée pourrait rester encore à débattre entre nous. Avant donc de le prendre pour point de départ, nous devons essayer d'en préparer l'intelligence en faisant pressentir, par la caractérisation de l'époque qui vient de finir, les éléments dont il doit se composer. Pour êlre autorisé à suivre une autre marche, il faudrait supposer que, par son simple énoncé, ce dogme doit aussitôt rallier
à lui toutes les intelligences, toutes les sympa ties ; mais, si telle était notre conviction, ce ne serait plus une exposition que nous devrions nous proposer de faire, le temps de la prédication serait venu pour nous, et nous devrions alors renoncer à toute autre manière de manifester notre croyance, car on ne consent à analyser, à discuter des idées de celles que nous présentons, que lorsqu'on ne peut les précher. Mais nous n’en sommes point encore arrivés à ce temps : nous avons l’espoir qu'il n’est point éloigné ; en attendant, nous l'appelons de tous nos vœux, nous travaillons de toutes nos forces à le produire, et tel esten ce moment Le seul but de nos efforts.
Si les idées que nous avons présentées jusqu’à ce jour ont obtenu quelque faveur, siau moins elles sont parvenues à fixer l'attention, nous ne saurions douter que c’est à la relation intime dans laquelle elles se sont toujours montrées avec les faits qui intéressent l’ordre social, qu'elles en sontredevables ; que c’estenfin, sinon à leur valeur reconnue d'application, au moins aux prétentions qu'elles annoncent à cet égard. Tout le monde, aujourd’hui, sent plus ou moins profondément, d’une manière plus ou moins
DE LA DOUTRINE SAINT-SIMONIENNE 179 distincte, que l'état dans lequel se trouve l'humanité, dans lequel vivent les sociétés européennes, est un état provisoire qui touche à son terme, et que de grands changements se préparent. Par suite de cette sensation, en quelque sorte instinctive, de ce vague pressentiment, les esprits se trouvent naturellement disposés à écouter {out ce qui peut paraitre leur promettre une révélation de l'avenir. Mais ils ont renoncé à l'espoir de trouver celte révélation dans les spéculations théologiques, métaphysiques, historiques même, attendu que toutes les spéculations de cet ordre qui se sont produites dans ces derniers temps se sont montrées sans relation, dans leur principe ou dans leur fin, avec l'existence sociale de l’homme. Aujourd’hui, messieurs, nous avons à nous mettre en garde contre celle prévention, légitime d’ailleurs pour le moment, à laquelle sont livrés les esprits ; car pendant quelque temps nous devrons perdre de vue, au moins en apparence, Les questions qui se rapportent au règlement de l’ordre social, pour nous livrer à des considérations qui, à cérlains égards, pourront paraître nous faire tomber dans les spéculations proscrites dont nous parlons tout à l'heure. Mais si nous quittons un instant le terrain sur lequel
180 EXPOSITION nous avons été placés jusqu'ici, ce n’est que pour revenir bientôt nous y établir d’une manière dé-
finitive, avec de nouvelles forces et de nouvelles
lumières.
Nous allons donc entrer en matière, en essayant d'abord de caractériser sous leur aspect le plus général les circonstances au milieu desquelles le christianisme est apparu.
Dans toute l'antiquité, dans tout le temps qui a précédé la prédication de l'Évangile, la guerre, ainsi que nous l'avons dit plusieurs fois déjà, constitue le but dominant de l’activité humaine, L'institution sociale alors n’a point d'autre raison. L’antique cITÉ paienne n’est à proprement parler, dans la plénitude de son institution, qu’une association militaire. À cetté époque, les titres de citoyen et de querrier, ceux d’étranger et d'ennemi, sont synonymes. Parmi la multitude des divinités qu'elle reconnait, chaque cité a ses dieux tutélaires. Le seul culte que demandent ces dieux, c’est l'agrandissement de la cité qu’ils ont adoptée, et qui, en quelque sorte,
les personnifie ; c'est l’asservissement de toutes: les autres. La guerre n’est point alors seulement
le résullat d’une impulsion brutale, d'une nécessité de position, elle est encore une œuvRE RELI-
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GIEUSE, la plus éminemment reuIGIEUSE. Dans la lutte qui, par suite de cette position, s'établit entre les cités, quelques-unes lemportent el s'incorporent les cités vaincues ; ce phénomène se reproduit entre les cités envahissantes elles-mêmes jusqu’au moment, enfin, où l’une d'elles parvient à soumettre toutes les autres à son empire et à détruire leur individualité politique. Dans la série de civilisation à laquelle nous appartenons, nous voyons cet envahissement successif, parlant de points différents, en Europe, en Asie, en Afrique, se consommer enfin au profit de la CITÉ ROMAINE : soit que cette cité fut douée à son origine d’une plus grande virtualité guerrière, soit qu’elle l’eût acquise au moment où les autres commençaient à la perdre. Le résultat de la conquête romaine aélé la destruction de toutes les cités, dans la plus grande partie du monde alors connu, comme le résultat de toutes les conquêtes partielles, qui vinrent se fondre dans celle-ci, avait été déjà d'en réduire le nombre. Une seule cité alors, la cité envahissante, restait debout ; mais, dans les premiers temps de l'établissement de l'empire, on la voit bientôt elle-même se dépouiller de son caractère primitif, perdre peu à peu sa puis-
182 EXPOSITION sance d'envahissement et se reployer sur ellemême. Son but dominant alors n’est plus Ja CONQUÈTE, mais la conservation; la cité romaine enfindisparait pour faire place à l'empire romain. Mais cet empire, quel ordre, quel état social représentait-il ? Ce but que nous venons de lui assigner, la conservalion, se trouva-t-il exprimé par un dogme nouveau, par une hiérarchie sociale correspondante, comme la conquête avait été exprimée, organisée par le dogme religieux, par l'institution sociale de la cité ? Non sans doute : en jetant les yeux sur cet immense empire, on ne trouve sur (toute son.
étendue que des SENTIMENTS, des zdëes, des habitudes, qui se rapportent à l'institution précédente, à celle de la crré, et qui, dépourvus d'énergie et ne pouvant plus recevoir d'application sociale, n’établissent plus de Lens positifs entre les individus. L'empire romain enfin ne forme point une SOCIÉTÉ ; Car, en tant qu'empire, il n’a point de RELIGION, point de DESTINA- TION, point de BuT d'activité générale, ‘il ne présente qu'une vaste agrégation d'hommes, qu'un amas informe de débris de sociétés.
L'administration impériale, si étendue, si compliquée, si minulieuse, et qui, au premier aspect,
présente tant de symétrie, ne constitue point un ORDRE politique, une HIÉRARCHIE sociale ; cette administration n’est, à proprement parler, que l'immense bureau de la conquête. Tant que le mouvement d’envahissement était resté ascendant, l'agrégation qu'il déterminait, à mesure qu'il s'étendait, se trouvait maintenue, cimentée, non-seulement par la continuité de l'action de la force envahissante, mais encore, en quelque sorte, par la RELIGION, par la MORALITÉ du peuple conquérant. Mais, lorsque ce mouvement commença à se ralentir, les liens de l'agrégation se relâchèrent visiblement, et lorsqu’enfin, il eut entièrement cessé, on vit le monde romain . tendre de jour en jour d'une manière plus prononcée à une dissolution complète.
Parvenu à ce terme, l'empire présente, d’une manière évidente, tous les caractères que nous avons précédemment assignés aux époques critiques : alors, en effet, la société n'a plus de DESTINATION qu'elle comprenne, de BuT d’activité connu ; l'éducation, la législation, ne tendent plus vers un objet déterminé; les sentiments, les idées, les actes, sont en divergence complète ; la légitimité des pouvoirs est à tout moment méconnue et contestée ; la violence et la corrup-
(MR EXPOSITLON
ion deviennent les principaux moyens de gou-
vernement, el l’on voit naitre en même temps,
et se développer toujours de plus en plus, l'égoisme et l’immoralité. Tous les traits decette situation sont enfin résumés dans un seul fait, l'IRRÉLIGION : les temples sont désertés et leurs dieux insultés. Le Desrin, ce dieu suprême, dont les desseins sont ignorés et déclarés impénétrables, et que pour celte raison on hait ou on redoute, est alors la seule divinité que l’on consente à reconnaitre. Alors, sans doute, encore, il existe bien un grand nombre de croyances zrdividuelles, et c'est ce que l'on retrouve à toutes les époques criliques; mais, par cela seul que les croyances
qui subsistent sont z2dividuelles, il n’y à plus.
de RELIGION, au moins dans l’acception YISOUreuse de ce mot, qui ne peut s'entendre que d’une croyance sociale.
Tels sont les caractères et les causes de cette démoralisation romaine qui a si vivement frappé les esprits, et qui était à peu près parvenue à
son terme vers la fin du premier siècie de l’em-
pire. Ce grand corps semble alors ne plus se soutenir que par une sorte d'équilibre machinal; s'il me se dissout point, c'est moins parce qu'il
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DE LA DOCTRINE SAINT-SIMONIENNE 185 a une raison positive de se maintenir, que parce qu’il n’en a point pour changer d'état.
Cette situation, si déplorable en apparence, avait cependant sa raison dans le plan providentiel ; elle ne devait pas rester sans fruit : par elle, l'humanité se trouvait avoir fait un pas immense. Toute RELIGION, toute MORALE, tout ORDRE SOCIAL, avaient disparu ; mais il ne faut point oublier que la religion, la morale, l'institution sociale, qui venaient de périr, étaient celles de la auERRE et de l'ESCLAVAGE.
La guerre, l'esclavage, devaient, il est vrai, cc prolonger longtemps encore ; maïs, dès lors, ils élaient virtuellement détruits, car ils n'avaient plus de RELIGION qui leur fût propre, qui les SANGTIFIAT, et ils ne devaient plus en avoir ; la SOCIÉTÉ GUERRIÈRE, proprement dite, venail de finir avec la CITÉ PAÏENNE.
La conquête romaine, en accomplissant cette lâche, se trouvait en avoir rempli une autre : elle avait rapproché et mêlé une foule de peuples disséminés dans les trois parties du monde, et préparé ainsi l'établissement de la grande socrkrk que devaient enfanter un nouveau dogme, une RELIGION NOUVELLE.
Au milieu de l'œuvre elle-même de la dissolu<
tion romaine, cette religion régénératrice se
produisit. Longtemps elle resta inconnue au monde qu'elle devait envahir. Mais nous n'avons
point à nous occuper ici de ses commencements, des difficultés qu’elle eut à vaincre pour se faire jour, des glorieux dévouements par lesquels elle dut acheter son triomphe. Les progrès que lhumanité est appelée à faire ne se réalisent que lentement, successivement, et à la suite de longs efforts; telle est la loi qui lui a été imposée, telle est celle au moins qu’elle a subie jusqu’à ce jour: Nous laisserons de côté cet aspect du dévelop: pement du christianisme, et nous nous occupérons, d'abord, de la doctrine qu'il venait produire et propager. Dans la suite, nous aurons à examiner tout ce que cette doctrine se trouva
comprendre lorsqu'elle fut parvenue au dernier
terme de son élaboration; mais, pour le moment, nous ne la considérerons que dans les préceptes par lesquels eile sé manifesta à son origine.
En proclamant l’uxiré pe Dieu et celle de la race humaine, le christianisme enseignait et prescrivait aux hommes l'amour du prochain, la fraternité universelle, le pardon des injures; il leur inspirait l'horreur du sang et de la vio-
DE LA DOCTRINE SAINT-SIMONIENNE 187 lence. L’appropriation de ces préceptes aux circonstances au milieu desquelles ils se produisaient est évidente : elle ressort assez clairement de tout ce que nous avons dit précédemment, pour que nous n’ayons pas besoin d'insister sur ce point. Par là, non-seulement la guerre et ses produits se trouvaient mis en dehors de la religion, mais encore ils étaient directement et formellement condamnés par elle. Il y a plus, l’ASSOCIATION UNIVERSELLE se trouvait virtuellement comprise dans ces préceptes ; et, à ne les considérer qu’en eux-mêmes, il semble au premier aspect qu'ils auraient dü avoir pour résultat nécessaire la réalisation de cette association, de cet état définitif dans lequel nous avons dit que l'humanité devait entrer aujourd'hui; mais le temps de cette grande révolution n'était point encore venu : le chris-
tianisme n'était poiut appelé à l'accomplir,
mais seulement à la préparer; et de même que le judaïsme, en proclamant l'unité de Dieu et: de la race humaine , avait méconnu la conséquence directe de cette conception, la FRATER- NITÉ UNIVERSELLE, En supposant qu'un seul peuple ou plutôt une seule famille avait élé élue, adoptée par Dieu, de même le christianisme
méconnut les conséquences sociales et politi-
ques du dogme de la fraternité universelle, en
admettant que celte FRATERNITÉ, dans toute sa
plémtude, ne devait se réaliser que dans le rez.
Cette restriction du christianisme, qui à sa raison à priori dans un dogme théologique dont nous aurons à nous occuper plus tard,
savoir : /a chute des anges et le péché origi-
nel, l’élection et la réprobation, le paradis et l'enfer, peut se justilier encore par Pétat dans lequel se trouvait l'humanité au moment de la venue du Christ. La guerre, sans doute alors, avait perdu son principe actif, sa raison première; mais elle était vivante encore dans tous les faits de la sociélé, dans les sentiments, dans les idées, dans les intérêts, qui tous étaient
ses produits. On sait quels étaient les amuse-
ments, les spectacles de ces peuples devenus relativement paciliques : les jeux sanglants du “cirque sont encore présents à la mémoire de tout le monde; on sait aussi quel était à cetle époque le sort de l'immense majorité de la population. L'esclavage, il est vrai, avait perdu de sa rigueur primitive; mais on peut dire qu'il était alors dans tout son luxe : en jetant les yeux sur les mœurs de ce temps, il semble en effet que
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